PREFACE
ceci qu'il mérite vraiment le titre d'artiste, que sa pensée était constamment attachée à sa vocation; le succès d'hier ne l'enivrait jamais assez pour lui faire oubHer le succès plus difficile de demain. A mesure que son nom grandissait, Arnold Mortier semblait davantage possédé par la crainte de déchoir; tout son esprit était tendu vers son travail : jamais ce journaliste léger et enjoué ne le perdait de vue. Dans les réunions les plus gaies, le Monsieur de r Orchestre demeurait le plus souvent silencieux. La conversation des autres ne lui faisait jamais perdre le fil de ses idées; jamais il ne jetait dans la causerie une de ces boutades qui lui venaient si facilement sous la plume. Quand une idée comique ou un trait piquant lui traversait l'esprit, il les gardait pour lui; au lieu de les jeter à travers le bruit pour se faire applaudir, il les notait silencieusement sur le carnet que toujours il portait sur lui; il gardait tout cela pour ses lecteurs et par sagesse, et peut-être aussi parce que dans la causerie il ne trouvait que difficilement la forme spontanée; il lui fallait pour cela le silence de son cabinet de travail, le détachement de tout milieu bruyant. Alors cet humouriste exquis était curieux à observer : il écrivait les phrases les plus comiques sans qu'un sourire effleurât ses lèvres; il était penché sur ses petits carrés de papier avec la gravité d'un notaire qui compose un document
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important et le sérieux d'un savant qui chercherait la quadrature du cercle. De tous les rédacteurs du Figaro, jelui-ci faisait rire le plus, et c'est à peine si, de loin en loin, on le voyait sourire lui-même.
Aux premières représentations, Arnold Mortier fut toujours un sujet d'étonnement pour ceux qui ne le connaissaient pas. Ils se figuraient bien à tort que l'auteur de ces étourdissantes Soirées théâtrales était un de ces journalistes parisiens, souvent décrits par 'les romanciers , qui se pâment dans l'ivresse de leur succès et autour de qui , dans les salles de spectacle, on fait cercle pour écouter le débordement de leur esprit : ils apercevaient alors, non sans déception, un homme de quarante ans, accroupi dans sa stalle sur son chapeau qui lui servait de bureau et prenant des notes comme un simple employé penché sur le bilan. Rarement on voyait Arnold Mortier au foyer, dans les groupes où il est de bon ton d'avoir plus d'esprit que son voisin; il demeurait le plus souvent, dans les entr'actes, grave et pensif, cherchant un trait piquant de plus à ajouter à son article après le spectacle. Quand on venait lui conter le dernier mot spirituel , fraîchement éclos dans les couloirs, Arnold Mortier souriait et remerciait le généreux donateur, mais jamais il ne se servait de l'esprit des autres, sûr qu'il était de le retrouver le lendemain dans les Soirées théâtrales de ses imitateurs, très nombreux, mais dont