LE BAL DE L'OPÉRA
7 février.
Grand bal masqué et travesti dans la salle du Nouvel-Opéra. Le nombre des billets est de huit mille, compris les stalles d'amphithéâtre et les loges. Le
huit millième billet a été enlevé à cinq heures quarante-trois minutes. A six heures, le bureau de location devait être fermé, et il eût fallu, pour écouler les quelques billets restants, Jouvrir les guichets, ce qui a été ainsi évité. On n'a pu approcher du Nouvel- Opéra que son coupon à la main, ce qui a beaucoup contribué à empêcher une inévitable cohue.
Quant à la recette, elle dépasse cent quarante-cinq mille francs.
Les loges offertes au public ont été peu nombreuses. Tous les abonnés ont gardé les leurs. Il a fallu caser, en outre, les locataires des baignoires et des loges du rez-de-chaussée, qui se trouvent supprimées par suite de la construction du plancher du bal. Aussi, la spéculation — quelques efforts qu'on ait faits pour la combattre — s'est-elle emparée des bons coupons disponibles et les a-t-elle fait payer des prix fous. On cite une loge de premier rang vendue deux mille sept cents francs, une loge de deuxième cédée pour quinze cents, une loge de troisième payée quarante louis. On a aussi vendu de simples billets d'entrée, au double du prix du bureau, bien qu'il y en ait eu, comme on vient de le voir, jusqu'à la dernière heure.
L'entrée du bal ne rappelle en rien celle des bals d'autrefois, rue Le Peletier.
Les aimables voyous, les innombrables chenapans qui saluaient de leurs cris, de leurs hurlements, de leurs vociférations l'arrivée des voitures, ont été refoulés au loin par les agents de police et les gardes municipaux.
6o SOIRÉES PARISIENNES
Les honorables cireurs de bottines qui s'installaient^ le samedi soir, aux abords du passage de l'Opéra, ont vainement essayé de continuer l'exercice de leur industrie dans les rues Scribe, Auber ou Gluck : une consigne sévère les a tenus éloignés du temple. lis errent mélancoliquement, traînant leurs boîtes. J en entends un qui murmure :
— Malheur ! on dit que ça fait aller le commerce I
Les cafés environnants sont pleins de monde. Impossible de s'y faire servir. Ceux qui ne vont pas au bal sont venus là pour voir les autres y [aller. Plus d'un bourgeois a payé cette partie de plaisir à son épouse. Ils ne voient pourtant pas grand'chose. C'est tout au plus s'ils peuvent aperceyoir de loin, éclairées par les lueurs rougeâtres des illuminations, les files de voitures qui débouchent sur la place des deux côtés du boulevard et par la rue de la Paix. De temps en temps une silhouette de femme se dessine derrière la glace de la portière, ou bien la glace s'abaisse et une main gantée de blanc se cramponne énergiquement à la houppelande du cocher. Les municipaux caracolent sur la place, maintenant l'immense cercle des voitures ; on entend de tous côtés le grondement confus de la foule, mais pas de cris : Tordre est parfait.
Sur le perron de l'Opéra, le coup-d'œil est magnifia que. Des femmes emmitouflées laissant deviner le costume sous leurs manteaux, d'autres en sortie de bal avec des robes à longue traîne; d'autres en domino, mystérieuses et charmantes, suspendues au bras de
leurs cavaliers, s'engouffrent sous le vestibule, pressées d'entrer, de voir, d'être vues.
Quelle bonne fortune pour les dessinateurs et pour les peintres de genre que le bal de cette nuit !
De même qu'on y voit tous les mondes, on y voit aussi des tableaux de toute espèce. Des tableaux grandioses comme celui de l'escalier d'honneur et de la salle de bal, des tableaux cocasses comme celui de la cohue inénarrable dans le grand foyer, puis des petits tableaux intimes dans une foule de coins où le public vient à peine, des coins ignorés ou délaissés, à la fois boudoirs et refuges au milieu de ce gigantesque palais.
Je n'ai plus à vous décrire TOpéra. Il se prête merveilleusement à une fête comme celle de cette nuit. Dès l'entrée, les lumièr-es, les œuvres d'art, les matières précieuses, les glaces, les peintures^ forment un ensemble décoratif saisissant. Quelque beau qu'ail paru l'escalier d'honneur jusqu'ici, on ne le connaissait pas encore. Rien de comparable à ce mouvement, à ce bruit. La foule bariolée qui monte et qui descend sans cesse, les spectateurs et les spectatrices qui se penchent à tous les balcons, les cris et les exclamations qui se croisent, tout cela compose un spectacle immense, imprévu, que nulle imagination n'eût pu concevoir. On a dit que M. l'architecte de l'Opéra était opposé à ce bal. Je crois, qu'au contraire, M. Charles Garnier doit être fort heureux, car il lui vaut un triomphe. Les derniers opposants sont vaincus. Le grand escalier a remporté une décisive victoire,
On a eu la sagesse de ne rien ajouter à ce magnifique décor. Au foyer, on a seulement placé des banquettes, et, pour que la foule ne se précipite pas, par erreur, sur les grandes glaces, on a mis au pied de chacune une corbeille de feuillage et de fleurs.
On entre dans la salle par trois portes du premior étage. Un perron monumental descend sur le plancher du bal , entre deux haies de candélabres qui répandent une vive lumière, et font resplendir les dorures des balcons et des colonnes. Jamais la salle n*a paru aussi brillante, aussi vraiment belle. Je crois que cette expérience décidera à y placer quelques girandoles. Tous ceux qui ont vu TOpéra cette nuit le trouveront sombre à Tavenir. C'est une expérience décisive.
Le spectacle est superbe^ et M. Halanzier a bien fait les choses. La scène tout entière est couverte d'un immense vélum de gaze rose. Dix-huit lustres chargés de bougies et de cristaux y répandent une vive lumière. De chaque côté, trois glaces immenses, de toute la hauteur du théâtre, sont encadrées de magnifiques draperies de lampas blanc^ recouvertes de rideaux de velours rouge. Les lambrequins et les crépines sont d'or.
Au pied des glaces, deux larges estrades sont chargées de dames qui font tapisserie. Au fond, s'avance une estrade en demi-cercle, sur laquelle sont installés Strauss et les cent cinquante musiciens de son orchestre. Derrière eux, s'ouvre une large arcade qui laisse apercevoir le grand lustre du foyer de la danse.
Ce foyer est devenu un jardin enchanté. De la salle de bal on n'en peut voir que la voûte, que le lustre et que la grande glace, reflétant tous les spectateurs et toutes les spectatrices des galeries. Mais, des loges, on aperçoit les allées sinueuses du jardin improvisé, et les massifs de verdure et de fleurs qui le bordent. C'est d'un effet pittoresque et charmant.
Strauss lève son archet.
La grosse caisse s'ébranle, la clarinette pousse un soupir en mi bémol, la petite flûte mutine sifflote un air narquois, tandis que le basson...
Je me dispense de dire ce que faille basson.
Derrière Strauss, sur une chaise, repose un énorme paquet d'archets.
Ce sont les archets que l'illustre chef d'orchestre, grisé par la furie du commandement, a l'habitude de briser dans la nuit.
Aux lendemains des bals de Taûcien Opéra, quand on rencontrait Strauss sur le boulevard, et qu'on lui demandait ;
— Eh bien, le bal de cette nuit était-il brillant? Strauss vous répondait invariablement ;
— Prillant, che crois pien, drès prillant, extrêmement prillant, ch'ai cassé qu^dre cent drende drois archets !
Plu!5 Strauss a cassé d'archets, plus le bal a été brillant.
On ne se met pas à la danse tout de suite. Les valses ont beau succéder aux quadrilles et les quadrilles aux
valses, c'est comme si Ton jouait une symphonie de Beethoven.
D*abord on ne pense qu'à voir. On circule lentement. Cela peut-il s'appeler circuler? Les glaces de la scène se renvoient la foule en la centuplant. On y voit cent mille, deux cent mille, des millions de têtes. On se bouscule un peu, mais poliment> avec des « pardons » exquis. Les huissiers à chaîne essaient de faire de la place à quelques rares couples qui esquissent des tentatives de valse. Vains efforts I ce n'est pas pour danser qu'on est venu.
Cependant on finit par se dire que Torchestre de Strauss n'est pas là pour donner une séance de musique de danse classique, et à Theure oti j*écris ces lignes, des quadrilles sont en voie de formation.
Ce qui prouve qu'il y a des moments dans la vie des peuples où il est non moins difficile de former un quadrille qu'un cabinet.
Adieu les rendez- vous, par exemple.
Comment se retrouverait-on dans ces immenses couloirs, au milieu de cette épouvantable cohue?
Où stationner ?
L'antique horloge de la rue Le Peletier est loin. Que de couples ont dû être violemment séparés cette nuit! La femme y mettait un peu de malice, je présume. Si son mari l'a revue au bout d'une heure^ c'est qu'il a de la veine. Et impossible de se fâcher. Madame murmurait :
— Mon ami, c'est la foule!
Grande animation dans la galerie du buffet.
Elle est immense, cette galerie, mais d'une trop primitive simplicité. Elle est tendue de papier gris, et éclairée seulement par quelques girandoles.
Un comptoir de marbre est installé pour les personnes qui veulent se rafraîchir debout. On y boit d'excellents sodas glacés à l'américaine; mais pour en obtenir, il faut passer par un tourniquet et payer d'avance.
C'est vraiment par trop américain !
En face, du côté des fenêtres, des soupeurs sont assis devant une cinquantaine de tables rondes. D'autres gourmands, moins heureux, mangent en se promenant des petits pains garnis de viande et des sandwichs. On en a préparé quatre mille. Le sol est jonché de débris d'écrevisses.
Au fond un très beau buffet est dressé. Les habitués des bals officiels s'y retrouvent. C'est le rendez-vous des buveurs de Champagne. On est debout, mais le service est admirablement fait.
C'est un buffet de transition, entre l'ancien glacier de rOpéra, qui risquait à peine quelques gâteaux, et le futur restaurant oti Ton soupera aussi confortablement que dans les cabarets à la mode.
Dans ces parages, un monsieur, qui m'a prié de taire son nom, a trouvé un râtelier.
Le râtelier a dû être remis au premier agent venu.
Je suis heureux de pouvoir signaler cet acte de probité.
A ceux qui, les nuits de bal à FOpéra, désirent sa-
voir rheure au juste sans tirer leur montre, je dédie la légende de la crf^vate de Strauss.
C'est une cravate blanche dite tour de cou. Tout en cassant ses archets, Strauss imprime à son corps des secousses si furieuses, mais en même temps si régulières, que la cravate se met insensiblement à exécuter un mouvement de rotation.
Au commencement du bal, le nœud est correctement au milieu du plastron blanc.
Peu à peu ir commence à tourner. Quand il se trouve au-dessous de Toreille droite, il est une heure et demie. Quand il se trouve au-dessus du dos, il est deux heures et demie. A trois heures et demie il est arrivé au-dessous de Toreille gauche. C'est le moment du galop final.
Le nœud de cravate de Strauss a plus de précision qu'un cadran solaire.
On ne résiste guère que jusqu'à deux heures. L'élément mondain et élégant s*éclipse alors. L'élément galant prend le dessus. Les parties fines s'organisent. Tous les grands restaurants ont leurs cabinets retenus. Malheur à qui n'a pas pris ses précautions. Des projets de soupers s'ébauchent de tous côtés. Plus d'une belle se pose, sous son loup, ce problème dont la solution est prochaine :
— Souperai-je, ne souperaî-je pas?
Le berger dit à la bergère:
— je t*aime!
Et la bergère répond au berger:
— Des huîtres !