LES FUGITIFS — LA BELLE LINA
7 février.
Ne voulant pas perdre les grasses recettes du mardi gras, les théâtres qui avaient du nouveau sur la planche se sont tous arrangés de façon à jouer leur partie avant le carnaval. Cela nous vaut ce soir deux premières dans deux théâtres qui ne sont pas précisément voisins.
Commençons par la première, la plus sérieuse, la plus attendue, la plus courue : la première de la reprise des Fugitifs au théâtre du Châtelet.
Le spectacle est annoncé pour sept heures, La salle
s'emplit lentement, et c'est au milieu d'un bruit agaçant de petits bancs remués et de loges ferme'es à grand fracas qu'on joue le premier tableau : le fleuve sacré. Rien n'est sacré pour les retardataires.
La salle est jolie et fort élégante. Mais, dès le premier entr'acte, je l'abandonné pour les coulisses.
Elles offrent un spectacle étrange.
Partout des soldats. Les uniformes de Tinfanterie anglaise se mêlent aux costumes non moins éclatants des cipay^s indiens. M. Fischer a fait le voyage de Londres pour avoir des uniformes exacts. Il en a rapporté notamment une tunique de lieutenant pour M. Maurice Simon, une vraie tunique de vrai lieutenant, • une tunique doublée en soie, s'il vous plaît, une tunique enfin comme on n'en porte pas souvent au théâtre.
Depuis longtemps, il n'y avait eu une figuration aussi nombreuse au Châtelet,
A l'acte de la prise de Delhi, il y a près de deux cent cinquante personnes en scène.
Ces masses sont toujours difficiles à diriger, et, ce soir, il a fallu avoir recours à deux agents de police spécialement chargés de maintenir l'ordre sur la scène.
On comprend que les figurants, qui reçoivent quatorze sous par soirée, moyennant quoi ils sont chargés d'enlever ou de se laisser enlever des remparts à l'assaut, de pousser des cris étranges, des hourras victorieux ou des hurlements de douleur, on comprend — dis-je — que les figurants ne sont pas recrutés dans le meilleur monde. On aurait beau en chercher dans les ambassades, on n'en trouverait pas.
Au Châtelet, on a encore plus de mal qu'ailleurs à trouver des figurants. Les hommes du quartier sont presque tous employés à la Halle, et obligés de se lever tort matin, ils n'aiment pas à se coucher tard.
Malgré cela, on est parvenu à réunir le personnel nécessaire. Tous ces gaillards ont eu des accès de foie folle, paraît-il, quand on leur a remis des fusils. Il y avait si longtemps qu'ils en étaient privés ! A la répétition générale, quelques-uns pour manifester leur contentement, déchargeaient leurs armes dans les escaliers de Tadministration. Aujourd'hui ils sont plus calmes.
Cependant, parmi les vingt cavaliers qui représentent la cavalerie indienne, se trouve un homme qui mérite une mention spéciale.
Il est monté sur un cheval blanc, il se nomme Florent et est un des rares cuirassiers qui ont survécu à la glorieuse charge de Reichshoffen l
Le théâtre du Chàteau-d'Eau n'a pas tout à fait le monopole des enfants prodiges. Le Châtelet possède aussi sa petite merveille dans la personne de la petite Suzanne Beaugé, qui joue le rôle du petit garçon des Fugitifs,
Mademoiselle Suzanne est âgée de neuf ans à peine. Ce n'est pourtant pas une nouvelle venue au théâtre, et on peut écrire sa biographie.
Elle est fille de M. Beaugé, le metteur en scène du théâtre. Ses débuts dans la carrière dramatique eurent lieu à Nantes; elle était alors âgée de quatre ans. Le public l'applaudit beaucoup. Dés lors sa voie était tracée. Elle joua successivement dans la Maison du
mari^ la Faridondaine^ Maman Sabouleux^ les Mi^ sérables^ les Pirates de la Savane, etc., etc. Depuis, le succès ne la quitta plus.
Malheureusement mademoiselle Suzanne a un point noir dans son existence : elle est désolée d'être une petite fille et n'aime que les rôles de petit garçon, dont elle a du reste toute la turbulence.
Au théâtre on a grand'peine à l'empêcher de fair« partir les pétards, les bombes et autres pièces d'artifice employées dans les Fugitifs.
Mademoiselle Suzanne touche dix francs de feu par soirée.
Un détail : elle appelle M. Ferdinand Dugué, le collaborateur d'Anicet Bourgeois pour les Fugitifs^ papa Dugué et lui fait toutes les niches possibles. Heureusement, l'auteur et l'artiste finissent toujours par se raccommoder.
Enfin, l'Athénée a rouvert ! A-t-il bien rouvert ? Je n'oserais pas trop l'affirmer ; quand il s'agit de l'Athénée, on ne saurait se montrer trop prudent. Pourtant, il m'a bien semblé. Il m'a semblé que j'entrais dans la salle qui me semblait éclairée comme il convient à une solennité de cette importance. Il m'a semblé que Redescendais l'escalier des fauteuils d'orchestre. Il m'a semblé que je m'asseyais à côté de spectateurs véritables. Puis, il m'a semblé que le rideau se levait et que sur la
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scène j'apercevais M.Noël Martin, le directeur, et mes* dames Sichel, Girard et Géraldine, qui semblaient jouer une opérette qui semblait s'intituler la Belle Lina. L'orchestre m'a semblé garni de musiciens qui semblaient accompagner de leurs instruments la partition que M. Hubans semblait avoir écrite sur les paroles de ses collaborateurs.
A un moment même, il m'a semblé que je me pinçais pour bien m'assurer que je n'étais pas le jouet d'une illusion, et il m'a semblé que je ressentais une assez vive douleur, d'oti j'ai semblé conclure que je ne révais pas.
Enfin, dans les couloirs qui me semblaient pleins de monde, il m'a semblé entendre ce mot entre deux spectateurs qui semblaient causer :
— Que dites-vous de la partition ?
— Heu ! voyez- vous, moi, pour une pièce qui s'appelle la Belle Lina^ je ne comprendrais que la musique de Belle Lini!