‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 4)Chapitre 10 sur 74 · LA MÈRE GIGOGNE · texte numérisé non relu

LA MÈRE GIGOGNE

5 février.

Les premières du Cbâteau-d'Eau ont un cachet particulier bien amusant. D'abord on y voit plus de monde que partout ailleurs. La salle est si grande! Elle peut contenir cinq ou six fois le tout Paris des Variétés ou du Gymnase. Puis, les places n'étant pas fort chères, les habitants du quartier du Temple ne manquent pas de se procurer à bon marché la satisfaction de voir les journalistes, les auteurs et les actrices. L'éclosion d'une pièce nouvelle à TAlhambra de M. Cogniard, compte positivement parmi les fêtes du onzième arrondissement.

Pendant les entr'actes, le promenoir remplace d'un façon originale les couloirs des autres théâtres. On y coudoie des gens de tous les mondes, des calicots et des artistes, des gandins et des coiffeurs, des négociants,

des hommes de lettres, de jolies petites ouvrières en train de devenir des cocottes. On y cause, on y fait des aftaires,"on y fume, on y boit, on y fait la cour aux marchandes de tabac, aux marchandes de photographies, aux marchandes de fleurs; on y étouffe un peu il est vrai, mais bah ! il faut savoir acheter ses plaisirs.

Le directeur du Château-d'Eau a évidemment visé au succès de popularité qui a fait la fortune du directeur des Folies-Dramatiques. D'abord ce titre : la Mère Gigogne^ cela ne sent-il pas d'une lieue la Mère Angot? De plus, un des auteurs de la Mère Gigogne est un des auteurs de la Fille de Madame Angot.

L'artiste principale de la Mère Gigogne est aussi rtrtiste principale de la Fille de Madame Angot,

La Mère Angot, — pardon ! — la Mère Gigogne, c'est mademoiselle Desclauzas. Cette fois, ce n'est plus la merveilleuse du Directoire qu'elle est chargée de personnifier, c'est une marchande du Temple, ce qui lui permet de mettre de temps à autre les deux poings sur les hanches ni plus ni moins que la marchande de marée des Folies-Dramatiques,

Une autre raison qui aura dû décider M. Cogniard à monter la pièce de MM. Beauvallet et Koning, c'est que la Mère Gigogne se prêtait merveilleusement à une exhibition d'enfants. Et les enfants, au Châteaud'Eau, on adore ça. Il y en avait dans la revue deux qui dansaient et qui chantaient et auxquels on faisait un succès fou: cette fois il y en a six. Les enfants, au Château d'Eau, on adore ça!

Les deux enfants de la revue étaient d'un âge raisonnable. Dans la Mère Gigogne^ il y en a qui quittent à peine le maillot et à qui, à force de soins, on est arrivé à faire bégayer un bout de phrase: Les enfants, au Château-d'Eau, on adore ça! On les adore même tellement que, lorsqu'ils sortent de scène, on se dépêche bien vite de les amener dans la salle oti ils assistent au spectacle sur les genoux de quelques spectatrices de bonne volonté.

Au Château-d'Eau, les enfants, on adore ça!

Un bon détail.

Mademoiselle Darcourt joue dans la Mère Gigogne le rôle de la boulangère aux écus.

Or cette boulangère est d'abord dans la plus profonde misère.

A la répétition générale, mademoiselle Darcourt parut avec un costume Louis XV, bleu et rose, des plus élégants, et les oreilles ornées de superbes solitaires d'au moins 20,000 francs.

— Mais, liii dit Koning, ce n'est pas là votre costume, n'est-ce pas, mademoiselle ?

— Oh ! non, répondit la naïve et simple enfant, il y manque encore des volants et de la dentelle. Vous verrez, il sera beaucoup plus joli que ça !

. — Mais, c'est que je le trouvais déjà trop riche ainsi. Pensez donc que vous représentez une pauvresse.

— Comment ! s'écria mademoiselle Darcourt, je jouerais un aussi petit rôle que le vôtre, et je n'aurais pas un costwvat épatant !,., J'aimerais mieux ne pas jouer du tout...

SOIRÉBS PARISIENNES

Elle s'est décidée pourtant. Elle a joué la première partie de son rôle sans diamants : il est vrai qu'elle s'est rattrapée au changement.

Les ânesses qui figurent dans le tableau de Montmorency ont été fort sympatiquement accueillies. Il y en a une douzaine. Rien que des ânesses. Les ânes, paraît-il, éprouvent, en entendant la musique, une impression trop vive. Impossible de les utiliser. En attendant, tant que dureront les représentations de la Mère Gigogne^ on débitera du lait d'ânesse au buffet du théâtre.

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