LES ACTRICES CHEZ BIDEL
9 février.
Les salles de théâtre sont lugubres ce soir.
Après les recettes grasses, les recettes maigres. Presque partout, on a distribué des billets de faveur. De là, deux sortes bien distinctes de spectateurs: les intrépides qui paieraient leur place même le vendredi saint, si on ne faisait pas relâche, et les économes qui guettent avec impatience les jours de mauvaises recettes, afin d'aller gratis au spectacle. Les uns rient bruyamment et s'en donnent pour l'argent qu'ils n'ont pas déboursé ; les autres, qui ont soupe toutes ces nuits dernières, étouffent discrètement de petits bâillements nerveux et luttent de leur mieux contre le sommeil qui les envahit.
Pauvres gens, qui seraient si bien dans leur litl
Donc, soirée calme, monotone, ennuyeuse. Aucun petit fait à noter, aucune nouvelle à recueillir. Une seule chose parmi les événements de la semaine écoulée n*est pas encore oubliée, et continue à passionner les masses: c'est l'entrée triomphale de mademoiselle Ghinassi, des Variétés, dans la cage du dompteur Bidel.
C'en est fait, on ne saurait le nier, il faut s'incliner devant l'évidence, mademoiselle Ghinassi, profondément inconnue il y a quelques jours, est célèbre aujourd'hui : c'est la lionne du jour. Aussi sa joie est-elle
sans mélange, et la jeune enfant reçoit avec la modestie qui convient aux âmes héroïques, les hommages de ses nombreux admirateurs.
Qui est à plaindre sincèrement, par exemple, c'est cet infortuné Bidel. Depuis qu'il a consenti à associer à sa gloire la jeune pensionnaire de M. Bertrand, ce dompteur imprudent ne peut plus faire un pas sans rencontrer une figurante, voire une comparse, qui se jette à ses genoux en lui criant:
— Par grâce, par pitié! laissez-moi entrer dans votre cage !
En vain refuse-t-il énergiquement, on insiste, on force sa porte ; partout, à toute heure on le harcèle ; il ne peut plus manger, il ne peut plus dormir!
Tant est grande chez la femme la soif de la célébrité.
Jusqu'à présent Bidel ne s'est pas laissé fléchir. Une, pourtant, plus adroite ou plus persistante que toutes les autres, était presque parvenue à l'attendrir. Le dompteur persécuté, séduit par ses deux beaux yeux, par sa voix douce, par son gentil sourire, ne disait pas encore oui, mais il ne disait plus non. La belle enfant qui, entre parenthèses, a beaucoup de protecteurs, n'eut rien de plus pressé que de courir chez le plus important de tous.
— J'ai réussi, lui cria-t-elle. Enfin je vais entrer dans la cage I
— Dans quelle cage ?
— Dans la cage de Bidel.
— Toi ! et tu t'imagines que je te laisserai faire ? Jamais I
■ — Je le veux !
— Tu le veux ?
— Oui.
— Eh bien alors, j'entrerai avec toi I...
Et il sortit comme un fou. Un quart d'heure après, il était chez le dompteur et lui expliquait sa requête. Celui-ci refusa naturellement.
— Merci bien , disait-il hier en racontant cette aventure, si tous les amants de mademoiselle X... voulaient pénétrer avec elle auprès de mes lions, ma cage ne serait jamais assez grande.
Quoi qu'il en soit, mademoiselle Ghinassi a fait école. Les mères d'actrices qui n'ont pu parvenir à amadouer MM. les directeurs en faveur de leurs filles, espèrent être plus heureuses avec les animaux féroces. Pour atteindre ce but, elles ont essayé d'aguerrir leur progéniture par tous les moyens possibles... Elles leur font lire les romans de Gustave Aimard, les relations de voyages de Jules Gérard et les conduisent au Jardin des Plantes à l'heure oti les fauves se chauffent frileusement au pâle soleil de ces derniers jours.
Alors, s'arrêtant devant un lion qui a Pair bon enfant ou d'un tigre qui paraît de joyeuse humeur :
— Regarde donc, ma fille, disent-elles. Est-ce que ces bétes-là te font peur ?
~ Pas trop, maman...
— Je parie que tu entrerais très bien dans leurs cages ?
— Moi! ah! par exemple.
— Laisse donc, il ne s'agit que d'oser!
'JQ SOIREES PARISIENNES
Et la bonne mère, elle aussi, va trouver Bidel en cachette.
Mais Bidel est exaspéré, Bidel deviendra fou s'il ne trouve pas un moyen d'échapper à ces visites trop réitérées.
Déjà il a été obligé de faire doubler le nombre des sergents de ville qui sont chaque soir de service à sa ménagerie, et encore ont- ils grand'peine à protéger la cage qui inspire tant de convoitises !
La clientèle féminine augmente chaque soir. Hier, ces dames étaient si nombreuses et si près de ses pensionnaires, que s'élançant vers elles, l'œil irrité, le dompteur s'écria avec rage :
— Reculez-vous donc, mesdames, vous finiriez par faire peur à mes lions !