‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884 (volume 2)Chapitre 84 sur 99 · MACBETH · texte numérisé non relu

MACBETH

21 mai.

On pourrait croire. que M. Derenbourg n'a monté (Macbeth que pour faire une gracieuseté à son éminent successeur, M. Mayer, plus connu sous le nom composé de Mayer-de-Londres, et, depuis fort longtemps, directeur d'une ou de plusieurs scènes anglaises.

Il n'en est rien.

Sarah Bernhardt, sur le point de nous quitter jusqu'au mois de septembre ou d'octobre , tenait à se montrer, avant son départ, dans ce rôle de lady Macbeth qui contient deux scènes vraiment extraordinaires. Elle avait eu justement, dans la représentation organisée par le Figaro au bénéfice de Mlle Fargueil, l'occasion d'en jouer une, la plus importante, celle du somnambulisme, avec un succès immense, et cette expérience la rendait sûre de son triomphe dans l'interprétation complète du personnage.

Une autre considération devait la décider à faire

représenter, sur la scène de la Porte-Saint-Martin . l'immortel chef-d'œuvre de Shakespeare. Bien que Sarah eût joué Marguerite Gauthier comme personne ne l'a jouée avant elle, les représentations de la Dame aux Camélias n'avaient pas été la très brillante affaire que l'éclat de la première semblait faire espérer. Un moment vint, plus vite qu'on ne l'attendait, où il fallut bien songer à remplacer un spectacle dont les .recettes n'étaient plus très, très fortes.

Malheureusement, de sérieux empêchements, de inombreux retards surgirent.

La traduction de M. Jules Lacroix fut d'abord choisie. Excellente idée, en principe, car le MacbethiLacroix passait jusqu'à présent pour le plus scénique des Macbeth connus. Crééàl'Odéon, il y a bon nombre d'années , alors que M. Porel jouait les vieilles sorcières en travesti sur cette scène dont il devait être co-directeur, et que M. Brame, le marchand de tableaux bien connu, se montrait dans l'un des assassins de Banco, le Macbeth en question avait l'inappréciable avantage d'avoir été expérimenté en public, d'être à l'épreuve de la rampe.

Mais M. Jules Lacroix, qui n'aime pas l'été, trouva 'l'époque qu'on lui offrait un peu trop avancée, même pour une reprise.

C'est alors que Sarah pria M. Jean Richepin de lui faire une nouvelle traduction de Macbeth.

L'auteur de la Chanson des Gueux est l'homme en vue du moment. Depuis l'article que notre collaborateur Quidam a consacré à ses Blasphèmes, ce volume s'enlève avec une rapidité extraordinaire dans les librairies, et l'on ne voit plus sur le boulevard que des gens se promenant avec ce livre étonnant sous le bras.

Travailleur prompt et infatigable, Richepin se mit

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donc en hâte à la besogne. Il n'a nullement pris pour guide, comme on l'a dit à tort, la traduction également bien connue de François-Victor Hugo.

Très respectueux de l'œuvre originale, possédant à fond la langue anglaise et le répertoire du grand tragique, M. Richepin se fit un devoir de suivre le texte original d'aussi près que possible. Peut-être cependant poussa-t-il dans certains détails cette conscience de l'exactitude un peu plus loin que ne le comportait la pudeur du public français, car on dut, au cours des répétitions, supprimer malgré lui certaines verdeurs du robuste Shakespeare. Dans le rôle du portier notamment, il fallut bien couper certaines appréciations qui ne peuvent guère être exprimées qu'en latin... ou en très vieil anglais.

M. Jean Richepin souffrait de ces amputations nécessaires, mais les laissa pratiquer. Il compte s'en consoler, un jour ou l'autre, en allant jouer Othello en anglais, et chez les Anglais. On m'a raconté que, se trouvant à Jersey avec son ami Maurice Bouchor (celui-là même auquel il a dédié ses Blasphèmes), il stupéfia toute une bande de touristes en déclamant des tirades entières d'Hamlet et de Macbeth au beau milieu des champs.

Il va sans dire qu'on n'a pas eu le temps de monter Macbeth avec le Iukc et le soin que comportaient quelques-uns de ses tableaux.

On nous a servi, ce soir, un délicieux régal artistique et littéraire , auquel la mise en scène est restée à peu près complètement étrangère.

Les décors sont pris dans le matériel fort riche du théâtre. L'habile machiniste Courbois a su, il est vrai, les combiner de façon à les rendre méconnaissables.

et, tels qu'ils sont, ils m'ont paru absolument suflisants.

Ce qu'il y a de plus faible comme mise en scène, .c'est la partie fantastique. Toute la cuisine des sorcières manque d'illusion et de terreur; le tableau des apparitions est complètement raté.

On s'était bien juré, en farouches réformateurs, de pousser à l'extrême le naturalisme de ce tableau.

Mais, comme toujours, il a fallu compter, dans la pratique, avec les difficultés, voire les impossibilités matérielles.

C'est ainsi que , pour obtenir les miaulements de xhats indiqués par Shakespeare , on avait imaginé -d'enfermer dans une cage un véritable angora dont on pinçait vigoureusement la queue pour le faire crier. Seulement, l'animal, justement exaspéré, distribuait de tels coups de griffes , qu'aucun régisseur ne voulait se charger de lui indiquer sa réplique.

D'ailleurs, il est probable que la Société protectrice des animaux, armée jusqu'aux dents par la loi Grammont, eût fait un procès fâcheux.

On eut recours alors à un concours de miaulements. Tout le personnel , sans aucune exception , fut appelé à y prendre part. Premier prix, à l'unanimité : M. Marais.

Mais allez donc faire miauler un artiste qui doit TUgir, et qui a joliment bien rugi ce soir?

M. Marais avait trop à faire en scène pour se charger encore de jouer ainsi au chat. D'autre part, si l'on obtenait des miaulements aussi réalistes, il ne fallait pas s'en tenir là. Les autres bruits , les sifflements de serpents, les hululements de hiboux devaient, sous peine de détonner, atteindre à Ist même perfection.

Or , .M. Dcrenbourg pouvait , à la rigueur, repro-

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duire assez exactement le sifflement des serpents; mais il ne pouvait se charger de faire le hibou en même temps. De plus, n'ayant plus d'intérêts sérieux dans le théâtre qu'il a vendu à M. Mayer, il ne s'offrait à faire le serpent que pour la première seulement. Dès demain, il aurait fallu aviser pour obtenir ce bruit de reptile.

Nouvelle raison pour en revenir aux classiques moyens employés depuis tant d'années pour faire du tapage à la cantonade.

Ah ! c'est qu'il est plus facile, au théâtre, d'innover en paroles — qu'en fait!

De même, pour les fameuses apparitions, tous les procédés ont été étudiés.

Il n'existe pas de spectres brevetés S. G. D.G. dont le système n'ait été soumis à la Direction. Il parait que tous les systèmes ont été jugés mauvais, puisqu'on s'en est tenu à une simple promenade de figurants derrière une toile métallique.

En revanche, les costumes ont été trouvés très réussis et d'un grand caractère.

Celui de Sarah notamment. Impossible d'être plus belle, plus séduisante que l'incomparable tragédienne dans son admirable costume de lady Macbeth : jupe de cachemire blanc plissé, corsage-maillot gris-argent avec fleurs noires brodées , manches à carreaux verts et or avec draperies blanches formant épaulettes.

Les répétitions ont été remarquablement menées par Sarah en personne. Elle ne cessa de veiller à tout, de diriger tout, sans négliger pour cela l'étude de son rôle.

Au contraire, elle y mettait tant de conviction

et d'emportement sincère qu'il lui arriva un jour de terrifier subitement l'un des artistes chargés des petits rôles.

— Tu es fou ! venait-elle de s'écrier selon le texte. Il y avait tant d'énergie dans cette exclamation que

le partenaire auquel elle répondait , oubliant que c'était là du dialogue et croyant que Sarah s'adressait personnellement à lui, balbutia tout interdit :

— Pardon, Madame, ne vous fâchez pas !.. Je sais bien que ce n'est pas tout à fait cela , mais demain je ferai mieux.

Autre racontar de répétition : Le messager du dernier acte doit arriver très essoufflé. Sarah ayant fait remarquer à l'artiste que son essoufflement manquait un peu de vérité , voici ce dont il s'est avisé pour mieux faire : cinq minutes avant son entrée, il s'élance au grand galop dans l'escalier, le gravit rapidement jusqu'au cintre , le dégringole avec la même allure et ne s'arrête qu'en scène.

L'effet est d'une exactitude saisissante, mais le vaillant messager s'exposera chaque soir à pincer une superbe bronchite.

Un détail rétrospectif.

L'une des plus célèbres lady Macbeth dont on ait prardé mémoire en Angleterre était presque Thomo-

me de celle d'aujourd'hui.

On l'appelait Sarah Sydoons.

Et, coïncidence curieuse, elle faisait de la sculpture.

On n'a pas ménagé les rappels ce soir.

Trois rappels pour Marais après la superbe âcène du spectre de Banco ; trois rappels pour Sarah après la non moins superbe scène du somnambulisme.

Mais lady Macbeth n'est pas du dernier tableau ; et quand, à la fin de la pièce, on a voulu la revoir à côté

de Marais, elle était dans sa loge, en train de se déshabiller. Comme le public insistait pourtant. Marais a traîné , sur la scène , Mlb Davray — qui débutait dans les travestis par le petit rôle de Duncan — et qui se trouvait un peu surprise et fort touchée de cette ovation inattendue.

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