PAR AUTORITÉ DE JUSTICE
8 mai.
Tout le monde sait vaguement qu'il existe à Pari.des conférences, réunions de jeunes gens, avocats ou sur le point de l'être, qui. pour la plupart se destinent
MAI 3uy
urlout à la vie politique. Ces messieurs se groupent e temps à autre pour délibérer, d'une façon d'ailleurs •latonique, sur des sujets graves parfois, frivoles souent.
C'est ainsi que ces conférences ont décidé que les réanciers d'un auteur dramatique devraient avoir le roit d'exploiter son répertoire malgré lui pour tenter e se rembourser.
A première vue, cette délibération fantaisiste n'a ucune importance.
Mais qui sait> Par le temps qui court, tous ceux qui ont prise peuvent devenir plus ou moins députés. S'ils 'ont pas changé d'opinion alors, ou s'ils en ont assez hangé pour être revenus au même point, ils pourront
cette époque faire voter une loi conforme à leur déciion.
Et cela introduira au théâtre des usages nouveaux, ui ne manqueront pas de joyeuseté.
Comme l'auteur ne s'empressera pas de venir diriger is répétitions et que les créanciers n'auront jamais intelligence de lui abandonner une petite part , un lorceau de pain, pour s'assurer son utile concours, îsdits créanciers seront bien forcés de remplacer leur ébiteuràl'avant-scène, ce qu'ils feront très volontiers tant données la suffisance et les sottes prétentions de i boutiquaille parisienne en matière théâtrale.
On verra donc sur le théâtre le tapissier, le tailleur, ; bottier, le chemisier, le chapelier, la gantière, le marchand de vin, le pâtissier, l'épicier, le charbonier , le marchand de chevaux , le carrossier et autres jurnisseurs généralement quelconques.
Supposez, maintenant, qu'au lieu d'avoir été écrite ar M. Dumas fils, la Dame aux Camélias soit œuvre d'un auteur endetté. Il est certain que , dans uelqucs années, la loi en question étant promulguée,
^lU LES SOIREES PARISIENNES
les créanciers de Fauteur exigeraient la reprise immé diate d'une pièce aussi fructueuse.
Voici très exactement ce qui se passerait aux répéti tions.
Supposons — au hasard — que Ton en est à k scène IV du dernier acte.
M. DuvAL PÈRE, sur le seuil de sa porte^ son chapeai à la main. — « Mademoiselle Marguerite Gautier ? »
Le CHAPELIER, r interrompant. — Pardon, monsieu l'acteur , pourquoi tenez-vous votre chapeau à 1; main?
M. DuvAL PÈRE. — Il me semble que quand on cntn chez une femme...
Le chapelier. — Eh bien! quoi? chez une femme J'ai vu ça dans le temps , à la Porte-Saint-Martin M. Lafontaine , qui savait son métier aussi bien qu vous, entrait le chapeau sur la tête. Au moins, de cett' façon, on pouvait voir si le chapeau était bien en forme luisant d'apect, et si les bords se relevaient avec élé gance.
M. Duvalpère.— Soit, Monsieur! {1{eprenant so, rôle, cette fois le chapeau sur la tète.) « MademoiselL Marguerite Gau... »
Le bijoutier, l'interrompant. — Pardon, monsieu l'acteur, pourquoi gardez-vous vos gants ?
La gantière , avec vivacité. — Monsieur l'acteur e raison. Quand un « homme bien » est en visite, il doi mettre des gants.
Le bijoutier. — Mettre des gants pour parler ; cette traînée!... et ses bagues alors, comment les verra t-on ?
Le directeur, impatienté. — Voyons, Messieurs Mesdames, la répétition ne marche pas... enchaînons enchaînons !
Le régisseur. — Oui, c'est cela... enchaînons!
M. DuvAL PÈRE. — Du reste, je vais arranger cela : je mettrai un gant à la main droite et toutes mes bagues à la main gauche. {'J(eprenant.) « Mademoiselle Marguerite Gautier? »
{La scène se continue pendant quelques répliques.)
Le tailleur, profitant d'un petit temps que prend Marguerite Gautier. — Pardon , mademoiselle l'actrice, je voudrais faire une observation à monsieur l'acteur.
Le directeur, vivement. — Plus tard... Enchaînons ! enchaînons !
Le régisseur. — Enchaînons !
Le tailleur, se récriant. — Permettez, je n'ai encore rien dit, moi!... J'ai bien le droit de faire aussi ma petite observation. Je remarque que Monsieur est toujours tourné du côté du public.
Le directeur. — C'est l'usage... Quel mal voyezvous à cela ?
Le tailleur. — ,J'en vois et je n'en vois pas. Certes, une redingote qui tombe bien par devant est bonne à voir, mais il faut qu'on la voie aussi de l'autre côté pour savoir si la coupe est correcte, si la taille est bien prise...
M. Duval pîiRE, un peu nerveux. — Je vais arranger cela: je jouerai la moitié de la scène de face, l'autre moitié de dos...
(Quelques répliques s'échangent sans interruptions,)
Marguerite. — « Je n'accepte rien d'Armand. » M. Duval père. — « Ce qui veut dire... car votre luxe... »
Le tapissier. — Puisqu'on parle de luxe, il s'agit évidemment du mobilier. Je voudrais donc, qu'en disant cela, monsieur l'acteur enfonçât ses doigts dans
les sièges pour indiquer que c'est tout crin. Monsieur l'acteur pourrait de même tirer sur les rideaux pour qu'on voie bien que l'étoffe en est solide.
Le directeur, de plus en plus agacé. — Oui, 'Monsieur, mais marchons.
Le bottier, furieux. —Marchons! c'est bientôt dit. Mais j'espère bien que monsieur l'acteur ne marchera pas avec des bottines pareilles : c'est de la vache!
Le directeur, se contenant avec peine. — Messieurs, loin de moi la pensée d'oublier les égards que je dois aux représentants de l'auteur. Vous avez tous raison ; vos observations sont justes ; seulement , si nous continuons ainsi, la pièce passera dans six mois. Enchaînons, de grâce, enchaînons !
Le régisseur. — Enchaînons !
{On reprend le dialogue.)
Marguerite. — « J'ai engagé ou vendu : cachemires, diamants, bijoux, voitures... »
Tous LES créanciers, se levant : — Arrêtez!... arrêtez !
Marguerite, cherchant à continuer. — « Et quand, tout à l'heure, on m'a dit que quelqu'un me demandait , j'ai cru recevoir un homme d'affaires à qui je vends les meubles, les tableaux, les tentures... »
Tous, parlant à la fois. — Faites voir!.. Montrez les bijoux!.. Faites circuler les chevaux, les voitures!.. Dépliez les cachemires!.. Exposez les meubles!
Le directeur, exaspéré. — Messieurs, Messieurs! (f/;î silence.) Combien vous doit-on)
Le doyen d'âge des créanciers, dépliant un bordereau. — Six mille huit cent quatre-vingt-quinze francs trente-huit centimes.
Le directeur. — Passez à la caisse et... fichezmoi la paix; j'aime encore mieux celai