‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884 (volume 2)Chapitre 44 sur 99 · LA NOURRITURE DU COMEDIEN · texte numérisé non relu

LA NOURRITURE DU COMEDIEN

13 mars.

Question capitale pour le comédien que la question alimentaire. Il faut, si son art le nourrit, qu'il sache, ù son tour, se nourrir pour son art.

Les bonnetiers, les horticulteurs , les chefs de gare et les herboristes peuvent manger comme bon leur semble. C'est affaire entre eux et leur estomac.

Il n'en est pas de même pour le comédien.

Ce dernier doit composer le menu de ses 'repas, non point d'après son goût , mais en s'inspirant de l'emploi qu'il tient habituellement.

Comment déterminer l'appropriation des nombreux aliments connus aux diverses catégories de rôles ?Un manuel traitant la chose à fond me semblerait indispensable ; mais je ne sache pas qu'on y ait encore songé. C'est une lacune qui se comblera comme toutes les lacunes ; mais, en attendant, je crois pouvoir poser quelques principes , étudier certains exemples, dont pourra s'inspirer le futur auteur de ce bouquin nécessaire.

Tout d'abord, établissons en thèse générale qu'au-

cun artiste, quelle que soit sa spécialité, ne doit manger d'artichauts , plante agréable sans doute , mais ayant , paraît-il, la propriété de faire bredouiller. Je pourrais citer pour preuve certains comédiens qui en raffolent, si je ne m'étais juré de maintenir ces petites études dans les pures régions de l'esthétique théâtrale.

Les chanteurs sont tenus à de perpétuelles précautions. Ils doivent notamment, quand on leur sert du lapin au restaurant, demander à voir la tête afin de ne pas s'exposer à manger du chat — le pire ennemi du ténor.

Pour la même raison, ils sont obligés de se priver de dessert, d'entremets sucrés, de gâteaux et autres chatteries.

Les basses caverneuses et , en général , ceux ou celles qui ont coutume de représenter des personnages sombres ou méchants, sont voués au gros gibier, aux viandes noires, aux vins un peu hauts en couleur. Ils trouveraient assurément, en reprenant de la côte de sanglier, l'énergie sauvage qui convient aux fortes situations de leurs « bonshommes » habituels.

Le grand premier rôle, celui que les plus nobles senûments animent lorsqu'il est en scène , a le droit et le devoir de s'exalter en arrosant ses viandes saignantes d'un vin généreux. Il est resté quelques exemples fameux de la puissante action des vieux crus de Bourgogne, et les comédiens peuvent s'inspirer, dans une mesure relative , des souvenirs laissés par le plus illustre des acteurs de drame.

En revanche, l'ingénue ne saurait trop éviter les plats excitants. Des poulets bien tendres , des fruits nouveaux, du laitage et des œufs sur le plat, tout

cela lui conviendra à merveille. Qu'elle ne se prive pas non plus sur le veau, dont elle n'évitera que la tête.

Lorsque, dans une troupe, le grand premier rôle et l'ingénue sont mariés ensemble, ce qui n'est pas rare en province, je ne saurais trop leur conseiller de faire table à part afin que chacun suive bien son régime.

Il existe des rôles qui veulent une gastronomie particulière.

Le cas est parfois fort embarrassant.

Quel conseil donner à ceux qui, comme M. Gaspard dans Do7i Juan et dans Ilamlet, tiennent le rôle d'une ombre?

Ce qu'ils ont de mieux à faire serait assurément de ne pas manger du tout.

Pas du tout... C'est peut-être beaucoup demander.

Autre exemple. Celui des comédiens qui ont à jouer Monsieur Alphonse.

Ceux-là, il ne s'agit plus de leur imposer des privations cruelles. Au contraire! Ils peuvent manger ce qu'ils veulent, choisir les meilleurs morceaux, mais à une seule condition :

C'est que le diner soit payé par une dame aussi mûre que possible.

Il est bien entendu que les comédiens chargés d'exprimer la passion, ceux qui ont à serrer de près la femme aimée , à l'embrasser même , comme Marais embrassait Léonide Leblanc dans Serge Panifie, peuvent manger de préférence leur gigot sans ail.

Par contre, je leur recommande chaudement les écrevisses, le Champagne , les truffes et généralement

tout ce qui les montera jusqu'au diapason des scènes d'amour les plus échevelées.

Recommandation à peu près générale.

Sans prescrire absolument le Soissons, mieux vaut encore s'en abstenir quand on doit jouer des rôles pathétiques.

Ce farineux présente des inconvénients qui, surtout en pleine situation sérieuse — pourraient se traduire par des effets déplacés.

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