LE COMPOSITEUR EN VOYAGE
ou
Les' Malheurs d'un Musicien heureux
9 avril.
-Mon confrère Albert Wolff vient de traiter une question artistique des plus palpitantes. Il a discuté avec cette pointe d'humour qui lui est particulière l'habitude prise par nos plus célèbres compositeurs d'aller en province et à l'étranger pour diriger eux-mêmes l'exécution de leurs opéras, au risque de se laisser imposer par les masses idolâtres des ovations qui, sous certaines latitudes, peuvent se répéter jusqu'à trente ou quarante fois à la fin de chaque morceau.
Notre brillant collaborateur a cité Jules Massenet et Léo Delibes , ignorant sans doute — on ne peut tout savoir — que si Delibes voyage beaucoup depuis quelques mois, ce n'est pas pour conduire La/ané en personne, maisseulement pour en surveiller les études et en préparer le succès, qui partout a été très éclatant — sans que le compositeur ait eu besoin , une seule fois , de prendre au pupitre la place des chefs d'orchestre qu'il a trouvés dans toutes les grandes villes de son parcours.
Or, il ne faudrait pas croire non plus que ces labo-
rieuses pérégrinations se fassent sans tourments et sans fatigue.
L'auteur en déplacement n'est pas pour cela en villégiature. Il retrouve, sur chaque scène importante où se monte sa pièce, le labeur et les incertitudes des répétitions de Paris. C'est un regain des préoccupations de la première, sans préjudice d'un travail matériel énorme qui se modifie d'après les théâtres, les tendances locales et la variété des interprétations.
Il est vrai qu'en revanche , le maestro recueille, chemin faisant, une foule d'aventures et d'incidents comiques qui peuvent lui faire oublier les tribulations professionnelles.
C'est de ce côté anecdotique du voyage de Delibes que je veux seulement m'occuper ici.
C'était dans une très grande ville de province... que les auteurs de Lakmé me prient de ne pas nommer.
Il s'agissait de régler le grand finale du second acte. Certains détails d'éclairage laissaient à désirer.
— N'oubliez pas, dit Delibes, que nous sommes à la fin d'un jour de grande fête hindoue. La nuit est venue, mais la pagode reste encore éclairée. Il y a là un effet de lumière très caractéristique qu'il faut observer.
— Compris! répondit l'imprésario d'un air entendu, compris : ça y sera demain soir, vous verrez !
Effectivement, à la représentation , Delibes , stupéfait, s'aperçut que la pagode était illuminée... avec des lanternes vénitiennes tricolores.
Un petit 14 Juillet, quoi !
Déjà, la soirée avait commencé pour lui d'une façon originale.
Avant le spectacle, la mère du directeur, une maîtresse femme qui tient le contrôle filial et préside à
ia distribulion des contre-marques, l'interpella tout net lorsqu'il passait devant elle.
— Où allez -vous?
— l'entre.
— Vous entrez... dans la salle?
— Non, j'irai plutôt dans les coulisses.
— Et votre orchestre... qu'est-ce que vous en faites?
— Que voulez-vous que j'en fasse ?
— Vous n'allez donc pas le conduire?
— Mais non.
— Ah! bien, merci!... C'est que Vautre l'a conduit, lui! ■
— L'autre!...
Tout à fait ahuri, Delibes voulut savoir de qui l'on parlait aussi délibérément que s'il se fût agi d'un mercenaire consciencieux.
L'autre n'était... autre que Massenetqui avait conduit le Roi de Lahore quelque temps avant.
Dans une ville moins importante, ce fut un nouvel effet de mise en scène fantaisiste.
"était dans un paysoù les plantes vertes abondent CL dont les naturels sont fiers, à juste titre, de leurs incomparables lauriers en caisses et de leurs jolis palmiers nains également en caisses.
Aussi, au premier acte, dans le jardin sacré, fut-ce une véritable orgie de magnifiques petits arbres verts décorant à ravir la demeure sainte du vieux Brahme.
Delibes fut enchanté, car c'était absolument réussi.
Les petits arbres avaient bien l'inconvénient d'être en caisse; mais on pouvait admettre, en faveur de l'effet produit, qu'un prêtre hindou eût autant de sollicitude pour les plantes que les jardiniers des Tuileries ou du Jardin d'acclimatation.
Seulement, lorsqu'au second acte Delibes revit les