M»« PIERSON AUX FRANÇAIS
17 mars.
Ce sont assurément les débuts de Mlle Blanche Pierson qui donnaient ce soir une si grande importance à la reprise de l'Etrangère. Il est même probable que, si M. Emile Perrin n'avait tenu — je ne sais trop pourquoi — à produire sa nouvelle pensionnaire dans
le rôle étrange de mistress Clarkson, nous n'aurions pas revu de sitôt la comédie de M. Dumas.
C'est, du reste, sous les auspices de ce dernier que Pierson se présente au public de la rue Richelieu. C'est lui-même qui la fit engager, et voici dans quelles circonstances.
Un beau jour de Tété dernier, l'artiste et l'auteur se rencontrèrent. Après avoir parlé de la chaleur, du beau temps et du tort que faisait la canicule aux quelques théâtres ouverts, Dumas raconta qu'il se rendait à la Comédie- Française.
— Pourquoi faire > demanda la comédienne.
— Porter la Visite de Noces.
— Ah I mon Dieu ! je ne pourrai plus la jouer, alors ?
— Mais si ; venez la jouer aux Français.
— C'est facile à dire.
— Vous êtes trop modeste, ma chère amie, c'est beaucoup moins difficile à faire que vous ne pensez.
— Mais...
— Laissez-moi agir... vous verrez!
Et Dumas agit si bien, en effet, que sur sa proposition, et après s'être assuré la neutralité bienveillante de M. Raymond Deslandes, la Comédie-Française put engager immédiatement l'étoile du Vaudeville.
iCn principe, c'était dans une pièce nouvelle de son cminent parrain que" Mlle Blanche Pierson devait faire ses débuts sur notre première scène littéraire. Seulement on ne pouvait attendre cette oeuvre à laquelle Dumas travaille en ce moment, mais qui est encore loin d'être terminée. On se hâta donc de remonter r Etrangère ; oï\ se hâta même tant que l'on n'a répété la pièce qu'une dizaine de fuis.
Cette préparation sommaire a encore contribuée
l80 LES SOIRÉES PARISIENNES
augmenter les appréhensions bien naturelles de « la débutante ».
Si l'on comprend lémoi dune inconnue , d'une jeune élève du Conservatoire, débutant aux Français, il faut reconnaître pourtant que les artistes qui commencent leur carrière comme Mlles Marsy, Rosa[Bruck, Jeanne Brindeau, et tant d'autres que nous avons vues ou que nous verrons encore rue Richelieu, ne subissent pas à beaucoup près une épreuve aussi redoutable que Mlle Pierson. Même en cas de demi-succès, elles peuvent espérer une revanche; on les attendra à une autre occasion ; on les critique en les encourageant pour un avenir meilleur.
Au contraire, une comédienne, dont la réputation s'est établie ailleurs par de brillantes années de succès personnels et de créations appréciées, joue réellement une partie suprême en venant chercher à la Comédie- Française la consécration définitive d'un talent déjà fait. Il faut, en pareil cas, réussir d'emblée et payer comptant. Pour Blanche Pierson, cette soirée capitale avait l'importance du discours académique pour l'écrivain palmé de neuf, et Ton conçoit le trouble dans lequel pouvait la plonger ce couronnement décisif d'une longue existence artistique.
Très nerveuse par tempérament, elle voyait venir avec une terreur folle le moment de son entrée.
— J'aimerais presque mieux m'en aller, murmuraitelle encore une minute avant.
On ne l'eût certes pas laissé faire
Pour se réconforter un peu, Mlle Pierson s'est rappelée aujourd'hui, et bien à propos, le conseil que lui donna jadis Arnal.
Elle était alors toute jeune et jouait aussi un rôle qui l'effrayait fort.
— Pourquoi tremblez-vous comme cela, mon enfant ? lui demanda le vieux comédien.
— Parce que j'ai peur.
— On ne doit jamais avoir peur quand on'fait son devoir. Lorsqu'on me donne un nouveau rôle, je l'examine avec la plus grande attention, je l'étudié avec le soin le plus scrupuleux, je cherche à en tirer tout ce que je peux, et puis après, même si je ne réussissais pas, je n'ai pas peur, puisqu'il n'y a nullement de ma faute et que je suis sans reproche.
Tout cela n'a pas empêché Mlle Pierson d'avoir l'une des plus fortes émotions qu'on ait vues chez Molière.
Et pourtant, elle a usé de son grand moyen contre la peur en buvant, avant le premier acte, les deux litres de café noir que sa femme de chambre lui apporte toujours dans sa loge les soirs de première représentation.
Le café est pour elle , non seulement un breuvage favori, mais aussi un véritable talisman. Elle lui attribue toutes les vertus, toutes les propriétés bienfaisantes et imaginables. On devinerait à cette prédilection que Mlle Pierson est née à l'Ile Bourbon, ce qui la rapproche de l'héroïne qu'elle a interprétée ce soir. Qui sait si elle aussi n'a pas eu des aïeux esclaves dans la même situation que les parents de mistress Clarkson ?
En ce cas, elle serait, comme l'Etrangère elle-même, une négresse blanche — mais, par exemple, aussi Blanche que possible.
Dès qu'on l'a vue entrer, on a compris que Blanche Pierson n'avait pas du tout, mais du tout, composé ce rôle étrange et terriblement difficile de mistress Clarkson, comme son illustre devancière Sarah Bernhardt.
Il a suffi, pour être fixé, de jeter un coup d'œil sur sa toilette.
Très jolie, en effet, sa robe de bai du premier acte, pleine de goût et d'une couleur délicieuse , mais pas excentrique du tout ; une robe en peluche rose très tendre, drapée sur une tunique de tulle pampillée d'or. Quelque chose de distingué, de riche, mais très loin du cachet à moitié sauvage que Sarah avait donné à son personnage.
Les autres toilettes de la « débutante » sont dans la même note douce et charmante. Au troisième acte, elle porte une sorte de blouse en algérienne blanche rayée de perles, tombant sur un haut volant de blonde blanche ; des manches longues flottantes , fendues jusqu'à l'épaule, se rattachent le plus gracieusement du monde sur une traîne de blonde soyeuse. Grande cordelière de soie autour de la taille. Ensemble très original ; mais il est facile de constater l'absence voulue de toute excentricité.
La robe du dernier acte a fait sensation : elle est noire et toute brodée de jais. Le buste est moulé dans une cuirasse criblée de jais, et l'effet du collet de velours noir, descendant en pointe sur la poitrine, est vraiment heureux. On ne peut rien imaginer de plus distingué.
A côté du début de Pierson, l'événement de la soirée est la prise de possession , par Mlle Bartet, du personnage de la duchesse de Septmonts , créé par Croizette.
On a pu revoir ainsi, avec une certaine satisfaction, deux artistes aimées du public parisien et que l'on eut souvent l'occasion d'applaudir ensemble sur une autre scène. Mlle Pierson était d'ailleurs fort touchée de rencontrer pour partenaire son ancienne camarade du
\'audeville, qui, mieux que toute autre, semblait désitrnée par la communauté des anciens succès pour lui faire les honneurs de la Comédie-Française.
Si Mlle Bartet n'était pas, ce soir, la principale intéressée de la représentation, et si j'ai surtout à m'occuper d'une autre, je tiens néanmoins à constater le double rappel dont elle a été l'objetaprès le quatrième acte et le succès d'élégance qu'a obtenu ce soir encore la charmante sociétaire dont les toilettes sont toujours si remarquées.
Mlle Bartet porte, cette fois, au premier acte, une robe vieille broderie d'argent ancien et ornée de pierreries antiques sur demi-robe en velours bleu pâle. Corsage ancien, en dentelle d'argent orné de vieilles pierreries. Un ensemble chatoyant et scintillant au possible.
La robe du second acte, beaucoup plus simple, est presque toute en passementerie de deux tons de gris; jupe unie en moire grise. Deuxième traîne en veloutine grise; le tout agrémenté de velours rouge. Mantelet moitié velours rouge et passementerie.
Enfin , au quatrième acte, la gracieuse duchesse de Septmonts porte une délicieuse robe d'intérieur en velours épingle blanc, entièrement unie, relevée d'un côté par un énorme bouquet d'anémones. Corsage tout en crêpe blanc croisé à la vierge, retenu tout simplement par un second bouquet d'anémones, et très large ceinture en satin blanc.
Le duel à l'américaine qui termine la pièce par la mort du duc de Septmonts à la cantonade peut passer pour un dénouement heureux.
C'est une satisfaction générale : Gérard et Catherine sont satisfaits de pouvoir s'épouser à dix mois de date ; le docteur Rémonin est satisfait de voir triom-
pher sa théorie vibrioniste ; Moriceau , le papa beaupère, est satisfait d'être débarrassé de son gendre ; le couple Clarkson est satisfait de quitter l'Europe; il n'est pas jusqu'à Thonneur lui-même qui ne soit satisfait, puisque la rencontre finale s'est passée loyalement.
Quant au public , il n'a été satisfait qu'en voyant M. Coquelin venir , malgré le trépas de son personnage, recevoir l'ovatioa qui lui était due.