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Le vin avait coulé à grands flots : le vin de la cambuse dans les gobelets de fer-blanc des matelots, les vins fins d'Espagne et de France dans le cristal étincelant des verres de l'état-major. La flamme bleue du puncli s'était promenée audacieuse, imprudente, dans la batterie, dans le faux-pont, dans la cale, derrière les toiles qui fermaient le poste des maîtres et celui des gardesmarine, partout enfin où il y avait quelque ardent gosier à embraser encore, quelque tète encore saine à troubler. L'amour avait ajouté ses excitations à celles de Bacchus, et le plus horrible désordre avait succédé à la régularité calme et sévère d'une discipline qui recommandait ordinairement la Harlelo'ue entre tous les bâtiments de la flotte. Pas une fois le piîotin n'avait piqué la cloche pour annoncer l'heure; on n'avait point relevé le quart; et, toute la nuit, aux demandes des chaloupes de ronde, c'était l'aumonier, gardien unique du navire, qui avait répondu : « bon quart ! au large ! »
Un petit nombre de matelots s'étaient levés au pointdu jour , et avaient préparé le pavoisement de la HarteloireYiOwvle hisser, au signal donné parle vaisseau porte-cornette ; mais la diane n'avait pas été battue ; mais le coup de fusil d'usage ne s'était pas fait entendre, au moment où le soleil avait
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paru sur l'horizon; mais personne n'avait fait attention que l'amiral avait appelé à Tordre, et appuyé, d'un signal de mécontentement, la nonexécution de cet ordre , auquel on obéissait toujours si vite quand le devoir et la raison exerçaient leur empire.
Et qui donc avait jeté cette perturbation à bord de la corvette? Comment un capitaine de vaisseau avait-il pu méconnaître à ce point les obligations impérieuses que lui imposait sa charge?...
Le 1 4 août, le commandant de la Harteloire avait reçu à sa table plusieurs femmes récemment arrivéesà Brest, étrangères échappées aux ruelles galantes de Paris, bacchantes dont les noms étaient connus aux coulisses de l'Opéra, et qui venaient, missionnaires des dieux impudiques , apporter à l'escadre leur culte voluptueux. Contrairement aux prescriptions de l'ordonnance qui défend aux femmes de rester à bord pendant la nuit , et même plus long-temps que la durée d'un repas, le capitaine avait retenu ses convives; et lesmatelols, qui avaient vu la licence effrontément installée sur le bâtiment, étaient allés, à grand renfort d'embarcations, chercher à terre les Lucrèce du quartier des Sept-Saints; et, pendant douze heures, on avait chanté , dansé , bu , fait un bruit à défoncer le navire.
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Las, enfin , de ces saturnales , on s'était endormi, et l'on était encore sous le poids de ce sommeil fiévreux, quand, au milieu de la matinée du i5 août, la procession avait paru sur le cours d'Ajot. Les maîtres du bâtiment étaient, en ce moment, quelques hommes à demi ivres encore , qui , ayant échappé au malaise de leur sommeil pour prendre l'air sur le pont , avaient machinalement pavoisé la corvette , et recommencé la ronde de la nuit pour narguer l'aumonier, effrayé de l'au-' dace d'un tel scandale.
En ce temps-là, plus encore qu'aujourd'hui, on justifiait le proverbe qui dit : cr 11 n'est pas de » bonne fête sans lendemain. » L'orgie devait donc reprendre avec le réveil à bord de la Harteloire. Le prêtre se basai da à faire des représentations au capitaine; mais il ne fut pas écouté. Entouré de femmes échevelées, dans un désordre de toilette horrible , et hideuses de vices , le malheureux put regretter un instant les propos et les chansons des matelots. Chez les matelots , c'était concevable ; mais des femmes , des femmes jolies , élégantes , dont quelques unes portaient des noms historiques, oser, d'une bouche avinée, vomir de brutales injures, réciter des vers libertins, chanter des couplets échappés à. la verve infâme de quelque poète déshonoré, oser, d'un geste
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lascif, parodier les gestes graves du saint homme qui les réprimandait, c'était affreux !
L'aumônier demanda au capitaine un canot pour se faire porter à terre, le capitaine le refusa.
« — Vous n'entendez rien à la vie , mon cher abbé ! Il faut vous faire aux manières du beau monde, si vous voulez avoir l'honneur de servir sur les vaisseaux du roi, quand ils sont commandés par des gentilshommes de notre volée. Vous autres prêtres bretons, vous vous faites des scrupules de tout, vous croyez à tout , vous blâmez les choses les plus innocentes; vous êtes de vrais sauvages, le diable m'emporte!
» — Un canot, capitaine, un canot, de grâce! Si je pouvais vous sauver, je resterais avec vous* mais tous mes efforts sont inutiles, je le vois ; laissez-moi donc partir 1
» — Mais c'est déserter, l'abbé.
» — Le sage sortit de Gomorrbe, quand il y prédit qu'elle serait maudite; je ne suis pas forcé d'y demeurer, moi. Un canot, par pitié!
» — Non, non, et cent fois non , mon cher ami; je vous garde. Vous dînerez avec nous; hier ce n'était rien que les premières vêpres, comme vous dites, je crois; c'est à l'office de tout-à-l'heure
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qu'il faut assister. D'ailleurs, chrétiennement, vous devez rester, car, si quelqu'un meurt d'indigestion , il faut que vous soyez là pour l'assister. »
Le capitaine , riant aux éclats , pirouetta sur une de ses jambes, assez mal assurées, et l'aumônier fut obligé de ne pas insister davantage.
On prépara une table sur le gaillard d'arrière, à l'abri de la tente, que décoraient des festons d'étamines de couleur, et des guirlandes de feuillages et de fleurs déj à fanées ,. parce qu'elles avaient servi la veille à la décoration intérieure de la corvette. Sur le gaillard d'avant , on dressa aussi le couvert de la gent matelotte, et bientôt tout fut prêt.
Le capitaine ne put obtenir que l'aumônier prît place au festin qui allait commencer, bien qu'il l'eût envoyé prier par deux des femmes les plus éloquentes de cette troupe diabolique. Le prêtre s'enferma dans sa chambre et y resta , pleurant sur son troupeau perdu.
Il était abîmé dans sa douleur , quand il sentit la corvette s'agiter violemment , craquer de toutes parts , rouler et tanguer, comme jamais bâtiment n'avait tangué ni roulé. Des cris d'effroi vinrent l'avertir que le navire courait im grand danger. Il s'élança sur le pont, et que vit-il? des hommes, des femmes mourant d'effroi, et sans force contre
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le danger, un couvert renversé, des vases, de l'argenterie, et des corps humains amollis par l'ivresse, jetés par le roulis d'un bord à l'autre de la corvette, une mer furieuse; un ciel noir, éclairé de moment en moment par les feux du tonnerre; des mâts brisés , des câbles rompus ; un gréement haché par le vent, comme il l'aurait pu être par la mitraille ; des embarcations luttant pour venir porter du secours à /« Harteloire^ et contraintes de fuir, de peur d'être englouties parla lame, qui faisait, autour du navire condamné , une ceinture infranchissable.
Hélas! tout était perdu! Il n'était que trop évident pour le prêtre que Dieu était sans rémission pour des impies, et qu'il fallait mourir. Il se mit tranquillement à genoux sur le pont, attendant avec calme son dernier instant.
« — Sauve-nous , vint lui dire le capitaine égaré ; sauve-nous, prie; et je te promets un évêché, si nous ne sommes pas engloutis par les flots. »
Il avait à peine achevé sa phrase, que la Har^ teloire sombrait, et que le gouffre se refermait sur elle.
On raconte qu'aucun des cadavres ne parut à la surface de la mer , qu'aucun ne fut jeté sur la côte.
On dit que des marins courageux vinrent, le
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lendemain , sonder à la place où la corvette s'était engloutie, et qu'ils ne trouvèrent plus cette carcasse perdue.
Tout le monde périt; seulement, quand les pécheurs de la Ninon mirent , le 16 août au matin, leurs bateaux sur la rade parfaitement calme, ils trouvèrent un homme agenouillé, priant, l'oeil au ciel, les mains jointes, la voix mélodieuse et angélique. Ils crurent avoir une vision ; ils ne se trompèrentpointpourtarjt; c'étaitbien un homme, un homme vivant: c'était l'aumônier delà Harleloire. Comment avait-il été jeté sur le sable de la petite anse? il l'ignorait, et le curé de Recouvrance put seul le dire.
Au moment où le vent s'était élevé sur le mouillage de la corvette, épargnant tout le reste de la rade, et ne soulevant la mer qu'à deux ou trois encablures du bâtiment maudit, le curé de Recouvrance était allé sur la pointe du fer à cheval, et avait donné sa bénédiction à la Harteloire^ pour que l'équipage ne mourût pas sans absolution. Il avait vu le navire entrer dans l'eau par l'avant, comme s'il fût entré dans le cratère d'un volcan , pL.rte de l'enfer ouverte à la surface de la terre; et, à cet instant, il avait été frappé d'un spectacle miraculeux : il avait vu un pont jeté en l'air, lumineux, allant de la corvette qui coulait,
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à !a terre la plus voisine; et, sur ce pont, marchant tranquillement, à pas lents et majestueux, un prêtre en costume sacerdotal.
Après le naufrage de la Harteloire ., la mer était redevenue subitement unie et calme; le vent était tout-à-fait tombé; le ciel était redevenu serein comme au commencement de la journée....
Cet événement extraordinaire fut long-temps le sujet des récits des marins. Tous les vieillards qui le tenaient de leurs pères sont morts, et il n'y a peut-être plus à Brest un seul homme qui se rappelle ce fait que j'ai entendu raconter, il y a vingt-sept ans, par de vieux matelots. Quand le catalogue des Archives de la marine sera terminé, je saurai sans doute à quoi m'en tenir sur cet étonnant naufrage, qui nous a légué le nom de la Harteloire comme un de ces mots fatals que ne prononcent jamais qu'en tremblant les matelots superstitieux.
^abituïïc^ — Jlmaur Ïïu naDire.
On a dit qu'habitude est seconde nature ; c'est vrai, surtout pour les marins. N'exigez pas du marin qui a l'habitude de fumer et de mâcher du tdDac, par exemple, qu'il renonce à ces deux plaisirs, que, pour ma part, je ne comprends guère; il ne pourrait vous obéir. Il se privera de bien des jouissances avant de renoncer à celle-là. Mettez dans la balance une pipe et un bon duier, une chique et une bouteille d'un de ces vins délicats qui flattent si agréalilement le palais de tout gourmet un peu sensuel, le dîner fin et le flacon de côte-rotie vous resteront. Du pain , une viande vulgaire, un vin roturier, fùt-il de Suréne ou
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d'Ussy en Brie, voilà tout ce que vous denmntlera le fumeur à qui vous aurez laissé sou cher tabac, sans lequel il ne peut pas plus vivre que le Turc sans opium, l'Indien sans bétel, l'Espagnol sans chocolat, l'Italien sans caffé nero ^ et toutes nos bonnes femmes sans café au lait.
Une autre habitude du marin, — je parle du marin né pour la mer, près de la mer, presque sur la mer, et non pas de celui qui ne vient maintenant à bord des vaisseaux français que comme un passager de quelques mois envoyé à 1^^ flotte par la loi du recrutement; — une autre habitude du marin, dis-je, c'est la vie du bord.
Sous cette habitude, il y a une affection sentie, un amour réel et profond, l'amour qu'on a pour sa maison et pour son cheval tout à la fois. Ceci s'entend à merveille.
Un beau navire , un bon navire , un bâtiment grand marcheur, fin voiUer, fort, vif, rapide, obéissant bien à la main et presque à la voix de celui qui le guide, un bâtiment qui , avec ces qualités essentielles, a aussi les mérites que nous estimons en tout corps organisé : la grâce , l'élégance, la majesté ou la pureté des formes ; assurément, c'est là luie noble chose ! Si noble, en effet, si au-dessus de la matière, si près de la perfection, que le sentiment qu'elle inspire ne tient
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presque point cle celui qu'on ressent d'ordinaire pour des êtres inanimés ; c'est de la tendresse véritable , de la passion même.
On chérit son vaisseau , comme s'il pouvait aimer aussi ; on lui parle, on le caresse des yeux, on a de la vanité pour lui autant que pour soi; on le veut bien propre, bien maté, bien coiffé de ses vergues et de sa flamme ; on se plait à regarder ses canons luisants et noirs, comme à admirer les dents blanches d'une maîtresse; dans une chasse, on l'encourage; dans une circonstance difficile, s'il s'est montré avec honneur , on dit qu'il s'est bien comporté à la mer, éloge tout physique, exprimé cependant par un mot d'une valeur toute morale.
Et pourquoi cela ?
C'est que le vaisseau n'est pas seulement une habitation et une machine pour le marin , c'est encore un compagnon intelligent — procédant de l'intelligence de l'homme, — à qui l'on s'attache autant qu'à un chien , à ini cheval , à un autre animal domestique.
En tant qu'habitation, est-il étonnant qu'on ait poiH^ lui quelque affection? Qui n'aime sa maison? qui ne se plaît au milieu de sa chambre, si petite, si peu confortable qu'elle soit, quand il l'a longtemps habitée; quand il l'a arrangée lui-même;