HOPITAL NATIONAL DE MUSIQUE
Les six indispositions de ténors qui ont forcé M. Halanzier à faire relâche motivaient suffisamment cette plaisanterie.
Pour bien des gffens superstitieux, cette épidémie subite de grippe qui s'est attaquée aux principaux gosiers de l'Académie de chant ne pouvait être qu'un châtiment céleste, une façon indirecte de rappeler au gouvernement qu'on avait promis jadis de ne pas terminer TOpéra avant l'Hôtel-Dieu.
Enfin, à force de tisanes, d'infusions, de jujube et de réglisse, on est parvenu à jouer Guillaume Telly qu'on n'appelle plus, dans les coulisses, que :
Guimauve Tell.
M. Halanzier suivait la représentation de sa loge avec une attention et une anxiété qu'on comprend de reste. Si Villaret allait s'enrouer encore! Il est bien pâle, le directeur de l'Opéra, et paraît bien fatigué.
C'est que les grains de sable de la mer sont moins nombreux que les auditions voulues ou forcées que l'infortuné aura eu à subir tous ces jours derniers. Dès
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que la nouvelle de l'enrouement des six ténors a été connue dans les départements, tout ce qui possède dans la poitrine quelque chose ressemblant de près ou de loin à un ut s'est immédiatement mis en route.
Ce qu'on a vu surgir dans la capitale de Robçrts, d'Arnolds, d'Eléazars, de Fernands et de Raouls, est inimaginable. Il en arrivait du Nord, il en arrivait du Midi, il en débarquait de TOuest, il en accourait de l'Est, et le Centre lui-même en envoyait. Quimperlé , Carcassonne , Pont-à-Mousson et Brives-la- Gaillarde assiégeaient le cabinet du directeur de l'Opéra.
En vain celui-ci avait-il pris le parti de défendre sa porte et de s'entourer d'un triple rempart de garçons de bureau. Le ténor de province, quand il voit une occasion de débuter à Paris, est mille fois plus tenace que le plus insinuant des marchands de lorgnettes : les portes étaient forcées, et la surveillance des garçons de bureau devenait illusoire. C'était au point que M . Halanzier ne pouvait plus ouvrir un meuble sans qu'il en sortît aussitôt une voix qui chantait :
O Mathilde! idole de mon âme!
Si, voulant échapper à cette avalanche de ténors et donner quelques instants de repos à son tympan martyrisé, il allait faire un petit tour, la persécution ne cessait pas pour cela. Dans la rue, un passant s'arrêtait à côté de lui et entonnait :
Dieu m'éclaire, Fille chère !
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Il voulait fuir : de l'autre côté, il se heurtait à un autre passant :
Amis, la matinée est belle !
Eperdu, [ahuri^ fou, il se décidait à ne plus marcher qu'au tpilieu de la chaussée, se croyant en sûreté* Un fiacre passait, et dans ce liacre il entendait ;
Des chevaliers de ma patrie L'honneur fut toujours le^soutien 1
Enfin, avant-hier, il entre dans un restaurant pour dîner. Le garçon qui lui apportait son potage se campe devant lui et se met à lui chanter ;
Ange si puri ..
C'était un faux garçon !
[ J lù mars»
Inutile de parler du bal des artistes qui a lieu cette nuit, à rOpéra-Comique. Il ressemblera forcément à celui de Tannée dernière, comme celui de l'année dernière ressemblait à celui d'il y a deux ans.
Les loges seront occupées par les mêmes artistes, — plus vieilles d'un an, ce qui est toujours désagréable à constater ; — la cohue sera la même dans la salle et au foyer; on s*ennuiera jusqu'à une heure du matin, après quoi la glace se fondra imperceptiblement; les
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danses s'animeront peu à peu^ puis finiront par devenir générales.
Et à la prochaine assemblée de l'Association, le rapporteur §ura Toccasion de nous fournir quelques notes curieuses sur la façon dont on place les billets, comme M. Omer le fit, je ne sais plus quand, dans ce passage de son rapport^ resté fameux :
« Rendons hommage à mademoiselle Blanche Pierson qui, par une combinaison ingénieuse, a placé 400 billets au lendemain du bal. »
Je laisse donc à d'autres le soin de vous parler de la fête de cette nuit. Je me demande^ moi, pourquoi les journalistes n'ont jamais songé à organiser une société comme celle que préside le baron Taylor. Si les journalistes avaient^ eux aussi^ leur caisse de retraite, on arriverait à donner tous les ans un bal bien étonnant.
Le bal des journalistes 1
Il va sans dire que ce bal ne devrait pas être un bal comme les autres.
La presse^ quand elle s'y met, doit faire les choses grandement. Rien n'est assez beau pour elle, et, grâce à sa toute-puissance, il n'est pas d'obstack qu'elle ne soit capable de surmonter.
Aussi quel rêve magique : T Opéra-Comique serait trop mesquin ; le gouvernement ne manquerait évidemment pas d'exiger que la fête eût lieu à l'Opéra. On n'aurait à payer ni gaz, ni décoration, ni fldurs. Belloir serait trop heureux d'apporter ses plus riches tentures, la Ville dévaliserait ses serres pour garnir la
salle de bal^ M. Alphand passerait plusieurs nuits à étudier et à disposer un ensemble féerique.
Le personnel ordinaire des bais serait naturellement mis de côté ; rien n'est trop beau pour la presse I
Autour de l'Opéra se tiendrait l'illustre M. Philippart et la plupart des membres des grands conseils d'administration ayant accepté avec empressement la mission délicate d'ouvrir les portières. Ces messieurs, en habit noir et cravate blanche, refuseraient — cela va sans dire — d'accepter le moindre pourboire. Au lieu de ramasser les bouts de cigares sur le pavé, ils offriraient aux arrivants les produits les plus exquis de la Havane.
Au contrôle, trois régents de la Banque de France; rien n'est trop beau pour la presse.
Le vestiaire serait tenu par tous les grands tailleurs de Paris : Renard, Dusautoy, etc., auxquels seraient adjoints les chapeliers les plus en renom. Au lieu de rendre au public des effets froissés et des couvre- chefs écrasés, ainsi que cela se pratique dans les bals ordinaires, ce vestiaire hors ligne s'occuperait pendant toute la soirée de recoudre les boutons aux pardessus, et de donner des coups de fer aux chapeaux : rien n'est trop beau pour la presse.
Le buffet aurait pour garçons Verdier, Bignon, Brébant, Noël, et autres restaurateurs à la mode.
Quant à l'orchestre — ohl l'orchestre! — il serait conduit par M. Ambroise Thomas en personne; Gounod jouerait delà harpe; Offenbach, du violoncelle; Lecocq, du flageolet ; ûelibes, du violon; Hervé, du
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cornet à pistons, et Vasseur, de la timbale. On permettrait peut-être à Strauss de distribuer les parties d'orchestre aux illustres exécutants. Rien n'est trop beau pour la presse.
Faut-il dire que les femmes les plus suaves, les beautés les plus adorées, se disputeraient les coupons de loges ? Seulement les rôles seraient renversés : ce seraient elles qui inviteraient les journalistes à leur faire l'honneur d'une polka ou d'une valse.
La plupart de nos confrères, voulant donner à cette fête tout l'éclat qu'elle méritait, ne manqueraient pas de venir en costume.
On verrait, par exemple : Louis Veuillot en berger Watteau, charmant costume de satin rose avec houlette enrubannée et mouton vivant, tenu en laisse par une faveur;
Sarcey en sylphide, avec des ailes de gaze dans le dos, bondissant et gracieux, traversant les groupes avec la légèreté d'une Sangalli;
Barbey d'Aurevilly, représentant à lui tout seul les trois mousquetaires : souriant comme Aramis, fort comme Porthos et fièrement campé comme d'Artagnan;
About, en girouette; Meurice et Vacquerie en Giroflé'-Girofla^ et Détroyat en pécheur napolitain;
Gambetta, en ballon captif, se tiendrait à r<sntréedu balcon, et Guyot-Montpayroux, en porteur d'eau, ferait vis-à-vis à Janicot en vieille douairière.
Pas de bouquetières ; elles seraient remplacées par mes aimables confrères, Prcvel, Lafiirgue, 0$wald et
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Mendel : ils ont tellement l'habitude rie vivre parmi les fleurs.
Mais ;e m'arrête. J'ai bien peur que le bal des journalistes ne reste à l'état de rêve. D'ailleurs, faut-il le regretter? — Etant données les divergences d'opinions et la passion de polémique qui existent entre les différents journaux de Paris^ ce bal n'aurait peut-être jamais le caractère de cordialité qui distingue celui des artistes.
Et le galop final courrait grand risque d'être remplacé par le pugilat final.
i5 mars.
Les c&écteurs sont inquiets. Le soleil de ces dertiiers jours, précurseur du printemps, n'est pas feit pour les rassurer. Si les recettes allaient baisser 1 C'est pour eux la grosse question.
EUe a pour moi beaucoup moins d'importance.
Mais comnie fe auis pourtant obligé d'être parfaitement renseigné à cet égard, j'ai trouvé le moyen de savoir, sans être obligé de me rendre chez Peragallo, ce que tel ou tel théâtre a encaissé dans la soirée.
Pour arriver à un tel résultat, il m'a fallu me livrer à des études très longues et très minutieuses. Qu'on en juge par les quelques exemples que je vais citer.
Aux Bouffes, lorsque l'on a fait quatre mille francs,
M. Comte, dès qu'il vous aperçoit, vous envoie du bout de la main un petit salut amical et passe.
Quand on a fait deux mille cinq cents, il vous tend la main :
— Comment allez-vous?
— Pas mal, et vous ?
— Très bien, je vous remercie.
Et il passe.
Quand on a fait quinze cents, il vous arrête:
— Eh bien, comment va?
— Pas mal.
— Il me semble que vous passez bien fier.
— Moil Vous plaisantez...
— Est-ce que vous ne remontez pas le boulevard avec moi ?
— Très volontiers.
— Eh bien! que faites-vous de bon? Est-ce que vous travaillez? Oui... Vous avez raison. Il faut se donner du mal... Vilain moment... Pas un étranger à Paris, etc., etc.
Au Palais-Royal, c'est M. Choler qui est le thermomètre des recettes quotidiennes. La façon dont il donne la main à l'auteur qui est sur l'affiche, en dit plus que les plus longs discours.
Sa poignée de main peut toujours se décomposer ainsi:
Trois doigts — grand succès.
Deux doigts — succès d'estime.
Un seul doigt — four.
M. Montigny, par exemple, est impénétrable. Excel-
lent homme, directeur généralement aimé, il affecte assez volontiers une brusquerie qui n'est peut-être pas dans sa nature. Qu'il s'agisse d'une pièce de Dumas ou d'une pièce d'Eugène Nus, M. Montigny est toujours le même... toujours bourru. Fait-il de l'argent ou n'en fait-il pas ? Je ne me charge pas de le lire sur sa physionomie. Seulement, passez devant le Gymnase, dans l'après-midi. Si vous voyez M. Montigny au bureau de location, s'entretenant avec M. Derval, c'est que tout va bien. Dans le cas contraire, M. Montigny ne met jamais les pieds à son théâtre.
Le directeur des Variétés, quand les recettes marchent, a la moustache moins fournie, mieux peignée. La figure, soigneusement rasée, est comme illuminée par un sourire.
Quand elles ne marchent pas^ hélas! la moustache s'allonge, ses pointes se tortillent tout de travers. On comprend que, préoccupé et nerveux, M. Bertrand passe une partie de la journée à se tirer cette malheureuse moustache qui n'en peut mais.
Et puis, il n'a pas le courage de se raser. Quand les recettes des Variétés baissent sérieusement, M. Bertrand laisse pousser sa barbe!
M. Cantin, lorsqu'il a un four, est toujours fringant, plus exubérant que jamais, gai, enchanté, heureux.
Il porte une rose à la boutonnière. Tout cela pour laisser croire que les journaux induisent le public en erreur^ que le tour est un succès et qu'il fait beaucoup d'argent.
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Depuis la Fille de Madame Angot^ M. Cantin a consommé pas mal de roses.