EN ATTENDANT LE MILLION
1 1 mars.
Vous savez combien il est pénible d'attendre quelqu'un ou quelque chose. C'est un supplice de toutes les secondes. Les minutes semblent des siècles, et l'on passe de bien mauvais quarts d'heure. A mesure que l'attente se prolonge, on devient nerveux, fébrile. On piétine sur place, on tape du pied, on joue la charge sur les vitres, et les plus patients finissent, à ce régime, par donner des signes fâcheux d'aliénation mentale.
Or, il est en ce moment un directeur — M. Victor Koning lui-même — qui éprouve ces angoisses cruelles particulières aux gens qui croquent le marmot pour une cause quelconque.
Certes, il a toutes les apparences d'un homme aimé des dieux : un bon théâtre, une bonne troupe, de bons auteurs, de bonnes pièces, tout ce qu'il faut enfin pour rendre un directeur parfaitement heureux.
Mais on n'est jamais heureux quand on attend.
Et M. Koning attend un million.
Pourquoi attend-il cette forte somme?
Notre collaborateur Prével l'a dit hier. Le directeur du Gymnase attend que les recettes du Maître de forges se soient élevées à un million pour fêter la centième représentation de la comédie d'Ohnet.
Et AL Koning est esclave de la situation qu'il s'est faite.
Il ne peut plus rien tenter, rien entreprendre; il n'a
qu'une seule et unique chose à faire : attendre son million.
Mon Dieu! ce million, il est sûr de l'avoir, mais il voudrait déjà le tenir. Ce n'est plus une vie! Pendant toute la journée, il ne peut rester en place et va cent fois du bureau de location à son cabinet directorial. Il ne prend goût à rien, s'habille à la diable, met sa cravate à l'envers, déjeune trop vite, dîne de même et s'expose à de fréquentes indigestions. Il n'est pas jusqu'à son caractère qui n'en subisse quelque atteinte.
Un voyage, une excursion pourraient le distraire; mais on n'a pas le droit de s'absenter quand on attend un million.
Il ne reçoit même plus ses meilleurs amis; quand son valet de chambre oublie de consigner sa porte le matin, il le rappelle à l'ordre en disant :
— Je n'y suis que pour le million du Maître de forges!
Ce million, il l'a déjà en grande partie, puisque les cent premières représentations ont donné 609,518 francs, mais il lui manque encore 390,482 francs!
Combien de jours lui faut-il pour encaisser ce reliquat de 390,482 francs?
C'est ce qu'il cherche à savoir en calculant sans cesse et de la manière que voici, d'après l'extrait d'un petit cahier qu'il a couvert de chiffres :
ICO répons ^^ 609 518 fr.
d'où 1 rep =: = 6.09$ fr. 18
X repon» X moyenne (6,095 18) =. 390482 d'oùx'repo'» == 390.482
6 095 18 a; == 64 rep""-'' 06 dixièmes
Deux mois, quatre jours et six di.xièmes , c'est bien-
tôt écoulé, quand on n'attend pas un million, mais quand on l'attend...
Cela devient une obsession. M. Koning, sous Tempire de cette attente obstinée, n'aura jamais la constance de patienter jusqu'au i3 mai, à quatre heures du matin, date précise assignée par ses propres mathématiques à l'arrivée des derniers centimes de son million. Déjà, l'énervement est arrivé en lui à son paroxysme. Il commence à se livrer à une foule d'excentricités, assiégeant la porte de M. de Rothschild pour lui faire compléter le million de suite. Hier, il s'est présenté à la Banque de France en demandant la clé de la cave.
Un moment même vo^-ant passer, sur le boulevard Bonne-Nouvelle, un fourgon du Trésor, il a songé à un crime, cherchant à se faire un complice de M. Derval qu'il appelait déjà (( son vieux Chopard ». L'honorable administrateur lui a fait sagement observer qu'il passait trop de monde pour que le coup pût réussir.
Exalté, fiévreux, ne sachant comment tromper -le temps , il erre dans tout Paris , visite les musées , les palais, le tombeau de l'Empereur, parcourt les squares et autres curiosités de la capitale. Sortant du Jardin des Plantes , où il avait contemplé les fauves de la ménagerie, il disait avec mélancolie :
— Ils ne sont pas assez nombreux... j'aurais voulu voir mille lions.
Car toujours la même préoccupation le poursuit. C'est ainsi qu'il caressait l'idée d'un voyage. Quelques heures à passer sur la ligne P.-L.-M., le temps d'aller aux Laumes.
— Pourquoi aux Laumes > lui demandait un ami-
— Parce que la station des Laumes est à 257 kilo-
MARS ibg
mètres... juste à moitié chemin de Lyon; je serais si content d'être à mi-Lyon !
Heureusement quhier soir, l'un des marchands de billets du Gymnase vint mettre fin à cette torture en lui disant :
— Monsieur Konin»^, on me dit que vous voulez donner une grande fête.
— J'attends que le Maître de forges ait un million de recettes.
— Alors, inutile d'attendre. Le million est fait : six cent mille francs au Gymnase, et quatre cent mille chez moi.