CÉRÉMONIE
19 juin
Sur le point de quitter la direction de la Porte- Saint- Martin et avant la clôture du théâtre , qui aura lieu d'ici quelques jours, M. Derenbourg a voulu procéder à l'installation solennelle de son successeur : M. Mayer (de Londres).
Si M. Mayer (de Londres) avait été un directeur ordinaire, M. Derenbourg se serait contenté de le faire asseoir sur le fauteuil directorial ; il lui aurait remis le carré des loges, la clef de communication et lui aurait dit le plus simplement du monde :
« — Cher Monsieur, vous êtes chez vous I »
Mais M. Mayer étant de Londres, c'est-à-dire Anglais, le directeur ^rtant de la Porte-Saint-Martin a organisé une cérémonie anglaise dont voici le compte rendu très fidèle :
Ce matin, lorsqu'on a signalé l'arrivée de M. Mayer (de Londres), M. Derenbourg , s'adressant à ses employés, leur a dit :
— Rangez-vous en club autour de moi !
Et les employés n'ayant pas compris tout d'abord, M. Derenbourg leur a répété:
— Eh bien ! oui, en club... en cercle I
Pour la circonstance, on avait fait revêtir au personnel les costumes d'Anglais de fantaisie confectionnés par M. Paul Clèves pour la reprise du Petit Faust.
Quand M. Mayer (de Londres) entra, il put se croire à Piccadilly ou à Hyde-Park, et une émotion très vive s'empara de lui lorsqu'il entendit l'orchestre entamer le Godsave the Queen.
394 Li:s SOIRÉES parisiennes
Il esquissa un petit salut.
— Hip, hip, hurrah I crièrent par trois fois les employés, excités par leur ex-directeur.
Puis, M. Derenbourg s'avança et adressa à M. Mayer (de Londres) le petit speech que voici :
« Ladies and gentlemen,
» Good morning, sir. Very well^ very well I BeautifuL indeed. Wtllyou Kiss-me ? Business^ that is the question ! Giveme some bread.Nubian cirage^ fur nished appartment^ to be or not to be, ^Manager of Porte-Saint- [Martin^ Jixed pri ce, national exhibition^ gold medal. Volez vô ioer avec moâ ? »
L'orchestre ne laissa pas à M. Mayer (de Londres) le temps de répondre une seule parole : il exécuta le Rule Britannia avec une maestria remarquable.
Quand ce fut fini, M. Derenbourg passa aux présentations du personnel. 11 avait appris quelques mots d'anglais à tout le monde.
Le chef d'orchestre s'avança tout d'abord. Il s'inclina devant M. Mayer (de Londres) en disant :
^ïiousic, miousici
Vint ensuite le caissier. Il s'inclina également en déclamant d'une voix forte :
— Time is money I Le régisseur s'écria :
— Regent-streety Regent-street !
Le contrôleur :
— Ticket, ticket !
Le gazier :
— F ire y fife, fire!
Le costumier :
— Old England !
Le limonadier :
— Pale-ale, halfand half, stoui and porter !
Enfin, le municipal :
— Horse-guard I
M. Mayer(de Londres) resta étonné, mais content. Il avait dû saluer après chaque présentation et commençait à souffrir de la chaleur. Il pensa à se rafraîchir et se pencha vers l'oreille de son prédécesseur.
— Water closet? interrogea M. Derenbourg avec mystère.
— Non, répondit M. Mayer (de Londres), au contraire, boire !
— Ahf ût M. Derenbourg, to drink ! Limcheon-bar !
— Comme vous voudrez.
Le directeur démissionnaire appela le garçon de bureau :
— Five o'clock tea ! commanda-t-il.
Et peu d'instants après , on servit à M. Mayer (de Londres) du thé bouillant avec des sandwichs
L'orchestre joua le God save the Queen et le Rule BriLannia habilement mélangés, après quoi M. Mayer (de Londres) ayant demandé une voiture :
— Mail coach! mail coach! cria M. Derenbourg au machiniste qui s'empressa de faire avancer un fiacre.
Le nouveau directeur se jeta dans les bras de l'ancien et on l'entendit qui murmurait en s'éloignant :
— La réception a été cordiale, mais comment vaisje me faire comprendre de tous ces gens-là ?