‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 4)Chapitre 16 sur 74 · CARMEN · texte numérisé non relu

CARMEN

3 mars*

Il ne fallait rien moins que les noms aimés de Meilhac et d'Halévy, pour attirer à l'Opéra-Comique ce public vraiment parisien qu'on n'y voit pas d'ordinaire, même les soirs de première.

Les auteurs de la Grande'Duchesse et des Sonnettes^ de la Vie parisienne et de la Petite Marquise, ces fantaisistes si spirituels, ces observateurs si parisiens, joués sur la scène de Scribe, d'Etienne et de Planard ! Quel régal ! On criait par-dessus les toits que le genre de rOpéra-Comique se mourait, que le genre de l'Opéra-Comique était mort, mais si les maîtres du théâtre moderne voulaient s'en donner la peine, s'ils voulaient — comme Meilhac et Halévy — écrire un livret de temps en temps^ ce cri-là ne trouverait bientôt plus d'écho. L'expérience a réussi à Labiche lors

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du Voyage en Chine^ Tempressement du public de ce soir me permet de supposer qu'elle réussira également pour Carmen. L'exemple est donné : en avant, messieurs, en avant !

Par exemple, c'est la première fois depuis longtemps que Bizet n^aura pas gagné la partie d'écarté qu'il a rhabitude de faire, tous les mercredis soirs, avec Henri Meilhac.

Bizet, qui épousa, il y â citiq ans, mademoiselle Geneviève Halévy, la fille du compositeur illustre, habite^ rue de Douai, la même maison que son cousin Ludovic.

Tous les mercredis, ce derfiier reçoit quelques amis^ parmi lesquels MM. Albert Gavé, Albert Millaud, et naturellement Henri Meilhac.

On joue à l'écarté et au whist. Meilhac fait réguHèremôftt une partie, une seule, avec Bizet qui, régulièrement aussi, tourne le roi, d'où îl résôlté que, îiott moins régulièrement, Meilhac perd — ce qrn ne l'empêche pas de recommencer la semaine d'après.

L'Opéra-Comrque, dans le Florentin de Lénepveu, nous avait montré une toile que Carolus Duran avait brossée tout exprès; dans Carmen^ les costumes des dragons sont tout bonnement de Détaille. Quand an pense que le moindre croquis du jeune peintre déjà célèbre vaut des prix fous, on est bien forcé de reconnaître que M. du Locle fait royalemettt les choses.

Ge qui a un peu étonné, ce sont les lances que por« tent ces dragons.

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— Ce ne sont pas des dragons, disait-on, ce sont des lanciers!

Et pourtant ce sont des dragons. Seulement, il paraît qu'en 1834, ^^ Espagne, les dragons portaient des lances. Ce qu'il fallait savoir.

Potel a dessiné lui-même son costume de chef contrebandier; quant à ceux de Galli-Marié, ils sont également d'un peintre de grand mérite, M. Clairîn, l'ami d'Henri Regnault.

Les décors sont charmants, surtout ceux du second et du quatrième acte : la posada et le cirque de Séville.

Mais les pauvres femmes choristes, habituées aux entrées solennelles et aux sorties calmes de la Dame Blanche, doivent se trouver bien malheureuses depuis les représentations de Carmen. Vous ne vous figurez pas tout ce qu'on exige d'elles : elles dansent, se battent, et -r- chose inouïe — fument la cigarette l Dans le nombre, il y en a qui ont dû chanter les chœurs de la première de Richard Cœur de Lion^ et qui pâlissent affreusement chaque fois qu'elles lâchent une bouffée de fumée.

Quelqu'un qui ne doit pas regretter que les répétitions de Carmen soient terminées, c'est mademoiselle Chevalier. Il faut vous dire que mademoiselle Chevalier est une charmante jeune personne, sage, rangée, honnête, timide, pudique, autant qu'il est possible de l'être. Or, elle avait à remplir un rôle de bohémienne, exigeant des allures un peu en dehors, qui ne lui sont pas familières.

Aussi^ dès les premières répétitions, les auteurs s*occupèrent-ils de la façonner à ces allures avec un soin tout particulier. Mademoiselle Chevalier les écoutait docilement et profitait avec intelligence de^ leurs leçons. On avait tout lieu d'être satisfait d'elle, mais les auteurs sont cruels : ils s'imaginèrent de lui jouer un petit tour et de Teffrayer.

— Ce n'est pas du tout cela, lui disaient-ils. Au commencement^ vous en faisiez trop peu, mais main» tenant vous allez trop loin.

Le lendemain^ ils prenaient un air fâché.

— Ohl oh! prenez garde! qu'est-ce que c'est que ce geste-là ! Le public ne tolérera jamais des choses pareilles. Vous tombez dans rinconvenance.

La pauvre enfant en était arrivée à être très sérieu* sèment épouvantée.

Et elle éteignait peu à peu tous ses efiFets. Elle avait beau faire, les reproches ne cessaient pas, et son inquiétude augmentait à chaque répétition.

— Mon Dieu! se demandait-elle, est-ce que je serais réellement devenue une dévergondée ?

Ce n'est que tout à fait à la fin qu'on s*est décidé à a rassurer et à lui dire que tout cela n'était qu'une plaisanterie.

La représentation a fini à une heure du matin — absolument comme à une première de féerie. Les habitants de la rue Favart en étaient scandalisés.

8 mars.

Il paraît qu'on avait collé, l'autre nuit, sur tous les murs de l'Opéra, de petites affiches, enlevées avant l'aurore.

Une main inconnue y avait tracé ces simples lignes :

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