LES INGRATS
28 Mars.
M.Claretie est, de tous nos confrères, celui qui mérite le mieux l'épithète de sympathique, devenue un peu banale à force d'être prodiguée. C'est un aimable et charmant garçon qui a su se faire des amis partout. Et de même qu'il compte des amitiés sérieuses dans tous les camps^ il a eu des succès dans tous
les genres. La chronique, l'écho, le feuilleton dramatique, le roman, l'étude historique ont été abordés par lui avec un égal bonheur. Au théâtre il n'avait fait qu'une seule tentative : la Famille des Gueux, représentée à TAmbigu. Mais ce drame fut joué en même temps que Patrie ! et le succès éclatant de la pièce de Sardou lui fit naturellement du tort. Ce soir, la nouvelle direction de Cluny conviait le public à la seconde œuvre dramatique du jeune écrivain et je vous prie de croire que le public était accouru nombreux.
Tous les confrères étaient là, petits et grands, jeunes et vieux, les confrères arrivés, les confrères en herbe, tous disposés à applaudir et ne demandant qu'à assister à un succès — ce qui est rare quand il s'agit de la pièce d'un confrère.
La comédie de M. Claretie nous réservait la primeur d'une curiosité bien parisienne, une de ces exhibitions qui font sensation et qui ajoutent à l'intérêt de la comédie, ce je ne sais quoi qu'au théâtre on appelle un clou.
L'Opéra a sa salle, le Tour du Monde a son éléphant, Geneviève de Brabant a son ballet de nounous et son défilé microscopique, les Fugitifs ont l'explosion de la poudrière et la prise de Delhi, les Ingrats ont Laferrière en cheveux gris.
Quelle attraction I Laferrière vieux, Laferrière père, Laferrière ridé ! Qui nous eût dit que nous assisterions jamais à cette transformation inouïe ?
On s'était si bien habitué à le voir toujours jeune, toujours brillant^ plein d'ardeur, brûlant d'amour, se
roulant aux genoux de tous les cotillons, qu'on ne se le figurait plus autrement.
La jeunesse de Laferriôre était une gloire nationale.
L'étranger nous l'enviait.
Et la voilà qui disparaît, la voilà qui s'écroule — cela juste au moment où Tacteur vient d'attacher son nom à une eau qui garantit à tous les vingt ans à perpétuité.
C'est là un de ces événements considérables qui font époque dans l'histoire d'un peuple.
Et puisque nous voilà en République, je propose que Tannée 1875 devienne l'an I de la vieillesse de Laferrière.
Autre attraction : le début de mademoiselle Camille Schettler. — Vous ne connaissez pas ? — Eh bien, disons mademoiselle Fanfan Benoiton, comme l'affiche, et vous serez tout de suite au fait.
Mademoiselle Fanfan Benoiton ! N*est<e pas une chose curieuse que ce nom] auquel la jeune artiste est éternellement condamnée ? Elle aura beau faire, la pièce de Sardou pèsera sur son existence entière. Fanfan Benoiton elle a été, Fanlan Benoiton elle est, Fanfan Benoiton elle restera toujours et malgré tout. A soixante ans, elle sera encore Fanfan Benoiton.
C'est sous ce nom qu'elle a été connue, célèbre même, et elle doit le conserver sous peine de perdre tout le bénéfice de cette célébrité d'un jour. Mademoiselle Camille Schettler, c'était toute une carrière à recom*mencer. Mademoiselle Fanfan Benoiton, c'est une ancienne connaissance que Ton retrouve — après un in-