‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884 (volume 2)Chapitre 86 sur 99 · COCO · texte numérisé non relu

COCO

Le public ne soupçonne pas toujours au prix de quel effort sur eux-mêmes les artistes parviennent à Tamuser quelquefois. Trop souvent, hélas ! le comique

le plus désopilant est obligé de surmonter un gros ^hagrin, une grande douleur pour dilater la rate de •s contemporains.

C'est une vérité qu'on a souvent dite, mais qu'on ne aurait trop répéter.

Ainsi, ce soir, elle me revenait à la pensée tandis que j'entendais s'esclaffer, aux Nouveautés, les spectateurs de la dernière représentation de Babolin. Ah ! certes, ils ne se doutaient point des efforts que s'imposaient Berthelier, Albert Brasseur et Milly Meyer pour les faire tordre comme autant de tire-bouchons!

Et pourtant, voilà déjà quelques jours que les pensionnaires les plus désopilants de Brasseur jouent la comédie, la mort dans l'âme.

Cette mort qu'ils ont dans l'âme est celle d'un chien, d'un simple toutou.

Mais quel chien que celui des Nouveautés !

Ah! l'on peut dire de celui-là qu'il ne lui manquait que la parole !

Entré au théâtre, à l'âge pur d'une demi-semaine, le jour même de l'inauguration , on l'avait appelé Coco^ lui donnant le titre de la première pièce locale.

Comme disait son ami Prosper, le fidèle quatrième régisseur de la scène, il avait le même âge que « la boîte au patron ».

Doué d'instincts artistiques et cabotin dans l'âme, Coco était connu de tous ceux qui fréquentaient les Nouveautés. Les actrices l'adoraient,, bien que ce ne fût qu'un horrible terrier jaunâtre, de race contestable et d'aspect peu séduisant. Mais comme il rachetait sa laideur native et qu'il savait bien les prendre, les petites femmes d'opérettes et de revues !...

Bon et accessible à tous, il ne montrait les crocs qu'aux gens qui venaient demander des billets de fa-

veur. Ceux-là, il les sentait trop bien pour pouvoir les sentir. Son bon sens de chien, supérieur à celui des hommes, lui avait fait comprendre combien est sotte et révoltante la manie peu scrupuleuse qu'ont certains parasites d'aller toujours au théâtre sans bourse délier.

En revanche, il se plaisait à faire des mamours aux gens plus distingués qui venaient à la location.

Tout Paris a pu le voir aussi , chaque soir de première , rôdant à l'entrée du théâtre, et tâchant, pendant les entr'actes, de savoir, d'après les propos des journalistes, si la pièce marchait bien.

Les jours ordinaires, il ne venait plus soas le vestibule qu'au moment de la sortie, après avoir constaté au dehors s'il y avait beaucoup d'équipages.

Il possédait ce privilège envié d'assister à toutes les répétitions et était arrivé, grâce à son flair de chien, à une expérience scénique vraiment extraordinaire. Albert essayait tous ses effets devant lui; Berthelier lui soumettait ses fins de couplets et Brasseur même n'aurait jamais conservé une tête après laquelle il avait aboyé.

Les auteurs surtout étaient l'objet de ses observations particulières. Il flairait les bons avec une sûreté incomparable. Dès que l'un d'eux passait le seuil du théâtre, on savait immédiatement de quoi il retournait rien qu'en étudiant l'attitude de Coco. Si le manuscrit était bon , il remuait la queue en poussant de petits cris joyeux.

Mais, par exemple, lorsqu'il s'agissait d'un four probable. Coco devenait méchant ; son poil se hérissait et il faisait entendre un grognement désapprobateur dont la direction se hâtait généralement de tenir compte.

Un jour, entre autres, on vit Coco^ devenant presque enragé, se jeter à la gorge de deux collaborateurs qui.

MAI :j^^

du coup, portèrent, sans tambour ni clairon, leur cheid'œuvrc à la Renaissance.

Cette bête incomparable avait l'œil et le nez à tout. 1.1'e assurait la plus parfaite régularité des ser\aces.

La nuit, Coco se réveillait juste au moment où les pompiers devaient faire leur ronde et les guidait dans le labyrinthe de la scène, de la salle, des loges, des foyers , des dessous et des combles , s'arrêtant où il fallait et ne s'endormant qu'après s'être assuré par luimême que l'inspection était bien complète.

Il aimait trop la chienne , et cela l'a tué.

Parmi ses nombreuses conquêtes , Coco avait su conquérir les bonnes grâces d'une horizontale à quatre pattes, Mlle Nana, levrette d'un dentiste. Ce dernier, le surprenant chez lui, remarqua ses admirables dents et les lui arracha pour monter des râteliers, ne lui laissant que ses crocs pour mordre et ses yeux pour pleurer.

Depuis cette cruelle opération, Coco était l'ombre de lui-même. 11 se laissa en quelque sorte mourir de chagrin, à la grande désolation de ses amis des Nouveautés.

Par bonheur, il laisse un fils de quatre mois qu'on élève au magasin des décors, qui viendra le remplacer aux Nouveautés et qui porte dignement son nom , de telle sorte qu'à la réouverture on pourra s'écrier, boulevard des Italiens :

— Coco est mort : vive Coco!

CONCOURS DE PETITS PRODIdES

27 mai.

Tous les journaux ont publié, la semaine dernière, une annonce du théâtre de la Gaîté , demandant un petit prodige pour créer le rôle du petit Poucet dans la féerie de ce nom, qui sera la grande pièce à spectacle de l'hiver prochain.

Les annonces de ce genre ne sont pas communes.

Le Figaro n'en insère guère dans ses offres et demandes d'emploi.

On cherche des valets de chambre, des femmes de chambre, des cuisinières, des jardiniers mariés, sans enfants, mais des petits prodiges — jamais.

Aussi se demande-t-on, au premier abord, si pareille demande peut être suivie d'effet. L'article doit être rare et peu cultivé, étant d'un usage peu courant. Eh bien ! voilà l'erreur. L'annonce de la Gaîté aura eu cela de bon, qu'elle nous a révélé l'existence, sur le pavé de Paris, d'une quantité incroyable de petits prodiges, garçons et filles.

J'ai eu l'occasion d'entretenir M. Debruyère de cette sorte de concours ouvert à son théâtre, et il m'a donné des détails renversants.

Dès le lendemain du jour où l'annonce a paru, la poste a apporté à la Gaîté des paquets de lettres. Il a fallu adjoindre à M. Léon Marx des secrétaires spéciaux pour les décacheter et les parcourir. Toutes offraient un petit prodige pour lequel elles réclamaient une audition. Il en vint des quatre coins de la capitale.

On commença par donner rendez-vous à une soixantaine d'enfants. Ils arrivèrent au jour dit, et cette

rivée fît sensation non seulement au théâtre , mais encore dans tout le quartier des Arts-et-Métiers.

Il y eut un premier moment de surprise et même de désarroi. Le prévoyant Baudu avait bien pensé que les gamins et les gamines convoqués ne viendraient pas seuls. Mais alors qu'il n'attendait guère que des pères et des mères, il se présenta de véritables smalas. Ce que tous ces prodiges avaient de plus prodigieux, c'était une quantité vraiment prodigieuse de parents et amis.

— O prodige î s'écria l'excellent régisseur , absolument débordé de ces trop nombreuses familles.

Certains petits prodiges, outre leurs ascendants et collatéraux au grand complet, avaient invité leurs professeurs, leurs maîtres ou leurs maîtresses d'école.

Ne pouvant laisser pénétrer tous ces envahisseurs dans le théâtre , on dut en refuser impitoyablement l'accès à ceux qui n'étaient parents des prodiges qu'audessous du troisième degré.

Quoique consignés, ils stationnèrent obstinément au dehors devant l'entrée de l'administration, pour attendre les résultats.

Et pendant toute l'après-midi, la rue Réaumur fut encombrée d'oncles, de tantes par alliance, et de cousins à la mode de Bretagne.

Dans le théâtre, l'examen fut inénarrable.

A peine M. Debruyère avait-il mis le pied sur la scène qu'il vit s'élancer sur lui , avec la force irrésistible de la vague furieuse, un groupe compact de mioches, de papas et de mamans. Ce furent des cris assourdissants.

— A moi, m'sieu !

— J'veux passer le premier.

35^ ^-^^ SOIRÉES PAUISIENXES

— J'suis là d'puis c'matin dix heures.

— Chacun son tour.

— A moi, m'sieu, à moi!

Debruyère, quoique doué d'une voix qui sonne comme un clairon , eut un mal énorme à dominer la tempête.

— Je VOUS entendrai tous ! pamnt-il à articuler. Commençons !

Commençons... c'était facile à dire !,..

Au moment où le régisseur appelle le premier enfant d'après l'ordre chronologique d'inscription , un monsieur en redingote râpée se détache de la foule des parents et vient jusqu'à l'avant-scène.

— Monsieur le directeur, dit-il, je voudrais que ma petite fille fût entendue de suite.

— Un tour de faveur , se récrie Debruyère , elle est donc bien pressée !

— C'est moi qui suis pressé. Il faut que je rentre à mon bureau à deux heures... Célina est inscrite la dixième.

— Elle passera après le numéro neuf.

— Jamais je n'attendrai jusqlie-là... mon chef me flanquerait une retenue de traitement.

— Il aurait raison : allez-vous-en tout de suite.

— Mais Célina ne peut chanter que quand je suis là... Cette pauvre enfant, il y va de son avenir au théâtre !

La situation de ce père bureaucrate est sans doute fort touchante. Mais impossible de faire un passedroit en sa faveur. Déjà le peuple murmure à propos de ce colloque.

— Croit-il pas , s'écrie une maman qui semble appartenir à la catégorie des marchandes des quatre saisons, qu'on va faire des injustices pour sa gnsse

parce qu'il a un chapeau haut de forme? Ah! malheur, c'est toujours les mêmes qui réclament ! Il n'est pas plus que nous ici, ce cadet-là !

Une première, une seconde audition ont lieu.

Puis l'intéressant examen se continue, mais avec des retards puérils et des lenteurs agaçantes.

Ce sont, pour chaque enfant qui se présente à l'appel de son nom, de nouveaux conseils.

— Totole, n'aie pas peur... le monsieur ne te grondera pas.

— Phémie, ne te presse pas...

— Attends, Henri, viens d'abord que je te mouche.

— Voyons, Jeanne, tâche de chanter aussi bien qu'à la fête de l'oncle Durand.

Et autres recommandations analogues.

Une mère, plus énervante que les autres, entame avec l'impassible Debruyère un dialogue préalable qui rappelle par moments la scène du sonnet d'Oronte.

— Telle que vous la voyez, monsieur le Directeur, mon Adèle est très timide.

— Nous en tiendrons compte.

— Elle a des moments où elle est pleine d'entrain, d'autres où elle en manque... Je tremble , parce que je ne sais pas si elle est dans un bon jour ou dans un mauvais.

— C'est ce que nous allons voir... Qu'elle commence!

— Un seul mot?... C'est le Chômage des menuisiers qu'elle va vous dire. Il y a huit jours, elle n'en savait nas encore un vers. Elle l'a appris très vite.

- I lé ! Madame, le temps ne fait rien à l'affaire !

Autres guitares. Il faut entendre l'cnumération des

états de service. Tel galopin a déjà fait une création ou deux sur la scène des Batignolles ou des Gobelins; telle gamine âgée de huit années seulement déclare tout d'abord qu'il y en a quatre qu'elle « est au théâtre ». Et le fait est que bon nombre de ces cabotins minuscules ont déjà un passé artistique au catéconcert ou même sur de véritables scènes.

A l'exception de trois ou quatre véritables prodiges, jeunes artistes de race, dignes démarcher sur les traces des Léontine Fay, des Montaland, des Camille et des Daubray, tout ce petit monde fait peine à voir. La plupart de ces visages d'enfants sont fatigués, vieillis et flétris par l'entraînement anormal qu'on leur impose. Les voix, déplacées par d'impitoyables exercices, sont presque toutes désagréables à entendre.

Cependant , Debruyère et son fidèle Baudu , quoique fixés dès les premiers mots sur l'incapacité de presque tous ces phénomènes, sont obligés d'écouter inutilement des morceaux choisis qui sont généralement interminables. Si, parfois, les examinateurs s'avisent d'interrompre quand même, le père, la mère, les frères, les sœurs et autres parents se récrient, des larmes brillent dans les yeux d'une famille entière... et l'on est bien forcé, par simple bonté d'âme, de laisser continuer l'enfant jusqu'au dernier vers.

Quant au répeitoire ainsi débité, il varie à l'infini. La petite saynète mêlée de chant, le monologue en vers abondent. Mais les chansonnettes de café-concert, les couplets égrillards dominent. Il faut voir avec quelle précision automatique certaines fillettes trop bien stylées soulignent : Oui, maman ! V'ià riramzvay qui pjsse ! et la Sœur de l'Emballeur !

L'essentiel pour la direction de la Gaîté, c'est qu'elle

a trouvé, dans le nombre, trois ou quatre petites filles extrêmement gentilles et fort intelligentes.

Cette élite va être soumise maintenant aux auteurs du Petit Poucet. Le concours sera terminé demain par un choix définitif, et le théâtre comptera alors un petit prodige de plus.

LE DÉPUTÉ m: BOMBIGNAC

29 mai.

— Vous savez que le Député de Bombignac n'est pas de M. Bisson seul , Sylvane en est.

— Qui ça, Sylvane?

— Le Sylvane du Lvcée de jeunes filles, de 11^ rue •Pigalle.

— Mais ces pièces, autant qu'il m'en souvient, sont de M. Bisson seul.

— Erreur, elles sont de MM. Bisson et Sylvane. Bisson et Sylvane sont des collaborateurs fidèles , ne faisant presque rien l'un sans l'autre ; Bisson ne va pas sans Sylvane et Sylvane ne va pas sans Bisson.

— Mais alors pourquoi n'est-il jamais question de Sylvane, pas plus ce soir que les autres fois ?

— Parce que Sylvane se dérobe dans un mystère impénétrable que Bisson lui-même n'a pas complètement pénétré.

— C'est fauteur au masque de fer >

— Quelque chose d'approchant... un fonctionnaire qui ne peut pas signer des pièces de théâtre.

— M. Grcvy>

yjv LES SOIRÉES PARISIENNE:

— JNon.

— Le général Pittié?

— Pas davantage. Il s'agit bien d'un otKcier, mais d'un officier ministériel.

— Un notaire }

— Non. Un commissaire-priseur !

— Pas possible !

— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.

En effet, le collaborateur anonyme de Bisson officie, à l'hôtel Drouot, de deux heures et demie à cinq.

Et il n'officie pas sous le nom de Sylvane, mais sous un nom quelconque, que j'ignore et que je ne tiens pas à connaître.

Sylvane est un pseudonyme qu'il prend pour travailler avec M. Bisson , car pour rien au monde il ne consentirait à discuter un quiproquo de vaudeville, sous son nom de commissaire-priseur.

Je suppose qu'il arrive chez son collaborateur, avec une fausse barbe et une perruque; si l'aboyeur de la salle cinq le rencontrait, par hasard, aux environs de la demeure de M. Bisson , il ne le reconnaîtrait pas.

Ah ! ses précautions sont prises , et il a mille fois raison de les prendre.

Car l'honorable et aimable corporation qui adjuge, à coups de marteau , des objets mobiliers de toutes provenances (expressément au comptant, lo o/o audessus des enchères), depuis la table de nuit du pauvre jusqu'au bonheur du jour Louis XV des grandes horizontales décavées, a conservé , à l'égard des artistes et des hommes de lettres, les préjugés naïfs des bons bourgeois d'il y a trente ans.

Elle se révolterait tout entière, cette excellente corporation . si elle voyait l'un des siens déshonorer le

marteau en faisant ouvertement de la littérature dramatique — même pour la maison de Molière.

Si Molière vivait, il ne pourrait pas êire commissaire-priseur ou , s'il l'était , il serait obligé de signer le Misanthrope du pseudonyme d'Erielmo.

Quedis-je, cet anagramme même lui serait interdit, puisque M. Sylvane , qui ne s'appelle pas Sylvane, ne s'adjugerait pas le droit de signer Sylvane, ne fûtqu'au Théâtre-Français.

Le cas est si singulier, si particulier, si extraordinaire, que j'ai cru devoir insister.

Va je l'ai fait avec d'autant plus de joie, que la comédie de M. Brisson n'oiïre pas grande matière à la chronique.

Arrivons pourtant au Député de Bombignac.

Depuis deux ou trois ans. les sociétaires de la Comédie-Française, à l'exception de quelques tragédiens forcenés, ne manquaient jamais , lorsqu'ils rencontraient un jeune auteur, de lui dire:

— Apportez-nous donc des pièces amusantes, des vaudevilles au besoin? On ne nous soumet que des œuvres tristes. .. Notre public n'est pas ennemi d'une certaine gaieté. Il aime autant rire que pleurer.

Il y avait là une véritable campagne que les Coquelin surtout poursuivaient avec une ardeur soutenue.

Un jour, rencontrant M. Bisson, boulevard des Italiens, où il attendait l'omnibus de rOdéon,ils le questionnèrent sur ce qu'il avait en train.

— Cela ne vous intéresserait guère, répondit l'auteur en souriant, la pièce que nous venons déterminer est purement comique.

— Vous ne l'avez pas écrite en vue du Théâtreinçais> demanda C^adet.

— Oh î non, c'est plutôt le genre du Palais-Royal.

— Alors, s'écria Coquelin , vous pouvez l'apporter chez nous, elle nous ira à merveille.

Et, à partir de ce moment, le Député de Bombignac, sans cesser d'être la pièce de M. Bisson, devint un peu celle de MM. Coquelin frères.

Elle méritait, à plus d'un titre, ce puissant patronage. Les Coquelin étaient tout à elle; mais elle était toute aux Coquelin. La scène leur appartient du commencement à la fin, et chacun des trois actes de la nouvelle comédie se déroule à peu près dans l'ordre suivant :

Page 1