LA FILLB DE ROLAND
i5 février.
Vous rappelez-vous le temps, pas bien éloigné, où la tragédie, ridiculisée, parodiée, persécutée, était proscrite du théâtre ? La Comédie-Française jouait Phèdre ou Britannicus, de loin en loin, devant une salle qu'une distribution abondante de billets de faveur ne parvenait pas à remplir. Andromaque et Iphigénie pâlissaient devant la vogue de la Belle Hélène; on ne
pouvait parler des fureurs d'Oreste sans penser à made*moiselle Silly ; Meilhac et Halévy semblaient avoir tué Racine.
Dej)uis trois ans le réaction s'est faite. M. Perrin a eu l'heureuse idée d'organiser ses mardis et, à un public de choix venu pour causer plutôt que pour écouter, il a servi une à une toutes ces tragédies dont on ne voulait plus.
D'abord ce sont les artistes qui ont produit leur effet.
On a trouvé Mounet-SuUy étrange et Sarah Bernhardt poétique, on a découvert que Maubant a une belle voix^ on a applaudi mademoiselle Rousseil.
Puis, un soir, quelqu'un a eu l'audace de s'écrier, en sortant d'une de ces représentations classiques ;
— Mais... -je ne me suis pas ennuyé une minute I
— C'est-à-dire, a ajouté un autre, que je me suis beaucoup amusé.
— Moi, a surajouté un troisième, j'adore la tragédie...
— Nous l'adorons tous I a-t-on conclu en chœur, A partir de ce moment, la tragédie est redevénue à
la mode. Les spectacles dont le répertoire faisait tous les frais étaient de vrais spectacles à sensation. Le Cid a produit des recettes énormes, Andromaque aussi, et Phèdre^ et tout ce qu'on a joué de tragique.
Par exemple, on ne montait que des chefs-d'œuvre connus , indiscutables , des chefs-d'œuvre dont le public récitait des vers dans les couloirs comme il fredonne les refrains de l'opérette en vogue.
La soirée d'aujourd'hui va faire faire, à la tragédie réhabilitée, un nouveau pas en avant.
Qui l'eût dit il y a seulement sept ans? La Comédie- Française vient de représenter une tragédie nouvelle I
Je vois bien qu'on n a pas osé avouer franchement la chose.
La tragédie de M. Henri de Bornier s'appelle, sur l'affiche, drame en vers.
Au lieu de s'intituler carrément Charlemagne — ce qui n'eût trompé personne — elle s'intitule : la Fille de Roland^ ce qui pourrait, à la rigueur, être le titre d'un drame de Dennery ou d'une comédie de Léon Laya, voire même d'une opérette de Lecocq.
Mais enfin, le plus difficile est fait.
Les jeunes poètes ne diront plus que les portes de la maison de Molière leur sont fermées.
Les tragédies peuvent éclore maintenant. Mon Dieu, que le comité de lecture du Théâtre- Français va donc recevoir de vers !
Naturellement, vu la circonstance, la salle des Français présentait ce soir une animation toute particulière. Les habitués de la rue Richelieu étaient au grand complet pour fêter Tavénement d'un nouveau poète tragique. Tous les amateurs de poésie s'étaient donné rendez-vous : grands et petits, jeunes et vieux, gras et maigres, chauves et chevelus, ils étaient tous là. Dès les premiers vers de la première scène du premier acte, leurs applaudissements éclataient avec frénésie, et, aussitôt le rideau baissé, leur enthousiasme débordait de la salle dans les couloirs.
Ah I il eût été mal venu, celui qui aurait tenté d'insinuer que le drame en vers n'est pas le seul genre vraiment beau, vraiment grand, vraiment noble, vraiment entraînant, le seul genre enfin capable de lutter contre la décadence de Part dramatique et d*enraycr l'envahissement progressif de la cascade musicale, comme dirait M. Prud'homme.
Les femmes aussi avaient des expressions de physionomie toutes spéciales, de tendres roulements d'yeux, des contractions nerveuses des lèvres. Les éventails avaient des mouvements saccadés et les petits mouchoirs s'agitaient, faisant la chasse aux larmes.
Permettez-moi de vous présenter en quelques lignes le lion de la soirée, l'auteur de la Fille de Roland.
Rien dans la personne de M. Henri de Bornier ne dénote l'auteur tragique. On se l'imaginerait volontiers grand, fort, les épaules puissantes, la figure mâle et sombre. Eh bieni non. M. de Bornier est tout simplement :
Un p'tit bonhomm' pas plus haut qu' ça !
Il est brun — la barbe déjà grisonnante — et son allure est douce et tranquille; mais l'œil est brillant, et c'est d'une voix musicale et vibrante qu'il lit ses vers avec un feu, une ardeur, uue énergie qui étonnent sortant d'un corps si petit.
L'Académie ne lui a pas ménagé les encouragements : M. de Bornier est un des poètes les plus couronnés de France. De plus, la Comédie- Française lui a demandé, à plusieurs reprises, des à-propos, des odes, des stan-
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ces, pour tous les anniversaires qu'elle a la bonne habitude de célébrer. Enfin, il est décoré. Vous voyez que rien ne manque à son bonheur.
Quand il quitte les sommets élevés de la poésie» c^eat pour se rendre^ son parapluie sous le bras, à k bibliothèque de TArsenal où il est cons^vateur.
Des mots, pardieu I on en faisait*
Mais je croirais indigne de la solennité de U^ répéter ici.
Il m'est pourtant impossible de passer soiiis silence cette sortie d'un de mes confrères :
— Ce Maubant I Un homme qui a tant )Qiié««« il fallait bien qu'il finît par faire CbarkmaguA i
La fête d\rsène houssâye
19 février.
Mon public des premières, le dessus du panier de mon public, était cette nuit, avenue Friedland^ à |Ia redoute vénitienne d'Arsène Houssaye*
Vers minuit, les voitures prennent la file sur le boulevard Haussmann, et il est permis de prévoir un de ces encombrements fantastiques sans lesquels i\ n'y a pas de fêtes brillantes.
Depuis que les journaux ont annoncé la iameuse
soirée que le vrai tout Paris attend tous les hivers avec une impatience qui s'explique, les visites ont succédé aux visites chez Houssaye et les lettres aux lettres, toutes ayant le même but : une invitation.
Du matin au soir, Thôtel de l'avenue Friedland était envahi par lès solliciteurs, et le facteur songeait à s'adjoindre un commissionnaire avec un crochet pour porter les paquets de lettres qu'on envoyait de tous côtés, des lettres de toutes les couleurs, lettres de femmes charmantes, lettres d'inconnus, lettres tnysté- \ ieuses, lettres pressantes.
Et pas seulement des lettres, mais des dépêches. J'en ai vu qui venaient de Bruxelles.
Le dépouillement du courrier était fertile en surprises, allez !
Les solliciteurs d'invitations ne se laissaient rebuter par rien.
Des quatre côtés différents on intriguait pouf une seule et même personne. -
Un Américain commençait ainsi la lettre par laquelle il demande une carte :
c Vous êtes un homme si connu que je désire vous traiter comme si je vous connaissais. »
Une femme, se disant jeune et belle, réclamait un c billet d'entrée » foste restante^ aux initiales C, T.
Une autre écrivait :
« Une jolie bouche vous parle par ma plume... » espérant séduire ainsi l'auteur des Grandes DameSy qui a toujours eu un faible pour les jolies bouches.
Un monsieur, qu^Arsène Houssaye ne connaissait
y 6 SOIREES PARISIENNES
même pas de nom, lui demandait une carte d'invitation pour un autre monsieur qu'il ne connaissait pas davantage.
Cela rappelle cette jolie légende — de Gavarni, je crois :
— Venez-vous à cette soirée ?
•» Je ne connais pas le maître de la maison..;
— Moi non plus.
— Alors?
'^ Cela ne fait rien : vous me présenterez d'abord, et je vous présenterai ensuite I
J'ignore quel a été le nombre des invitations déli« vrées. Toujours est-il que j'en ai vues qui portaient cette mention :
c Prière de ne venir qu'à deux heures du matin — pour la seconde série. »
Cette seconde série n'était pas la moins bonne : c'était celle du souper.
Les redoutes de l'avenue Friedland sont évidemment plus réussies que les soirées les plus réussies de Paris.
Houssaye évite avant tout d'imposer à ses invités un a plaisir » officiellement réglé par programme. Pas de concert fastidieux, pas de comédie de paravent. Il ouvre sa maison, il y reçoit la fleur de tous les mondes, il installe un orchestre dans un coin de sa galerie — l'orchestre de Métra — il donne à danser, il donne à causer, il donne à souper; après quoi chacun est libre de chercher son plaisir oîi il le trouve. Le maître de la maison lui-même n'est plus que son
propre invité et ce n'est pas celui qui s'amuse le moins.
On dirait, par exemple, qu'Arsène et Henry Houssaye ont le don de lire à travers les loups, car pour tous les dominos qui s'arrêtent devant eux, essayant de les intriguer, ils ont un mot qui va droit à son but*
Voulez-vous quelques noms, notés au hasard de la rencontre ? En voici :
Le chevalier Nigra, le maréchal Canrobert, lord
Lytton, le prince Galitzine, de Moltke, Abbatucci,
Alphand, le baron de Beyens, le général de Bernis,
Barbey d'Aurevilly, Ziem, Charles Yriarte, le prince
de Rohan, le comte d'Osmond, le général Blanchard,
le marquis de Valori, Valfrey, les princes Troubetzkoï,
de Tillancourt, le général de Barrai, le comte de Sa-
nafé, le prince de Salm, le marquis de Saint-Georges,
le baron de Soubeyran, Jules Sandeau, de Rothschild,
Paul de Saint- Victor, Bamberger, le prince Bibesco,
Robert Fleury, de Banville, Ricord , Bazilewski,
Alexandre Dumas, l'amiral Coupvent des Bois, Dugué
de la Fauconnerie, Paul Lacroix, Stevens, Ney,
l'amiral Pothuau, Clésinger, Calemard de Lafayette,
Chaplin, Pouyer Quertier, le prince de Polignac, le
comte Potocki, Duruy, Arago, Emile de Girardin,
de Ezpéléta, Egger, Flameng, Anatole de la Forge,
Gustave Flaubert, Feuillet de Conches, de Goncourt,
le marquis de Plœuc , Henri de Pêne , le comte
d'Osmoy, Offenbach, Molinari, Monsclet, Cabanel,
de la Guéronnière, Camille Flammarion, de Heec-
keren, Caro, le comte de Juvisy, Ambroise Thomas,
le baron de Jouvenel, le comte Gurowski, Kœnigswarier, le vicomte de Lancaster, Charles de Lesseps, le comte Laferrière, Robert Mitchell, Henri Meilhac, Miranda, Paul de Cassagnac, Levert, de Fourtou, le duc de Grammont, Carolus Duran, Ernest Picard, Henri Rivière, Cochery, tous les mondes enfin et toutes les opinions.
Quant aux femmes, le loup qui était de rigueur pour elles me commande une discrétion absolue.
Je ne dévoilerai donc pas l'incognito de tous les dominos blancs, roses, bleus, noirs, vert-pomme, grisperle, dont le bruissement charmant et radorable bavardage entre deux valses ont été le plus grand attrait de la nuit.
Et pourtant, que j'en ai reconnu de ces beaux masques, à commencer par Cette mystérieuse et séduisante personne qu'on a pu admirer dans trois incarnations différentes et qui est une bien proche parente — n'est-ce pas ? — du fameux sphinx d'il y a deux ans !
L'élément féminin était beaucoup moins mêlé cependant qu'aux redoutes précédentes. Les invitations sollicitées pour des cocottes ou pour des actrices par trop fantaisistes ont été généralement refusées.
Par exemple, la colonie américaine avait envoyé chez Arsène Houssaye ses plus exquis échantillons, d'adorables jeunes filles, frêles et blondes, dont le teint merveilleusement blanc, les chairs transparentes et It'i yeux brillants se devinaient derrière les entassements de dentelles.
Si la grande galerie de tableaux est envahie par le flot, des groupes charmants se sont formés en revanche dans l'hôtel voisin^ loué par Houssaye à la famille Stebbins, et annexé pour la circonstance.
On y flirte avec ardeur. De tous côtés, dans tous les coins^ on voit des couples qui rappellent |la fin du second acte de V Oncle Sam. On admire aussi la merveilleuse collection de tableaux de M. Stebbins dans laquelle il y a des Fortuny^ des Meissonier^ des Millet, des Diaz^ des Corot à profusion.
Un domino passe^ un domino à allures graves, tout à fait méconnaissable sous son capuchon massif.
Il donne le bras à un petit vieillard à lunettes.
Quelqu'un, montrant le domino sévère, murmure :
— C'est M. Barthélémy Saînt-Hilaîrc!
Le domino se retourne et de la voix la plus féminine et la plus musicale du monde i
— Je vous donne ma parole^ monsieur, que je ne suis pas M. Barthélémy Saint-Hilaire.
— J'en suis sûr maintenant, madame; si vous l'aviez été vous ne me Tauriez pas dit^ vous me l'auriez écrit!
8o SOIRÉES PARrSIENNES