‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 3)Chapitre 102 sur 114 · A L'HIPPODROME · texte numérisé non relu

A L'HIPPODROME

31 mai.

L'Hippodrome, pour ouvrir la saison d'été, nous a offert, ce soir, non pas un spectacle absolument nou-

veau, mais une direction nouvelle qui semble devoir continuer les excellentes traditions delà précédente, en variant, dans la mesure du possible, et très intelligemment, des programmes pour lesquels il devient tous les jours plus difficile de trouver de l'inédit.

Malgré la concurrence formidable du Cirque Franconi où le aamedi continue à être le grand jour du monde pschutt, l'immense salle de l'Hippodrome était archi-pleine ce soir. La représentation a eu un grand succès et plusieurs numéros ont été fort applaudis.

Je vais essayer de donner à mes lecteurs une idée de quelques gros effets de la soirée.

Des écuyers vêtus en jockeys ont paru sur la piste, se sont mis sur un seul rang et, au coup de cloche, sont partis au galop. Le public a eu toute l'illusion d'une véritable course, qui a paru fort disputée, bien qu'au fond elle ne le fût pas , le gagnant se trouvant toujours désigné d'avance.

On a non moins goûté des chiens extraordinairement savants qu'un clown, faisait travailler. Le clown tenait en l'air un cerceau couvert d'un papier très mince, et tous les chiens, les uns apfès les autres, traversaient le cerceau. Ils grimpaient aussi sur une petite échelle double, montant par un côté et descendant par l'autre. Il y en avait qui marchaient sur deux pattes, d'autres qui gambadaient sur trois, d'autres encore avaient l'air de boiter,sans compter ceux qui valsaient en se tenant la queue dans la gueule.

Puis, les écuyers qu'on avait déjà applaudis, costumés en jockeys, sont revenus en Romains, sur des chars peinturlurés et dorés. Ils avaient le front casqué d'or et conduisaient un attelage de huit chevaux, au lieu de quatre. Ils se sont encore mis sur un seul rang et, au coup de cloche, sont partis au galop. Le public

a pu se figurer qu'il assistait à une course antique, comme il s'en donnait du temps des Césars. La course a paru fort disputée , bien qu'au fond elle ne le fût pas, le gagnant se trouvant toujours désigné d'a- .vance.

Ensuite, au milieu de l'attention générale, une superbe voiture aux riches armoiries exotiques , aux lanternes volumineuses et dorées, a amené au milieu de la piste une jeune femme emmitouflée dans un manteau très décoratif. Soudain la jeune femme a rejeté le manteau et est apparue en maillot.

— Mon Dieu ! s'est-on dit, que cette créature est jolie !

C'était Mlle Océana, qu'on ne lorgnera jamais assez dans sa tenue complète de statue. Aussi leste que belle, elle s'est élancée sur un simple fil à couper le beurre et s'y est tenue en équilibre ! Le public , anxieux, craignait à chaque instant de la voir tomber, mais Océana, sans même prendre la peine de descendre du fil, s'est mise à jongler avec des assiettes, des petites boules , des fioles et des couteaux-poignards , manquant plusieurs de ses tours, tant elle était émue. Le spectateur haletant n'a respiré que lorsqu'il l'a vue se coucher sur le dos et sur son fil où elle a goûté ainsi un repos bien gagné.

Quelques instants après, on a vu revenir les Romains qu'on avait déjà vus en jockeys. Ils étaient habillés en postillons et avaient chacun six chevaux à conduire. Ils se tenaient debout , sur les deux derniers. Après s être mis en rang, ils sont partis au coup de cloche et au galop ; la course a paru fort disputée, bien qu'au fond elle ne le fût pas, le gagnant se t^^ouvant toujours désigné d'avance.

Ce n'est pas tout. Nous avons vu un cheval merveilleux sauter des barrières fixes de plus de deux mètres

de hauteur, une amazone faisant pirouetter en mesure un bai-brun des plus coquets, le forçant à allonger le pas, à danser une polka, puis l'obligeant à se dresser debout sur les jambes de derrière en agitant dans le vide les jambes de devant ; nous avons vu des clowns; nous avons vu des équilibristes arabes très forts; nous avons vu trente-deux chevaux blancs menés en poste par un seul homme ; nous avons vu un écuyer assez ridicule que le public des secondes saluait du nom de Gugusse.

Enfin, c'est avec un nouveau plaisir que nous avons tous vu reparaître les postillons de tout à l'heure, qu'on avait déjà vus en jockeys et en Romains. Ils avaient revêtu des complets de coutil avec d'énormes chiffres en laine sur l'estomac. Au lieu de conduire des chevaux, ils venaient pédestrement se placer en rang. Au coup de cloche, ils ont pris leurs jambes à leur cou et se sont mis à détaler en bande, franchissant des haies et passant à travers des obstacles fort cocasses. Leur course a paru fort disputée, et elle Tétait réellement, puisqu'on donne un prix en espèces aux trois premiers.

Tels sont les points saillants de la soirée d'inauguration qui a été offerte par la nouvelle Direction aux cinq ou six mille personnes qui assistaient à la fête de l'Hippodrome.

LES BIHECTIONS D'ÉTÉ

3 juin.

Tous les ans, au mois de juin, on peut observer un phénomène fort curieux.

Au moment où des directeurs sérieux, riches, possédant des troupes de premier ordre , ayant une grande clientèle de spectateurs fidèles , renoncent à lutter avec la chaleur et ferment leurs théâtres pour trois mois, on voit surgir tout à coup des directeurs improvisés, généralement inconnus du public parisien, disposant de moyens d'action extrêmement limités, et qui s'installent dans les théâtres disponibles comme le camelot dans le rez-de-chaussée d'une maison neuve.

Cette année , ce phénomène se représente encore plus curieusement que les années précédentes.

Voyez, par exemple , ce qui se passe au théâtre du Château-d'Eau. M. de Lagrené, soutenu par une subvention de trois cent mille francs, en plein hiver, n'a pu réaliser des recettes suffisantes pour couvrir ses frais et a été forcé de se retirer. Voilà, certes , une affaire peu viable et très peu enviable. Malgré cela, le

Château-d'Eau trouve un directeur, qui exploitera, pendant la canicule et sans la moindre subvention, le genre qui a si peu réussi à M. de Lagrené.

A la Renaissance, c'est autre chose, tout en étant à peu près la même chose. Pendant trois mois d*hiver, le théâtre est resté fermé. Pas de pièces, pas d'auteurs, pas de directeur. L'été arrivç et, aussitôt, une combinaison se présente : un directeur s'installe — je crois même qu'il y en a deux — qui monte — ou qui montent — une opérette nouvelle, d'auteurs sérieux.

Même jeu à TAmbigu, sans compter que nous entendrons probablement parler un de ces jours d'autres directions intérimaires dans d'autres théâtres fermés. Nous aurions les Italiens d'été , par exemple, que je n'en serais étonné qu'à moitié.

D'où vient donc cette rage qui pousse des individus, presque toujours doués de toute leur raison, à tenter des aventures aussi hasardeuses.

Cela vient d'abord des illusions dont on a l'habitude de se nourrir, lorsqu'il s'agit d'affaires théâtrales. Les autres n'ont pas réussi, se dit-on, mais pourquoi ne réussirais-je pas, MOI? Ce MOI est terrible. 11 répond à tout. L'amour-propre le gonfle et en fait quelque chose de démesuré et de monstrueux. Il suffirait à expliquer l'inexplicable. MOI, et c'est assez.

Cependant, il y a autre chose encore. Il y a un précédent fâcheux, le précédent d'une direction d'été qui a gagné beaucoup d'argent, le précédent du Procès Veauradieux. La direction du Vaudeville, après avoir fait une saison peu brillante, avait clôturé à la fin de mai. Les artistes de la maison avaient repris l'affaire à leur compte et joué le Procès Veauradieux avec l'énorme succès et les grandes recettes que l'on sait. C'est de là que vient tout le mal.

Quand vous vous écriez :

— Eh ! comment, vous allez ouvrir un théâtre, au mois de juin ! mais cela ne réussira pas !

On vous répontl :

— Cela a réussi pour le T^rocès Veaur adieux ! Et vous n*avez plus rien à répliquer.

Puis enfin, il y a cette grande joie d'être directeur ;

De s'entendre saluer par le concierge, par la femme du concierge , par les petits enfants du concierge, d'un respectueux :

— Bonjour, monsieur le Directeur!

De voir le garçon de bureau vous remettre les journaux sur la bande desquels on lit :

Monsieur le Directeur ;

De signer avec la Société des Auteurs, avec la Compagnie du gaz et avec celle des eaux, avec les artistes, avec le chef de claque , avec les marchands de programmes, des traités qui commencent ainsi :

« Entre les soussignés :

» Monsieur le Directeur du théâtre de..»,, d'une part » ;

De refuser des manuscrits aux auteurs; d'être éreinté par les journalistes; de distribuer des billets de faveur; beaucoup de billets de faveur; de corriger les affiches ; de parler tout haut à Tavant-scène dans la journée ; de recevoir les souverains lorsqu'il s'en présente , ce qui est rare dans cette saison ; enfin , quand on ne gagne pas d'argent, d'en perdre énormément et parfois d'en faire perdre aux autres. ■

9^. -S. — Le théâtre des Folies-Dramatiques, après avoir joué le Jour et la Nuit, de MM. Vanloo, Leterrieret Charles Lecocq, a repris ce soir le Roi de carreau, de MM. Leterrier, Vanloo et Théodore de La-

jarte. Cette amusante opérette a été jouée, pour la première fois , au commencement de la saison. J'en ai dit alors tout le bien que j'avais à en dire, et je suis certain qu'elle retrouvera aux Folies tout le succès qu'elle avait obtenu aux Nouveautés.

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