DÉBIT DU TÉNOR GAYARRÉ
i6 février.
Sans vouloir dire aucun mal de la partition de Donizetti, il m'est permis d'affirmer que ce n'est pas la reprise de Lucrezia Borgia qui avait allumé la curiosité du public extrêmement élégant qu'on voyait , ce soir , au Théâtre-Italien.
Curiosité très vive ; émotion si grande que — pendant les entr'actes — on ne pense même pas à parler de l'incident Adler-Hérodiade-Maurel-Hartmann-Corti et Cie.
Dans toutes les conversations, on n'entend qu'un nom qui revient sans cesse :
— Gayarré! Gayarré!! Gayarré!!!
C'est qu'on l'attend depuis longtemps, le début du chanteur célèbre dont les gazettes de l'étranger nous ont, à mille reprises, chanté les éloges.
Depuis longtemps, toutes les fois qu'on parlait d'un
ténor quelconque et qu'on s'extasiait sur sa voix, il se trouvait quelqu'un pour s'écrier :
— Tout ça nest rien auprès de Gayarrél Ah! si vous aviez entendu Gayarré!! Tant qu'on n'a pas en^ tendu Gayarré, on n'a rien entendu!!!
Le monde entier, l'ancien et le nouveau, connaissait Gayarré ; le monde entier l'avait applaudi et fêté; Paris seul n'avait pas encore été à même d'apprécier son talent.
Un instant , il y avait eu de l'espoir. C'était à l'arrivée au pouvoir de M. Vaucorbeil. On dit alors qu'Ambroise Thomas avait exigé l'engagement de Gayarré à l'Opéra pour créer Paolo dans Françoise de Rimini, Et, en effet, il y avait eu des pourparlers entre le célèbre artiste et la nouvelle direction. Mais on ne put s'entendre. Gayarré nous échappait encore une fois. Pour adoucir l'amertume de leur déception, quelques dilettanti enragés firent tout exprès le voyage de Madrid où le grand ténor brillait au premier rang.
Enfin, ce que l'Opéra n'a pu faire, MM. Maurel et Corti le font. La brillante révélatipn du célèbre artiste, dont tout Paris parlera demain, et que tout Paris voudra aller applaudir , restera , avec la représentation d'Hérodiade, à l'actif de la direction italienne, et si les abonnés se plaignent encore c'est que vraiment ils sont difiîciles à contenter.
M. Gayarré a trois rôles favoris dans lesquels il brille d'un éclat plus vif encore que dans les autres : Fernand de la Favorite, Vasco di Gama de r Africaine et Lohengrin.
Malheureusement les deux premiers ouvrages sont inamovibles à notre Académie Nationale de musique, et, pour le moment, il est impossible démonter le dernier, place du Châtelet.
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C'est pourquoi il a fallu se contenter de la reprise de Lucrezia Borgia.
L'entrée de Gennaro, au premier acte a provoqué un de ces grands mouvements de salle qui ne se produisent que dans les grandes circonstances.
Si sûr qu'il soit de lui-même , si habitué qu'il soit aux triomphes, M. Gayarré n'avait pas moins peur qu'un simple débutant. Depuis le soir où , inconnu , pauvre, il avait débuté dans TE lisire d'Amore, au petit théâtre de Varese, près de Milan, il ne s'était jamais senti en proie à une émotion aussi forte. Il paraît si redoutable , ce public parisien , qui , en quelques heures, consacre ou défait les renommées les plus solides !
M. Gayarré l'a conquis presque tout de suite.
Son premier costume qu'il a fait — comme tous les autres — dessiner tout exprès pour ce début par Eugène Lacoste, a paru charmant ; puis, l'homme a la physionomie ouverte et sympathique.
Julien Gayarré peut avoir trente-cinq ans. Il est de taille moyenne , très brun ; yeux expressifs , bouche souriante ; l'air très espagnol.
On m'affirme qu'il est simple , modeste , instruit ; qu'il parle très bien une quantité de langues ; que les caprices, les exigences, les fantaisies, les excentricités par lesquels les ténors se distinguent généralement lui sont complètement étrangers.
Il est presque Français, puisqu'il est né sur la frontière pyrénéenne , dans la vallée de Roncal , en Espagne, à quelques lieues seulement de l'endroit où naquit son fidèle ami et quasi-homonyme : Gailhard, de rOpéra.
Son père était un brave cultivateur qui l'éleva comme (( un monsieur ». On n'épargna rien pour l'éducation de l'enfant ; aussi Gayarré a-t-il gardé de ses premières
années un souvenir ému auquel il a donné un corps en faisant reconstruire, dès qu'il en eut les moyens, la maisonnette paternelle qui s'en allait en ruines.
Aujourd'hui [encore , c'est dans cette maisonnette que le remarquable chanteur passe ses moments les plus doux. Il y a [réuni une belle collection d'objets d'art et de livres.
Son père, mort il y a quatre ans, n'a jamais voulu quitter cette maison que le fils a peu à peu embellie et dont il a fini par faire un petit musée. Ce brave homme de père est resté, toute sa vie fidèle, aux traditions de sa jeunesse. Jusqu'à la fin, il a conservé son costume de paysan , la culotte courte , la veste ronde et le grand bonnet tombant. C'est dans ce costume qu'il alla, un soir, entendre son fils dans V Africaine , à l'Opéra de Madrid.
J'ai dit que le rôle de Vasco était un des meilleurs de Gayarré.
C'était la première fois que le père vit son fils au théâtre. Aussi celui-ci, aussitôt la représentation finie, accourut-il vers le vieillard — le bonhomme avait alors quatre-vingts ans — et, plus -heureux que jamais des applaudissements qu'on lui avait prodigués, lui cria du plus loin :
— Eh bien ! tu t'es amusé >
— Oh! oui.
— Et qu'est-ce qui t'a amusé le plus ?
— Ce sont, répondit le vieux, les demoiselles qui ont les jupes si courtes !
Du triomphe du fils aimé, il n'en fut même pas question. L'excellent homme avait été ébloui, fasciné par le ballet. Le ténçr avait été éclipsé par les danseuses.
Parmi les objets d'art qui garnissent sa maison du
Roncal, Gayarré montre le plus volontiers un superbe album où tous les grands chanteurs de l'univers lui ont dessiné un croquis ou mis un autographe.
Dans cette collection se trouve aussi une plume en or et perles fines, qui lui fut envoyée, il y a quelque temps , dans des conditions particulièrement flatteuses.
Le bruit avait couru que (layarré renonçait à chanter à Madrid.
Aussitôt , une véritable adresse fut rédigée par M. Castelar, signée par les personnages les plus importants de la capitale et remise au ténor avec la plume que je viens de décrire, et dont on le pria de se servir pour signer itn nouvel engagement.
M. Maurel se rappellera-t-il cette anecdote le jour où il voudra renouveler avec Mme Fidès-Devriès >
Un dernier détail.
Gayarré est le seul ténor qui puisse tenir pendant vingt-sept secondes une note filée.
Lorsqu'on parla de- cela à Mario , celui-ci n'en voulut rien croire.
— C'est impossible! secria-t-il, vingt-sept secondes!
— Il vous sérail bien facile de vous en convaincre.
— Au fait, où est-il à présent votre Gayarré ?
— A San Carlo.
— J'y vais.
Et Mario fit tout exprès le voyage de Naples avec un ténor de ses amis.
La nouvelle de cette arrivée et de sa cause se répandit rapidement. Le soir de la représentation , quand vint la note filée , tous les chronomètres sortirent des goussets.
Par pure coquetterie, M. Gayarré prolongea sa note pendant vingt-huit secondes ce soir-là.
Plus fort que Tut dièze.
Il n'y a pas de places pour les notes filées de vingt secondes dans Lucrezia, Mais le public parisien ne tient pas aux tours de force. Il a acclamé toutes les notes de M. Gayarré, et après la romance de DotuSehastiano qu'il a intercalée au troisième acte de l'opéra de Donizetti l'ovation faite à l'étonnant chanteur a été Vune des plus enthousiastes auxquelles il m'ait été donné d'assister. On a même eu la cruauté de bisser la romance, et M. Gayarré était si heureux de son triomphe qu'il l'a recommencée sans trahir aucune fatigue.
Le jour où Gayarré chantera Faust chez M. Vaucorbeil, l'Opéra fera le maximum à chaque représentation.