‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 4)Chapitre 18 sur 74 · PREMIÈRE A DÉJAZET · texte numérisé non relu

PREMIÈRE A DÉJAZET

ï8 mars.

Une première à sensation. Il n'était question que de cela^ depuis huic jours, dan^ tout le faubourg du Temple,

Geneviève de Brébant inspirait à la direction une confiance illimitée, et si elle n'a pas dépensé pour ce vaudeville une centaine de mille francs, c'est tout simplement pour ne pas faire à Offenbach une concur* renCe par trop déloyale.

Toute là jeunesse du quartier est là ce soir : un tas de gommeux de derrière les comptoirs, la rose à la boutonnière et le cure-dent à la bouche, ravis d'assister à une première moyennant la somme modique de trois francs. Au milieu de ce public spécial» je remarque le prince Troubetskoï, Offenbach - qui est parti après le premier acte, — Cogniard, Siraudin, Koning; mesdames Raymonde, Demay , Valérie, Zulma Bouffar, Grandvillc et Fanfan Benoiton.

Il s'est joué, en même temps que la pièce, une petite comédie dans la salle, qui me suffirait à elle seule pour ne pas me faire regretter ma soirée.

C'est la comédie des triples emplois.

Une grande partie des fauteuils d'orchestre, par une combinaison aussi ingénieuse qu'inexplicable, avait été louée en double, ce qui n'a pas empêché la direction de faire le service de la presse.

Pendant que deux personnes se disputaient, leur coupon à la main, le même fauteuil, ce fauteuil était occupé par une troisième personne non moins munie d'un coupon.

Les contrôleurs aux abois donnent la réplique aux acteurs, et une ronde d'Eudoxîe Laurent se trouve noyée dans ce dialogue épique :

Le Contrôleur. — Ces places ne sont pas à vous.

Le Monsieur. — Mais si. . .

Le Contrôleur. — Mais non. . .

Le Monsieur. — C'est le directeur qui me les a données.

Le Contrôleur. — Votre nom?

Le Monsieur. — Le Pont-Neuf.

Le Contrôleur. — Hein ?

Le Monsieur. — Le magasin du Pont-Neuf î

L'intelligent directeur du théâtre Déjazet avait eu d'abord l'intention de faire son affiche absolument semblable à celle de la Gaîté, de façon à attirer, grâce à ce trompe-l'œil, une partie de la clientèle d*Offenbach.

Mais les auteurs s'y opposèrent et exigèrent que la lettre E du nom de Brébant fût beaucoup plus en relief que les autres.

— Puisque vous le voulez, s'écria M. de Jallais, mettons un E rouge !

lOO SOIRÉES PARISIENNES

M. Grange, voyant là une allusion blessante pour sa personne, déclara que si on lui faisait cette mauvaise plaisanterie, il renoncerait à signer la pièce.

Devant une pareille menace, on dut céder, et VE de Brébant resta noir.

Mais ce pauvre Brébant a bien souffert depuis que la pièce est en répétition I

Tous les jours, deux, trois, quatre visiteurs lui étaient annoncés. C'étaient de pauvres diables d'acteurs qui lui débitaient le petit speech suivant :

— Nous sommes artistes du théâtre Déjazet, oh nous allons jouer un vaudeville qui doit immortaliser votre nom. Comme vous êtes la gratitude et la générosité mêmes, nous comptons sur vous pour nous faire faire un repas des mieux corsés.

On m'assure que le directeur lui-même s'était laissé aller à cette douce idée d'être bien nourri sans bourse délier. Cette perspective n'avait pas peu contribué à lui faire recevoir la pièce de MM. Grange et Buguet.

— En échange des repas que je ferai chez vous^ aurait-il dit à Brébant, j'afficherai tous les soirs vos menus dans mon foyer du public. Libre à vous de placer une affiche du théâtre Déjazet dans tous vos cabinets.

— Ça dépend desquels, aurait répondu ironiquement le successeur de Vachette.

MARS 1875 lOI

ig mars.

En écoutant, ce soir, un acte de Guillaume^ je ne pouvais m'empêcher de songer à ce que doit être en ce moment la position d'un abonné de l'Opéra contraint, de par son abonnement, à entendre six ou huit fois par mois l'ouvrage de Rossini, et quatre ou cinq fois la Juive et la Favorite I

Guillaume est un chef-d'œuvre, je le sais bien. Mais toujours le même chef-d'œuvre ! La Juive est un chefd'œuvre, je le sais encore. Mais toujours la Juive ! La Favorite n'a rien de désagréable, soit. Mais toujours \di Favorite! Et en dehors de ces trois opéras, rien, absolument rien. C'est une navette ininterrompue. Avant-hier, Halévy; aujourd'hui, Rossini; aprèsdemain, Donizetti. Pauvres abonnés I

Notez que je n'incrimine en rien M. Halanzier qui n'est nullement responsable d'un état de choses auquel il a remédié du mieux qu'il a pu. Je constate simplement un fait et je répète : pauvres abonnés !

Jadis, au temps de l'Opéra de la rue Le Peletier, les distractions ne leur manquaient pas. D'abord le répertoire était plus étendu. Tous les quatre ou cinq ans même, il arrivait qu'on donnait un opéra nouveau ou un ballet inédit — la Coupe du roi de Thulé et Coppélia^ par exemple, sans compter Erostrate qu'on peut, du reste, ne pas compter.

Puis, il y avait les débuts, les artistes en représentations« les rentrées de M. Faure, les sorties de M.

Faure, les bénéfices de M. Faure. Bref, la situation d'abonné n'avait rien de trop lamentable.

Vint rincendie. Cela allait encore. Le déménagement de rOpéra, son installation provisoire à la salle Ventadour ; tout cela ne manquait pas de charmes. Il était piquant de retrouver dans ce cadre exigu les ou-, vrages qu'on avait vu représenter rue Le Peletier avec tous les déploiements de la mise en scène. On était campé et l'on s'en amusait. Du reste, la perspective de s'établir bientôt dans le splendide palais que pré* parait M. Garnier, aurait fait passer sur bien des choses.

Quelles fêtes que les premiers jours du nouvel Opéra! La salle, les couloirs, le foyer, l'escalier, les vestibules, étaient parcourus, admirés, détaillés avec un enthousiasme sans bornes.

Malheureusement tout a une fin, surtout l'enthousiasme. La salle, on la connaît maintenant, les couloirs, le foyer, l'escalier, on les sait par cœur, et l'on se retrouve abonné comme devant, avec trois opéras en perspective pour occuper le répertoire.

Bien entendu, je ne parle pas de Tabonné amateur qui vient passer une heure à l'Opéra pour flirter au foyer de la danse ou causer dans les loges.

Mais l'abonné par vocation, l'abonné convaincu, l'abonné dilettante, l'abonné qui est 'abonné parce qu'il aime la musique. Je me le dépeignais sous les couleurs les plus sombres, dans un état voisin du désespoir et de Tahurissement.

Eh bien I on vient de m'en [montrer un qui sup-

porte admirablement, et depuis fort longtemps, le poids accablant du répertoire.

Il a soixante ans au moins, est fort bien conservé, toujours correctement mis, souriant, causeur assez agréable. Depuis quarante ans, il est abonné de l'Opéra. Le numéro de son fauteuil n'a jamais changé. Les soirs pairs il va au club, les soirs impairs il dîne à six heures, — de façon à arriver au théâtre pour Touverture.

Il se passerait de son cigare après dîner plutôt que de l'ouverture de Guillaume Tell !

Dès les premières mesures, une double extase s'emr pare de sa personne. Pendant la symphonie de la tempête, il jette sur ses voisins des regards mourants. Son pied bat doucement la mesure du finale. Il connaît tous les musiciens, et, bien qu'il ne leur ait jamais adressé la parole, il s'intéresse à eux ; il se dit, en venant occuper sa stalle :

— La clarinette a bonne mine, bien meilleure mine que mercredi dernier. Mais qu'a donc le violoncelle ? Il me paraît souffrant I

Le rideau se lève sur le premier acte de Guillaume.

L'abonné examine le décor comme s*il le voyait pour la première fois. Arnold l'intéresse, Guillaume l'émeut. Le superbe finale du premier acte le transporte.

A Timmortel trio du second acte, l'abonné ne se possède plus.

— Monsieur, dit-il à son voisin, abonné comme ^vii, et depuis longtemps aussi, ceci est positivement un chef-d'œuvre.

Et il ajoute en a parte :

— Quel génie, ce Rossini.

Après le second acte, il va au foyer de la danse. Le^ danseuses sont pour lui de bonnes amies, des entants. Il y en a qu'il a vues grandir et qui le traitent en papa. Souvent il leur apporte des bonbons^ des chatteries quelconques.

Le troisième acte le retrouve dans sa stalle. Le ballet a beau être toujours le même, il n'en connaît pas de plus réussi.

Enfin, quand arrive le Suive:['moîj l'abonné murmure invariablement :

— Ah I celui qui n*a pas entendu Duprez dans cet air n'a jamais rien entendu !

Voilà quarante ans qu'il est à son poste. Il n'a pas voulu se marier parce que le mariage l'aurait forcément arraché à sa stalle chérie ; il n'a jamais eu de maîtresse pour avoir le libre emploi de ses soirées. Bref, il n'a manqué qu'une fois à la représentation, un soir où une grippe affreuse Tavait cloué au lit. Et, ce soir-là, comme la parente qui était restée pour le soigner lui demandait s'il n'avait besoin de rien :

— Si, avait-il dit en lui montrant le piano, jouemoi l'ouverture de Guillaume Tell,

22 Mars.

La Fille de Roland est le drame à la mode. Le carême a beau éloigner du théâtre une portion assez notable de spectateurs, la Comédie-Française fait le maximum et la tragédie de M. le vicomte Henri de Bornier poursuit sa brillante et glorieuse carrière.

Il est vrai qu'à la rigueur les sévères beautés de ce drame en vers ne sont pas incompatibles avec le recueillement qu'impose la semaine sainte. La Fille de Roland peut être considérée comme un oratorio et je me demande pourquoi, par tolérance spéciale, on ne l'exécuterait pas le vendredi saint aussi bien que n'importe quelle symphonie sacrée des concerts spirituels.

Les toilettes noires sont en majorité rue Richelieu. Au foyer, les conversations sont peu bruyantes. Le public subit, à son insu, l'influence de la pièce, et, de même qu'il fredonne des ariettes dans les couloirs de la Gaîté, il songe — pendant les entr'actes de la Fille de Roland — à Joyeuse et à Durandal.

L'interprétation de la nouvelle tragédie continue à être bonne. M. Maubant tire ses meilleurs effets de la belle voix dont la nature l'a doué.

— Mon Dieu, se dit-on en l'écoutant, s'il pouvait donc remplacer Belyal à l'Opéra I

M. Mounet-SuUy crie sans raison, puis se tait sans qu'on sache pourquoi. Ses explosions sont aussi inex-

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plicables que ses murmures. Mais il est si beau ! La Comédie- Française a Croizette pour les fauteuils d'orchestre et Mounet- Sully pour les fauteuils de balcon.

C'est à Sarah Bernhardt, en somme, que revient la plus grosse part du succès. Elle a des élans vraiment remarquables et^ par moment, sa voix harmonieuse et pénétrante a des accents de clairon qui résonnent admirablement dans la vaste salle des Français.

Ce que l'on ignore généralement, c'est que la Fille de Roland fut montée au Théâtre-Français sans le moindre enthousiasme. La pièce avait été reçue par le comité k titre de simple encouragement. On voulait décerner à M.Bornier, travailleur infatigable, quelque chose comme un prix Monthyon dramatique. Du reste, M. Perrin ne comptait pas lui-même sur la pièce.

— C'est, disait-il, un essai littéraire des plus honorables, un drame plein de bon sentiment, mais ce n'est pas la pièce du public, comme le Sphinx^ par exemple.

Personne ne comptait sur plus de douze ou quinze représentations.

Il est vrai de dire que le directeur du Théâtre- Français n'est pas le seul qui ait commis des erreurs de cette sorte, et l'histoire du théâtre nous offre mille exemples piquants de ces jugements anticipés prononcés par les directeurs et cassés par le public.

Pour n'en citer que quelques-unes : la Vie parisienne^ à la répétition générale, produisit un si désastreux effet que la direction offrit séance tenante une prime aux auteurs s'ils consentaient à retirer leur pièce.

Mars idyS 107

La Fille de Madame Angoty qui n'a que ce seul point de rapport avec celle de Roland, n'inspirait à M. Cantin, qu'elle devait enrichir, qu'une confiance des plus limitées. Tout le monde sait que, comptant à peine sur un succès d'estime^ il avait monté la pièce de Lecocq avec une sage économie.

La veille de la première représentation, il disait à Milher :

— Mon pauvre ami, préparez-vous à reprendre dans peu de jours le costume austère du moine Fulbert !

La Maîtresse légitime, qui est un des grands succès de l'Odéon, donnait d'avance la chair de poule à tous les pensionnaires de M. Duquesnel.

-— La pièce est horriblement risquée I

— Elle choquera les bourgeois I

— Le dénouement en est impossible l

— Elle ne finira jamais!

Ehl mais, cette prédiction-là était plus raisonnable que les autres, La Maîtresse légitime finira, mais pas avant sa centième représentation.

Aux Variétés, cela n'est un mystère pour personne, M. Bertrand ne joua les Trente millions de Gladiator que parce qu'il ne pouvait plus faire autrement.

Le soif de la première, il n'arriva à son théâtre que tard, pensant venir assez tôt encore pour assister à l'enterrement de première classe auquel il s'attendait. Quelle ne fut pas sa surprise, lorsque Dupuis vint lui dire :

— Mais c'est un succès énorme ?

Enfin, Girofle' Girojla^ malgré la paternité de Le-

coq, n'avait pas réussi à tenter les directeurs parisiens. Lorsqu'on joua la pièce à Bruxelles, tous les directeurs à opérettes se transportèrent en personne dans la capitale de la Belgique, bien décidés chacun à l'acquérir pour son compte personnel.

L'opérette eut un très grand succès et pourtant aucun d'eux ne traita avec les auteurs. A qui leur en demandait la raison, ils répondaient ;

— C'est gentil, mais ce n'est pas ce qu'il laut à Paris.

Ou bien encore :

— Heul heu! c'est une pièce d'exportation!

Et pourtant, cette fois, ils n'avaient pour se tromper aucune excuse valable. En effet, le proverbe dit :

— Nul n'est prophète en son pays.

Et ils n'étaient pas dans le leur.

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