PREMIÈRE LE « SAPHO
2 avril.
On sait que Gounod n*est pas seulement un grand et illustre musicien, c'est aussi un causeur de premier ordre, plein d'imprévu et d'étrangeté, dont les envolées superbes étonnent et charment à la fois.
Il y a une huitaine de jours, me trouvant chez lui, un matin, il m'exposa, avec une sincérité incontestable, le peu de cas qu'il fait du succès.
— La préoccupation, me dit-il, est la mort de l'occupation. Quand j'ai fini une œuvre ; quand ]y si exprimé en toute sincérité, avec toute la force de ma conviction et de mon âme les sentiments qu'elle comportait, je suis satisfait. Je n'ai pas le souci du passant, ni de ce qu'il pense, ni de ce qu'il dit. Toutes les fois qu'une de mes œuvres est tombée, je me suis dit : « C'est un cheval crevé sous moi, je vais en remonter un autre ! »>
Et le fait est que Gounod, au milieu des plus rudes batailles, garde une sérénité d'esprit incomparable.
C'est ce qui lui a permis de diriger aujourd'hui même, dans l'après-midi, la répétition générale de Rédemption, de diriger ce soir la représentation de Sapho, avec la perspective de diriger demain la première audition de son oratorio au Trocadéro. Sans compter qu'il ne cesse pas un seul matin de travailler à sa nouvelle œuvre lyrique : Mors et Vita.
Il est peu d'hommes , même parmi les jeunes, qui pourraient déployer une pareille activité.
Et pourtant, le 26 avril prochain , il y aura trentetrois ans que Sapho fut jouée à l'Opéra : deux ans,
jour pour jour, après le Prophète. Gounod avait alors trente-deux ans et ne s'était encore fait connaître que parles chœurs d'Ulysse et la Nonne sanglante.
Un souvenir attendrissant s'attache pour lui à cette lointaine création de Sapho,
Sa mère, qui avait entendu ses deux premières œuvres, voulut absolument entendre la troisième, comme si elle eût pressenti, la digne et sainte femme, qu'il ne lui serait plus donné d'en connaître d'autres et qu'elle serait enlevée à l'affection de son glorieuxfils à la veille de la représentation du Médecin malgré lut,
Gounod la conduisit, dès l'ouverture des portes, au fauteuil d'amphithéâtre qu'il avait obtenu pour elle, lui recommanda de bien l'attendre là après le spectacle, puis il se rendit sur le théâtre.
La représentation terminée, le jeune maître, après avoir remercié ses merveilleux interprètes et félicité son éminent collaborateur, M. Emile Augier, rentra vivement dans la salle par la porte de communication.
A peine avait-il fait quelques pas vers l'amphithéâtre où devait l'attendre sa mère , qu'il rencontra Berlioz.
De grosses larmes coulaient sur le visage du sévère critique des Débats.
— Vous pleurez ! s'écria Gounod.
— Oui, mon ami, répondit Berlioz, car vous venez de me faire éprouver l'une des plus vives émotions artistiques que j'aie ressenties depuis vingt ans.
Puis, comme il faisait mine de porter son mouchoir à ses yeux, l'auteur de Sapho lui arrêta vivement le bras en disant :
— Ne faites pas ça! gardez-vous bien d*essuyer
VOS larmes... Vous pouvez me donner une si grande joie !
— Laquelle?
— Venez avec moi... venez montrer vos yeux à ma mère ! Cela me fera encore plus de plaisir que tout ce que vous pourrez écrire dans votre feuilleton.
Berlioz se laissa guider jusqu'à la place où Mme Gbunod était restée toute seule, attendant avec impatience le moment d*embrasser son heureux fils.
— Madame, dit alors le futur auteur des Troyens, je viens d'entendre plusieurs pages qu'un grand maître serait fier de signer.
Et, dans l'obscurité de cette grande salle presque vide, tandis que les derniers spectateurs sortaient de l'Opéra et que l'on baissait le rideau de fer sur la scène, tous trois, le compositeur, sa mère, le critique, se serrèrent silencieusement la main, très émus, mais très heureux aussi.
Personne n'ignore qu'une malencontreuse indisposition de Mlle Renée Richard, un rhume obstiné, retardait depuis huit jours l'apparition de Sapho. Un peu plus, et cette importante reprise allait avoir lieu pour le trente-troisième anniversaire de la première représentation.
Mais M. Vaucorbeil, peu soucieux de perdre un temps précieux, même pour transformer les affiches de l'Opéra en éphémérides lyriques, se décida à faire apprendre le rôle de Glycère à Mlle Figuet. Presque aussitôt alors Mlle Richard fut rétablie. Ce qui permit à de mauvaises langues de la maison d'affirmer que rien n'était meilleur pour le rhume qu'une bonne infusion de Figuet.
Si bonne, en effets que la charmante Richard a été
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applaudie pendant toute la soirée et s'est fait bisser son ravissant duo de l'ivresse, avec Gailhard, qui avait passé presque inaperçu à la répétition générale.
Du reste, les quelques jours qui se sont écoulés depuis cette répétition ont été mis à profit. Il y a eu quelques modifications de détail. On a notamment ajouté plusieurs reprises utiles pour les chœurs. Il me semble — en revanche — que l'on a eu grand tort de chercher à satisfaire quelques rigoristes sans mandat en atténuant les effets de la chanson à boire de Gailhard.
Les journaux ont joué un bien mauvais tour à Mme Krauss en annonçant d'avance qu'elle tenait à faire elle-même le fameux saut qui termine la pièce par la mort de Sapho, au lieu de laisser ce jeu de scène émouvant à une figurante de bonne volonté qu'on précipiterait dans la mer à sa place.
D'après ces indiscrétions aussi fausses que puériles, le public croyait naïvement que la grande artiste avait étudié pour le dénouement un exercice de gymnastique transcendante. Je vois, en effet, dans l'auditoire, certains habitués du Cirque qui ne sont pas venus pour entendre la musique de Gounod, mais bien pour assister au saut périlleux de- son illustre interprète.
Le désappointement de ces étranges spectateurs a été grand, car Mme Krauss, tout en se jetant dans la mer d'une façon tragique, n'a pas cru nécessaire de courir le risque de se casser une jambe.
Sapho se contente d'être une admirable cantatrice, et renonce à disputer les lauriers de Mme Petrescu,
de l'Hippodrome ; on ne peut tout avoir, n'est-ce pas?
J'ai, au sortir de la répétition générale qui a eu tout l'éclat d'une véritable première, décrit longuement les superbes décors de Sapho, les magnifiques costumes de Lacoste, les détails de mise en scène dont le goût artistique est à la hauteur de tout ce qui s'est fait de mieux à l'Opéra.
Mais je n'ai pas eu le temps de m'étendre beaucoup sur le grand divertissement qui termine le second acte.
Comme pas, ce petit ballet n'offre rien de nouveau, rien d'original, rien qui vaille la peine d'être cité.
Mais la musique en est délicieuse et les costumes charmants.
Les nymphes de Terpsichore avec leurs péplums jaune tendre, leur jupe de gaze blanche brodée d'or sur fond mauve, et les nymphes de Flore, en péplum rose tendre ornés de grecques blanches, avec tunique brodée d'or et une délicieuse coiffure relevée par des bandelettes et garnie de fleurs naturelles , offrent aux regards un ensemble de tons doux et harmonieux sur lequel vient trancher d'une façon saisissante la couleur plus vigoureuse des esclaves asiatiques : corsage bleu paon brodé d'or, laissant voir une partie du corps, ceinture semblable au pagne avec sous-jupe très tendue en gaze transparente, coiffure bleue émaillée ainsi que les boucles d'oreilles; triple collier; longue chevelure tombante ; bracelets de bras et de jambes en émail noir, bleu et or.
Il faut citer encore, et chacun dans une coloration particulière, concourant néanmoins au ton général du ballet, les jolis costumes des bacchantes guerrières :
tuniques en cachemire blanc, sauf la pièce de poitrine orange vif recouverte de nielles d'or ; jupe brodée orange et or; peau de panthère jetée sur les épaules; cheveux épars; en main, une lyre.
Les danseurs représentant les (( mimes grotesques » de ce divertissement méritent aussi une mention particulière par leur originalité bien comprise : cuirasse de drap blanc avec ligne rose, étoiles d*or et rose tendre ; campresto plissé autour de la taille ; maillot à petites croix brodées et à paillettes ; coiffure grecque blanche, or et rose, avec un nœud de ruban rose vif; manteau rouge et bottines blanches avec broderies rose et or.
L'impression un peu indécise de la répétition ne s'est pas reproduite ce soir.
On a été à l'enthousiasme tout le temps.
Et à la fin, après les superbes stances que Krauss interprète avec un art si merveilleux , on a fait à Gounod une longue ovation, très chaleureuse et très sincère.