HÉRODIADE. — LA COSAQUE
icr février.
Voilà encore qu'on nous sert deux premières le même soir, et deux premières également intéressantes, deux premières à sensation. Impossible de négliger l'une pour Tautre. Tâchons d'esquisser rapidement, et en style quasi-télégraphique, de façon à tout dire sans prendre trop de place, le double aspect de cette soirée en partie double.
Hérodiade annoncée pour huit heures, Italiens.
La Cosaque commencera à neuf et demie, Variétés.
Possible de passer une heure place du Châtelet avant d'aller boulevard Montmartre. Décision prise par plusieurs de mes confrères.
Très belle salle chez MM. Maurel et Corti. Quelques mécontents : abonnés évincés auxquels on a promis représentations (ïHérodiade avec Mme Fidès- Devriès, et qui voient jouer cet opéra un vendredi soir, en dehors de l'abonnement. Seconde annoncée pour dimanche, et Mme Adler ne peut chanter œuvre Massenet que quatre fois avant départ pour Monte-Carlo. Compte, il est vrai, nous revenir dans ce beau rôle de Salomé, mais en mars seulement; en attendant, abon-
nés se plaignent n'avoir pu assister à cette première qu'en payant seconde fois places qui leur coûtent déjà très cher.
Ai eu occasion parler longuement Hérodiade quand fut jouée à Bruxelles. Nous disions ce soir, avant lever du rideau :
— Qui sait si allons retrouver impressions de làbas ?'A rétranger, on se sent forcément plus indulgent pour compositeurs qui viennent y représenter art français. Les succès qu'on leur fait ont, malgré tout, petit •fond de chauvinisme^ *
Mais public parisien a été encore plus chaud, ce soir, que public bruxellois. Dès premier acte s'est senti sous le charme. Représentation la plus complète, la plus belle, la plus triomphale qu'il y ait eu aux Italiens.
Premier décor en papier assez bien peint. Effet de soleil levant sur mer bleue. Costumes criards, mais pittoresques. Hommes de la caravane portent leurs étoffes et leurs joyaux dans malles de commis-voyageurs modernes. Mais tous ces petits détails s'oublient dès qu'on aperçoit Salomé représentée par la charmante Mme Adler. Jolie à ravir avec ses cheveux rouges défaits et sa robe bleue brodée d'argent. On est pris d'abord par la distinction de la femme, puis enthousiasmé par la chanteuse. On l'applaudit, on l'acclame, ce sont des ovations sans fin et des rappels dont l'écho a dû arriver jusque dans la loge de M. Vaucorbeil, à l'Opéra.
Maurel, magnifique Hérode^ avec superbe manteau rouge. Début d'un nouveau frère de Reszké : Jean, dans rôle de Jean. Remarquable ténor aujourd'hui. A chanté Figaro, il y a six ans, aux Italiens-Escudier. Physionomie très sympathique. A beaucoup plu tout de suite.
Variétés :
Animation extrême. Rentrée de Judic , vraie fête parisienne. Revient de Russie et crée une pièce dont premier acte se joue en costumes russes : attraction de plus. Impossible retarder représentation parce que, à moins attendre huit jours, Cosaque passait plus un vendredi comme autres premières de Judic depuis Niniche. Tout le monde superstitieux aux Variétés, Bertrand, auteurs autant que Chavanne. Dupuis autant que toute la maison réunie, y compris concierge, souffleur et garçon acce^oires. Pul^ic lui-même habitué à ce que premières de la diva se donnent le-vendredi.
i*' acte. — Décor russe — joli, très bien décoré avec bibelots russes, étagères russes, images russes, meubles russes, tableaux russes accrochés par clous russes. A travers vitrage russe de galerie russe, vue très russe de plaine russe, couverte neige russe ; domestiques en costumes nationaux russes ; beaucoup autres costumes et uniformes russes de fantaisie, tous plus curieux, plus pittoresques les uns que les autres.
Dupuis seul, pas Russe du tout. — Simple costume voyage de vrai Parisieii de Paris. Est commis de grande maison, rue de la Paix (trousseaux, layettes et dentelles), venu pour apporter forte livraison Bruges, Malines et Valenciennes pour princesse Judic. Fait entrée originale qui est pas précisément entrée : quatorze cartons contenant des marchandises sont empilés dans un coin de la scène. Tout à coup, échafaudage boîtes s'écroule. Dupuis apparaît, derrière, réveillé en sursaut.
Mais, Dupuis à part, tous portent des costumes superbes : Lassouche, magnifique en uniforme blanc ; Christian, aussi beau, mais rouge. M. Roux est vert. Bien entendu , les trois tenues militaires sont pas d'ordonnance, mais de pure fantaisie.
C'est M. Roux qui hérite rôle refusé par Baron. Héritage un peu lourd pour sympathique et consciencieux artiste, jadis très aimé à Saint-Pétersbourg, ipais pas encore assez connu des Parisiens. Nécessité alléger sa tâche. Meilhac et Millaud parvenus à découper très habilement rôle en tranches, donnant petit peu à Christian, autre petit peu à Lassouche et laissant reste à Roux qui, au premier acte, n'aqu*une scène en langue russe (qu'il parle admirablement). On ne le voit presque pas au troisième acte et pas du tout au second.
Jolie entrée de tziganes en ravissants costumes de délicieuse couleur...
Puis, triple salve d'applaudissements : c'est Judic^ qui fait première apparition dans riche costume bro* cart rose reflet d'opale, semis boutons de rose au feuillage d'or grêlés de perles et pierreries ; pour manches, des rangs de perles ; pour coiffure, un cacos-^ chnick (coif^re authentique et rapportée par elle de Russie) en diadème. Jetée là-dessus, pelisse à longues manches , en peluche vieux rose , ourlée de renard bleu.
Seule , de tous les Russes des Variétés, Judic a un accent léger, mignon il est vrai, mais très étudié, plein de grâce quoique donnant parfois à la phrase un petit je ne sais quoi de délicieusement impératif, de rude — ' de cosaque enfin.
Chanson russe , naturellement. Un bijou que tout Paris chantera cet hiver. Judic , dans son dernier voyage, l'avait retenue de mémoire en écoutant Tziganes ; Hervé a noté et instrumenté d*après ses indications«
C'est aussi du même voyage que diva rapporte second costume du premier acte. Toilette exacte de servante que Judic n'a eu qu'à faire ajuster par la couturière qui 1 habille toujours avec tant de goût et
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d'adresse ; comme coiffure autre cacoschnick plus simple.
Pour jevenir à chansons, on sait que, grâce à Judic, elles comptent toujours parmi clous importants de pièces Variétés. Serais presque tenté de les décrire comme décors ou costumes tant incomparable artiste y met de charme , d'art , de talent. Puis donc , sans empiéter le moins du monde sur compte rendu d'éminent collaborateur Vitu, signaler succès de 'a chanson russe (bissée) et celui du rondeau (également redemandé), où Judic imite successivement Van Zandt dans Lakmé y Paulus dans refrain café-concert et petites danseuses nègres à'Excelsior, A propos La/cmé, Judic est enthousiaste de l'opéra de Delibes, l'a vu je ne sais combien de fois ; d'autre part, Paulus et Manzotti venus aux Variétés fournir indications ppur fin rondeau.
Fin premier acte , traîneau passe au foqd avec Dupuis enlevant Judic; cheval lancé à fond de train ; est encore fétiche. Noble animal a toujours porté chance aux Variétés.
Voyez plutôt Grand Casimir et tMam'zelle Nitouche.
Italiens :
Fête continue. On a intercalé tableau qui se jouait pas à Bruxelles et qui nou€ montre Maurel-Hérode couché sur coussins , comme Nana Sahib , dans pose homme souffrant d'une violente migraine. C'est dans ce tableau que se chante fameuse romance : Vision fugitive devenue Visione fugitiva. Grands applaudissements pour Maurel. Faure et Lassalle parmi plus enthousiastes.
Dans la salle, tous les interprètes il/a«on:Hcilbron, Talazac,Taskin, Cobalet, Grivot, Danbé lui-même. On.
pourrait jouer Manon pendant entractes. On se contente d'en causer. Succès de la dernière œuvre Massenet grandit à chaque représentation nouvelle.
Et justement on raconte que librettistes Manon, MM. Meilhac et Gille, ont reçu lettre de correspondant maussade qui leur reproche avoir traduit le Monsieur de G. M., dont abbé Prévost donne que initiales dans roman , par Guyot-Morfontaine. Pourquoi Guyot- Morfontaine Ml existe, affirme lettre, des Morfontaine pouvant être pas contents de rôle ridicule et conduite assez canaille du personnage de ce nom, si bien joué par Grivot. Le signataire anonyme, insinue G. M. , pouvait aussi bien se traduire par Gille- Meilhac. En effet, on peut, dans cet ordre idées, faire recherches curieuses et choisir , par exemple , Gustave Mathieu , Gustave Moreau, Gavaut Minard, GaudeMar, Gules Massenct.
Troisième tableau, entrée triomphale Vitellius, précédé des trompettes d'Atda, Mise en scène pas très heureuse. Mais exécution plus belle que jamais et trépignements à faire crouler salle. On jette d'une avant-scène de troisième étage énorme bouquet pour Mme Trémelli, mais c'est Mme Devriès qu'on applaudit le plus fort. Jamais la grande cantatrice n'a été plus
belle.
Variétés :
Deuxième acte de la Cosaque. A été refait en dix jours après première répétition générale qui avait pas paru satisfaisante.
Cependant, auteurs furent enchantés de contretemps imprévu, car Bertrand et Judic leur avaient dit:
— C'est bon signe!
— Pourquoi)
— Parce que déjà, après répétition Femme à Papa^ on avait eu accroc très sérieux. Rôle prince Calabre
convenait pas à Lassouche et fut donné à Didier. Il fallut recommencer répétition générale, et pièce alla aux nues : bon signe ! bon signe !
Meilhac etMillaud tenaient surtout à modifier cadre de leur acte qui se passait dans grand magasin de nouveautés comme ta*bleaux de Pot-Bouille et Charbonnière, On a préféré magasin plus petit, élégante maison de dentelles et lingerie. Aussi décor très ' coquet, avec étalages de bon goût et piquantes demoiselles de magasin.
Amusante mais trop courte apparition de Juliette Baumaine en train d'essayer corsage ; sous-jupe satin rose ouaté et... c'est tout.
Arrivée'de Judic. Toilette simple, mais ravissante : robe drap bleu cobalt , jupe plate à panneaux droits avec simple broderie festonnée ; corsage uni, col et manchettes en batiste , grande redingote assortie , doublée surah pourpre, à grand collet et croisée sur la poitrine.
Chanson capitale de l'acte refaite comme le reste. Voici le premier couplet de celle que l'on chantait d'abord :
Des bons commis c'était Tmodèle, Quand un* cliente entrait , achetait Vite il s'empressait autour d'elle ; Il Texcitait, l'encourageait, Il l'emmenait à la lingerie, Aux napp's, aux toiles d'Amsterdam , A la merc'rie, à la gant'rie, Au shirting, au madapolam ; C'est lui qui portait les achats, Marchant toujours, n'se lassant pas^ Et lui criant avec fracas :
« Et avec ça? »
Vite mesurons le calicot.
Krrr... {Bruit de calicot qu'on déchire,) Raccommodons le caraco 1
Par malheur , Judic put jamais arriver imiter bruit calicot qu'on déchire.
On essaya sans succès confier importante partie du refrain aux chœurs. Auteurs firent une autre chanson , la Petite Jeanneton, et pour laquelle se sont inspirés de vieille ronde tirée des Chants populaires de la France,
Encore un fétiche. Le procédé leur avait porté bonheur pour Cadet et Babet.
Italiens :
Premier tableau , troisième acte , triomphe mérité pour Tremelli. Laquais galonné lui apporte corbeille de fleurs en scène. Triomphe aussi pour ce laquais dont apparition, dans ce drame biblique, est tout à fait imprévue.
Tableau du temple, même effet qu*à Bruxelles. Tout également applaudi : danse sacrée ; air de Salomé et final bissés. Exécution vraiment splendide. Loge de Mme Adler sur théâtre assiégée par foule enthousiaste. Maurel aussi très vivement complimenté. A bien mérité de Tart et des dilettanti pour cette magnifique soirée.
Dernier acte, duo ténor et Salomé acclamé par toute la salle*. Après chute du rideau, on demande Massenet à grands cris. M. Maurel vient dire que compositeur n'est plus au théâtre.
Variétés :
Troisième acte de la Cosaque. Salon du vice-consul général de Russie donnant sur une serre qui a figuré dans presque tout les succès des Variétés (toujours le fétichisme) !
Figuration très soignée. C'est que s'agit représenter, comme le dit Dupuis, les membres les plus distingués de l'aristocratie européenne.
lOO LES SOIREES PARISIENNES
Luxe énorme de décorations sur habits de Christian et Roux, soupçonnés par quelques spectateurs d'avoir dévalisé boutiques du Palais-Royal.
Judic porte une toilette de contrat : un ensemble nuageux formé de tout petits volants plissés en tulle avec des gros bouillons en marguerites courant sur le côté. Le corsage décolleté et la traîne en velours épingle ivoire doublés en salin blanc. Des marguerites en épaulettes et dans les cheveux. A la main, un grand éventail en plumes blanches monté sur écaille blonde.
Propos de sortie.
Variétés : — Charmante cette Cosaque !
— Oui, elle a tous les dons !
Italiens : Le public , qui finit toujours par imposer ses volontés, vient de forcer, pour Hérodiade, les portes de l'Opéra ! '