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LA TROUPE AMBULANTE

M. Debruyère , directeur de la Gaîté , a , en ce moment une troupe de drame sur les b^as qui le met, je vous prie de le croire, dans un joli embarras. Quand on ne s'est jamais trouvé dans une situation pareille, on ne se figure pas à quel point c'est gênant de posséder une troupe de drame dont on ne sait que faire.

Heureusement , il est ingénieux , M. Debruyère, et voici ce qiï'il a trouvé :

Il y a , en ce moment , à Paris , un tas de théâtres fermés ou ouverts à moitié seulement. M. Debruyère y promène ses pensionnaires.

Profitant de la déconfiture de T Opéra-Populaire, il vient de leur faire jouer les Pirates de la Savane au Château-d'Eau.

Quand, l'autre jour, les Variétés ont été forcées de changer leur spectacle, M. Bertrand a vu accourir M. Debruyère.

— Voulez-vous ma troupe de drame >

— Pourquoi faire)

— Pour jouer le Chapeau de paille d'Italie , par exemple.

M. Bertrand refusa. Il allégua qte, le jour où il reprendrait ce chef-d'œuvre, ce serait très probablement avec les meilleurs de ses artistes , Dupuis , Baron, Christian, Lassouche, Léonce, qui se trouveraient probablement mieux à leur aise que les pensionnaires dramatiques de la Gaîté dans les personnages de cette farce légendaire.

M. Debruyère ne se tint pas pour battu.

Mme Sarah Bernhardt étant allée donner quelques

représentations à Bruxelles et la Porte-Saint-Martin ne sachant comment remplacer /a Z)aweaMJc Camélias, le directeur providentiel est arrivé comme un sauveur et a apporté à MM. Derenbourg et Maurice Bernhardt sa troupe de la Gaîté, avec Henri III et sa cour, La première représentation de ce drame, à la Porte-Saint- Martin, a eu lieu avant -hier.

Mais Sarah reviendra, du moins on le suppose. Il est infiniment probable que nous pourrons Tapplaudir dans t^ac^e//t avant la fin de la saison. Alors la troupe serait de nouveau sur le pavé? Non pas. Qu'on se rassure. M. Debruyère a des idées, beaucoup d'idées.

La Renaissance est fermée, il rouvrira la Renaissance.

Pour une reprise du Courrier de Lyon ?

Non pas.

M. Debruyère est en pourparlers avec Meilhac, Halévy et Lecocq pour nous donner le 'Petit Duc avec sa troupe de drartie.

La distribution est tout indiquée.

Le petit colonel du régiment de Parthenay, si gentiment créé par Jeanne Granier , sera joué par Dumaine, toujours si remarquable dans les rôles de cape et d'épée.

Vous me direz que Dumaine est un peu gros et un peu grand — mais la taille ne sera pas un obstacle. N*a-t-on pas fait reprendre la Petite Marquise par la charmante Marie Magnier >

Mme Patry jouera la petite duchesse qui servit de début à la mignonne Miily Meyer ; Mme Moïna Clément est tout indiquée pour remplacer Desclauzas; enfin Romain dans Montlandry, établi par Vauthier, et Clément Just dans Frimousse, où Berthelier était si amusant, compléteront un ensemble destiné à exciter ' au plus haut point la curiosité du public parisien.

La mise en scène du Petit Duc sera un peu corsée pour la circonstance. Ainsi, au dernier acte, il y aura une vraie bataille dans laquelle on se servira des canons de Carnot, restés sans emploi.

On arrivera ainsi à Uépoque où les théâtres ont rhabitude de clôturer pour cause de canicule.

M. Debruyère continuera néanmoins à exploiter sa troupe.

Il s'est dit que Paris contient un tas de panoramas qui tous ne font pas des affaires bien brillantes. Il compte s'entendre avec les principaux ; on découpera habilement les têtes les plus en vue et les artistes de la Gaîté passeront la leur à travers les trous pratiqués dans la toile circulaire. Ainsi modifiés, les panoramas seront bien plus vivants, et l'on pourra, de temps en temps, changer l'expression des physionomies.

Enfin, M. Debruyère songe aussi à aller trouver les administrateurs du Musée Grévin, si habiles à varier leurs attractions.

Il voudrait faire figurer par sa troupe une série de tableaux dramatiques, dont l'effet sera certainement saisissant, et qui feront la joie des collégiens pendant les vacances.

REPRISE DE « LAKMÉ »

10 mai.

Remis de la longue indisposition qui l'avait, depuis quelque temps, éloigné du théâtre, M. Léon Carvalho s'est offert, pour sa rentrée, un luxe qui n'est pas à la

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portée de tous les directeurs : celui de faire tout près du maximum tous les jours malgré la chaleur, la hausse du baromètre , du thermomètre et les prévisions de « beau fixe » communiquées par les différents Observatoires. #

Pour cela, il lui aura suffi de réunir sur Taffiche les trois derniers grands succès de son théâtre.

ManoHy Carmen avec Galli-Marié, qui vient de faire une brillante rentrée dans l'Opéra de Bizel, et Lakmé, interprétée par les artistes de la création et un nouveau ténor : M. Degenne.

A vrai dire, ce n'est pas à une reprise de Lakmé que nous avons assisté ce soir. L'adorable partition de Léo Delibes est désormais classée dans le répertoire de rOpéra-Comique. La dernière recette de ce délicieux ouvrage a été de 9,600 francs et seul le départ de Marie Van Zandt en a interrompu les fructueuses représentations. Mais voilà qu'après trois mois de courses, de succès à l'étranger, la mignonne et charmante cantatrice est revenue à Paris, et aussitôt Lqktné reparaît, triomphante.

Si l'opéra de Gille, Gondinet et Delibes n'a pas été repris dès le retour de Van Zàndt, c'est qu'on attendait le ténor nouveau , celui qui vient de prendre la lourde succession de Talazac dans le joli rôle de Gérald.

M. Degenne arrive de Genève où il a eu de très grands succès, notamment dans le rôle qui lui a servi de début ce soir.

Mais, pour venir de Genève, M. Degenne n'est pas Genevois. Il est Français, Parisien, je crois; il a appris le chant avec Roger et Duprez, la déclamation avec Delaunay. Jeune , possédant un physique agréable, mince, élégant, portant très bien l'uniforme d'officier anglais exigé par le rôle de Gérald, ledébu-

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tant a, dès son entrée en scène, produit une impression excellente. On sentait qu'il n'avait qu'un léger effort à faire pour gagner les sympathies de toute la salle. Aussi , l'effroyable peur qui l'agitait depuis ce matin s'est-elle calmée comme par enchantement, et il a chanté son premier air :

« Fantaisie aux divins mensonges,

en étant maître absolu de sa voix et de son jeu.

Il ne m'appartient pas de faire l'éloge du chanteur qu'on a applaudi, acclamé, bissé, rappelé, mais il est certain qu'il ne nous a pas été donné, depuis Jongtemps, d'assister à un début aussi intéressant, salle Favart.

M. Degenne appartient , pour la saison prochaine , à rOpéra de Lyon. Mais, très certainement, M. Carvalho trouvera moyen de l'attacher à son théâtre où l'attend, je crois, l'avenir le plus brillant.

Après le premier acte, Duprez s'est fait conduire sur la scène, où il a vivement félicité le jeune ténor.

Il va sans dire pourtant que M. Degenne, très gentil et très modeste, n'a pas eu un instant l'idée de faire oublier ni de remplacer Talazac dans ce rôle de Gérald qui a valu un si grand succès au maître-chanteur.

Le jour où il a répété pour la première fois à rOpérà-Comique, M. Degenne l'a déclaré spontanément, devant tous ses camarades.

— Je suis, >a-t-il dit, bien effrayé d'avoir à débuter dans un rôle créé par M. Talazac, et je n'essaierai même pas de lutter contre un souvenir aussi écrasant.

Mais Talazac est pris par Manon ; il fallait absolument un Gérald pour Lakmé. M, Degenne avait

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chanté le rôle avec Van Zandt à Genève; Delibes, qui Ty avait vu, l'avait trouvé excellent, et M. Carvalho a fait signe au jeune ténor qui a sauté, on le comprend, sur cette occasion de débuter à Paris dans un personnage aussi important.

Ce voyage de Delibes à Genève m'a valu deux anec" dotes intéressantes.

Genève est une ville curieuse et pittoresque, mais la vie y manque peut-être un peu de gaieté.

L'iiiver surtout, on cherche à s'amuser par tous les moyens possibles sans y parvenir toujours. Une attraction de quatrième ordre prend aisément là-bas les proportions d'un plaisir exceptionnel.

L'une des principales distractions mondaines du séjour de Delibes lui fut justement procurée par un ami du ténor Degenne, professeur très distingué de Genève, qui consacre les loisirs que lui laissent ses coursa des études très sérieuses de graphologie. Ce savant spécialiste est même arrivé à une certaine force dans l'art quasi mystérieux de deviner le caractère de ses semblables à la seule inspection de leurs caractères... calligraphiques.

Le compositeur de Lakmé lui soumit d'abord sa propre écriture et se fit dire aussi, bien malgré lui, des choses agréables autant qu'exactes. Puis, voulant le soumettre à une épreuve plus difficile, et moins gênante pour sa modestie personnelle, il lui montra successivement deux lettres de ses collaborateurs, Gondinet et Gille.

Si peu déchiffrables que soientlespattes de mouches du spirituel auteur de Gavant^ Minard, le graphologue y lut clairement l'excessive bonté de Gondinet , ses instincts dévoués, son naturel serviable, sa passion

pour les animaux et sa prédilection pour la campagne.

En ce qui concerne notre collaborateur Philippe Gille, Texamen fut tout aussi exact, à quelques nuances près : « Esprit d'une subtilité rare, goûts artistiques très développés, érudition facile, abondante et variée. Doué d'une nature gouailleuse et gaie ; n'ayant que des amis et travaillant constamment à s'en faire d'autres. »

Enfin, on compliqua tout à fait l'épreuve en soumettant au graphologue amateur une lettre de Van Zandt, mais sans la signature de la diva.

L'écriture de Lakmé, écriture haute, décidée, presque virile, ne dérouta pourtant pas l'examinateur, qui déclara tout d'abord qu'elle avait été tracée par une adorable jeune fille.

« Ces lettres si bien formées, » traduisit-il, « indiquent un caractère toujours égal, un esprit aimable, conciliant, facile à persuader, et inaccessible aux caprices fâcheux que l'on déplore trop souvent chez les plus ravissantes personnes... »

Il est bien entendu que je reproduis toutes ces appréciations indirectes, sans discuter leur exactitude. Il m'est cependant impossible de ne point reconnaître qu*il n'y a rien à reprendre dans tout ce qui suit :

« Cette jeune fille (Mlle Van Zandt) doit être étrangère. Je la préjuge élégante, mince, jolie et aimant le monde. De plus, elle semble adorer les voyages. Je crois pouvoir affirmer qu'elle est au théâtre. En tout cas, elle y obtiendrait de grands succès , car sa voix doit être fOrt belle. On ne peut douter qu'elle soit excellente musicienne. Du reste , le sens artistique est développé en elle d'une façon très générale; elle doit faire de la sculpture, de la peinture et de la tapisserie. Elle a, en outre, beaucoup d'imagination et devrait

s'adonner, si ce n'est déjà fait, à la composition musicale. En somme , personnalité très remarquable; nature heureusement douée , destinée à charmer ceux qui la connaîtront et à rencontrer ici-bas un bonheur presque constant. »

La seconde anecdote touchant Delibes relève du genre émouvant.

De Genève, le compositeur français s'en fut à Rome. Mais on sait que tout chemin mène à la Ville Étemelle, et notre voyageur, ayant quelque temps devant lui avant ses répétitions en Italie, prit le chemin des écoliers et fit la route en touriste , s'arrêtant ici et là au gré de sa fantaisie qui — comme on sait — n'est pas mince.

Chemin faisant, il arriva au Mont-Saint-Bernard par un temps atroce, au milieu d'une rafale de neige, mais décidé à voir quand même ces fameux chiens qui sont de droit membres honoraires de toutes les sociétés de sauvetage connues , tant ils ont arraché de pauvres voyageurs perdus à une mort certaine.

Armé d'un fort bâton , il allait toucher au sommet, lorsqu'un cri qui n'avait rien d'humain domina la tempête. Au même instant, il vit rouler près de ïui.un corps qu'il distingua à peine, aveuglé qu'il était par la terrible bourrasque. Encore dix secondes et ce corps allait disparaître dans une crevasse énorme.

Énergique et résolu, Delibes n'hésite pas. Il s'élance et, au péril de sa vie, arrache la malheureuse victime au gouffre béant.

Jugez alors de sa stupeur : il venait de sauver un chien du Mont- Saint-Bernard !

D'un seul coup, Léo Delibes payait plusieurs siècles d'un dévouement resté sans récompense et acquittait

enfin la dette contractée par l'espèce humaine envers les héros légendaires de la race canine.

La soirée a été très belle; 'chaude Sous tous les rapports. Dans toutes les parties de son rôle et surtout dans sa fameuse légende du second acte, la délicieuse Van Zandta été l'objet d'ovations sans fin.

Un mot qui a couru les couloirs après le succès du nouveau ténor. Je le reproduis par devoir professionnel :

— On ne peut plus dire maintenant : « Où il y a Degenne, il n'y a pas de plaisir. »

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