L'OPÉRA'FOLICHON
6 mars.
Mes confrères de la presse théâtrale ont dû, comme moi, ressentir une certaine surprise en recevant ce matin un billet ainsi conçu :
i Opéra -Populaire %
par U préentt , nous , ÏDirert eut , orïonnons îr> placer M.
Aux Fauteuils d'Orchestre
G, de Lagrenè,
Première Représentation
G ROMAN D'UN JOUR Q Généralement, dans les théâtres subventionnés , et
l60 LES SOIRÉES PARISIEWES
même dans les autres , les coupons de service sont libellés d'une façon moins fantaisiste.
Mais, chez M. de Lagrené, il paraît qu'on est tout à la joie.
De même que les invitations à une fête quelconque indiquent souvent, par la façon dont elles sont illustrées, le genre de distraction auquel on vous convie : Jambons , poulardes , pâtés , chapelets de saucisses et petits cuisiniers pour soupers, dîners ou réveillons; Mirlitons, tambours de basque, grelots et crécelles, pour soirées musicales ; ^
Dominos, masques , arlequines et pierrettes , pour bals costumés ;
De même on devine , rien qu'en regardant le plaisant billet de. service de l'Opéra-Populaire , qu'on compte y folichonner un brin.
L'Opéra-Populaire va. devenir l'Opéra-Folichon. L'imprévu y sera à l'ordre du soir. On s'appliquera, dans la mesure du possible, à distraire le public par de petites farces ingénieusement combinées.
Les cocasseries commenceront à l'arrivée. Les contrôleurs, qui se seront fait des têtes de clowais, feront mine de rendre le billet après l'avoir écorné selon l'usage , mais lorsque l'invité voudra le saisir , ils lui tendront subitement un homard vivant qui lui pincera les doigts. Effet sûr.
Lorsque l'ouvreuse retirera le paletot du spectateur, elle imitera le bruit de l'étoffe qui se déchire — des leçons spéciales ont été données à toutes ces dames par Fusier.
Chaque fois qu'on entrera dans une loge , la porte fera basculer un pot à eau afin qu'on soit inondé. Seulement, comme il ne faut pas que le plaisir compromette la santé, l'eau que l'on recevra sur la tête sera bouillante, afin de n'enrhunier personne.
Les petits bancs seront remplacés par des bains de pieds à la moutarde : encore l'hygiène dans la farce. Ça fera rire tout le monde, et les gens congestionnés s'en trouveront bien.
Uti jeu de fils invisibles, se reliant à toutes les places de l'orchestre , permettra de relever brusquement le fauteuil de tout spectateur qui voudra s'asseoir. Ça, ce n'estpasneuf,maisc'est toujours drôle.
Par ci, par là, un peu de poix préalablement répandue sur quelques fauteuils empêchera les gens de se lever. Rien de plus mauvais pour les fonds de pantalon, mais quand on est en train de s'amuser, il ne faut pas regarder à la dépense.
Les musiciens nous feront bien rire, au moment d'accorder leurs instruments , en imitant sur la chanterelle la clarinette , le trombone , divers bruits d'animaux , tels que miaulements de chat , rugissements de panthère, • soupirs de phoque, cris de baleine, grognements de cochon et aboiements de chien.
Quelques pincées de poil à gratter seront lancées par des amis de M. de Lagrené , habilement disséminés dans la salle , sur les épaules nues des dames qui seront venues en robes décolletées. Ça fait rire et c'est d'un goût exquis.
Pendant le premier entr'acte, on criera tout à coup : « V'ià la police ! » ce qui troublera les uns en amusant les autre».
A l'entr'acte suivant, des chiens 'seront lâchés dans les couloirs par la Direction , qui fera courir le bruit qu'ils sont enragés.
Enfin , lorsque les ouvreuses rendront le vestiaire, ce ne sera pas sans avoir fourré dans chaque paletot un petit sac de papier contenant une souris.
Il va sans dire que , pendant la représentation , on cessera de folichonrier.