‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884 (volume 2)Chapitre 43 sur 99 · LE RE-TOUH DU MONDE · texte numérisé non relu

LE RE-TOUH DU MONDE

La magnifique scène du Châtelet reste momentanément livrée à tous ceux qui auront une combinaison de spectacle à bon marché à proposer.

M. Floury avait remonté T^eau d'âne avec les vieux décors et les vieux costumes du Voyage à travers V impossible, et, grâce à une troupe de clowns qui avait fait florès aux Folies-Bergère — cette reprise a été assez fructueuse pour qu'on ait voulu tenter une nouvelle aventure du même genre.

Le Tour du Monde, tel qu'on nous l'a remontré ce soir, n'est, en effet, qu'un rafistolage habile. C'est un pique-nique directorial auquel M. Derenbourg a apporte une partie du matériel et de la troupe de laPortc-

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Saint-Martin, M. f loury son théâtre, et les héritiers de Larochelle un traité de d'Ennery et Verne , autorisant la reprise de la pièce.

On disait tout à l'heure, en arrivant au Ghàtelet : — Il paraît que le dégraisseur est sur les dents!

Mais ce dégraisseur, si dégraisseur il y a, possède évidemment des procédés qui rendent aux costumes ayant'servi l'éclat du presque neuf. Tel qu'il est, le Tour du Mofîde nous a paru au moins aussi bien monté ce soir que, lors de la création, à la Porte-Saint-Martin. Il y a bien des chances pour que cette pièce célèbre retrouve, en changeant de domicile, un nouveau regain de succès.

Plusieurs décors ont été complètement refaits , les uns par M. Robecchi , les autres par M. Poisson. Il en est d'assez jolis dans le nombre, notamment celui qui représente l'entrée du canal de Suez, la nécropole indienne et l'escalier des géants.

Les costumes du ballet sont tout neufs. On y a prodigué le clinquant, les franges d'or, les gazes lamées et les paillettes. Les accessoires sont nombreux, mais l'invention, le goût, l'originalité font complètement défaut. Il n'était pourtant pas difficile de « faire de la couleur » avec cette fête en Malaisie. Le seul pas qui m'ait fait vraiment plaisir est celui que Mlle Mariquita a déjà dansé à la création , avec cette verve extraordinaire, cet entrain endiablé qui semblent résister à l'atteinte du temps. Si l'on reprend le Tour du Monde dans dix ans, il est plus que probable qu'on y retrouvera encore Mlle Mariquita, plus jeune que ce soir, de même que ce soir elle a semblé plus jeune qu'il y a dix ans.

Simple question :

Pourquoi, pendant la danse religieuse indienne qui

précède le sacrifice de la veuve du radjah, l'orchestre joue-t-il une phrase des Rameaux de Faure ?

De même que Mariquita, Alexandre et Vannoy sont de toutes les reprises du Tou7- du Monde. On ne comprendrait pas plus cette pièce-là sans eux que le Courrier de Lyon sans Paulin Menier.

Quant à l'éléphant, miss Jenny, l'éléphant delà création, celui qued'Ennery et Verne firent monter dans un salon du Grand-Hôtel, le jour où l'on y fêta la centième du Tour du Monde, il s'est éteint, il y a deux ou trois ans, obscurément, — dans la misère peut-être. Le bruit avait couru qu'on ne le remplacerait pas; que M. Floury s'était contenté d'un cartonnage qu'il devait faire manœuvrer lui-même; mais je me hâte de dire que ce bruit était faux et qu'on a exhibé un éléphant des plus convenables, portant de magnifiques cercles d'argent aux pieds, et jouant son rôle avec l'aplomb d'un vieux brûleur de planches.

M. Joumard succède à M. Lacressonnière, dans le personnage de PhiléasFogg. Héritage redoutable, vu les souvenirs laissés par le créateur, et qui obligeait l'ex-pensionnaire de la Comédie-Française à se distinguer tout particulièrement.

Mais M. Joumard n'a pas voulu se contenter de bien faire. Aux ressources que lui fournissait son réel talent, il a tenu à ajouter quelque chose de nouveau, une tradition qui lui fût excessivement personnelle.

Pour cela, il a sérieusement étudié le personnage qu'il devait représenter.

Qu'est-ce que PhiléasFogg? Un Anglais qui voyage très vite. Or les Anglais, même quand ils voyagent lentement, sont d'une tenue déplorable et d'une propreté plus que doutcu'îc. A plus forte raison le héros

britannique de Jules Verne , Horriblement pressé et toujours retardé, à chaque tableau de la soirée, par quelque nouvel incident, peut-il se dispenser de toute espèce de coquetterie. M. Lacressonnière n'allait pas jusqu'à nous le montrer sale comme un peigne, mais il portait le costume de voyage avec le sans-façon d'un touriste.

Au contraire, M. Joumard, profitant de ce que son Anglais est un excentrique, en a fait un modèle d'élégance et de propreté. Pendant presque toute la pièce, le Philéas du Châtelet sort de chaque mauvais pas comme s'il sortait d'une boîte. Jaquette noire, bottines à mirer des alouettes, cravate correcte : tout est irréprochable. Mais le chapeau surtout mérite une mention spéciale. Haut de forme, à la dernière mode , la soie brillante grâce à un perpétuel coup de fer, ce couvre-chef n'a cessé de provoquer des murmures d'admiration. Il avait l'air d'une enseigne triomphante, et je suis sûr que les spectateurs vont demain parcourir les journaux mondains, pour y découvrir l'adresse du chapelier qui fournit à M. Joumard cette coiffure résistant si bien à la poussière, à la neige, au feu et à l'eau.

A citer aussi Mlle Savenay, qui a chanté très gentiment la romance de la Charmeuse.

Si les serpents se retirent à sa voix, c'est évidemment parce qu'ils sont vexés de ne pouvoir siffler.

Dernier moment.

J'apprends que le chapeau de M. Joumard n'est autre que celui que portait M. Lafontaine dans la Dame aux Camélias.

Ce magnifique accessoire, qui fit déjà tant parler de lui à la Porte-Saint-Martin, ne figure plus dans la

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