LA JUIVE
8 janvier
Je viens d'assister à la seconde inauguration de TOpéra, l'inauguration avec un vrai spectacle et devant un vrai public, c'est-à-dire devant un public composé en partie des mêmes éléments que celui de mardi, mais ayant laissé sa froideur de gala au vestiaire, ne se gênant plus pour goûter à Taise les beautés de la Juive, les élans passionnés et dramatiques d'une artiste hors lignée et pour applaudir toutes les fois que l'occa< sion s'en présente.
L'extérieur du Nouvel-Opéra n'est plus plongé qu'à moitié dans Tobscurité de l'autre soir. Des ifs de gaz ont été installés, depuis hier^ sur les balustrades de la loggia. Encore un effort et la façade du monument sera éclairée comme elle mérite de Têtre.
C'est d'autant plus nécessaire qu'on s'expose, en dérobant l'Opéra aux regards de la foule, à voir renouveler des erreurs fâcheuses dans le genre de celle-ci :
Un diplomate étranger, fraîchement débarqué à Paris, voyant — le soir de l'inauguration — des illuminations partout, excepté devant l'Académie nationale de musique, est entré tout droit au Bazar du voyage en demandant où se trouvait la loge du ministère des affaires étrangères. Une fois dans le magasin, il a reconnu sa méprise; mais franchement — au point
de vue de l'éclat du dehors — il avait le droit de s'y tromper.
Une salle splendide. J'y ai remarqué madame la comtesse de Paris, M. Magne et sa fille, madame Thirion de Montauban avec M. et madame Henri Schneider et madame Asselin, la famille Aguado, M . et madame Alphonse de Rothschild, la comtesse Léopold Lehon avec la comtesse Walewska et mademoiselle Walewska, la famille de Crisenoy dans la loge du chef de l'Etat, le duc de Chartres, madame de Béhague, madame Johnston avec la marquise de Castellane, M. et madame Maurice Richard, le comte d'Espeuihles, le comte de Turenne, le prince de Sagan, le baron Larrey, M. et madame Garfounckel, Ziem, le docteur Fauvel, Ernest Daudet, presque tous les critiques musicaux, M. et madame Musard, mesdames Gueymard, Rosine Bloch, Lloyd, Hortense Schneider et Lasseny,
Je n'ai pas à rendre compte de la représentation qui a marché à merveille. La mise en scène est magnifique et les décors sont dignes du chef-d'œuvre qu'ils encadrent.
^M. Bosquin, grippé, a été remplacé au pied levé par M. Vergnet.
Les foyers étaient encore fort animés ce soir. Il en sera probablement ainsi tant que la curiosité du public ne sera pas épuisée. Mais après ? Fera-t-on, au Nouvel-Opéra, ce qu'on fait ailleurs : les dames resterontelles dans leurs loges pendant les entr'actes ? Ce serait désolant. Vous figurez-vous ce splendide salon qui
a8 SOIRÉES PARISIENNES
n'a pas son pareil dans aucun palais du monde, désert ou hanté seulement par des Anglais en veston et par des provinciaux crottés ?
Il faut que les grandes dames donnent l'exemple. Il faut que les abonnées ne craignent pas de faire du grand foyer un centre de réunion. Il y a là une foule de coins adorables où Ton peut s'isoler si Ton veut et causer à Taise. C'est au foyer qu'il faut venir montrer et admirer les toilettes; c'est au foyer qu'il faudra donner ses rendez-vous. Si l'on n'adopte pas tout de suite cette mode, dans six mois le palais de l'Opéra aura perdu son principal attrait.
Maintenant, la direction peut contribuer à rendre cette innovation possible en exigeant rhabit noir et
cravate blanche ainsi que cela se pratique dans tous es théâtres de Londres.
A la rigueur on pourrait faire une exception à cette règle pour les représentations du dimanche.
Au foyer de la danse, on s'entretient beaucoup du nouveau ballet qu'on prépare pour mademoiselle Sangalli. C'est un ballet en deux actes de MM. Jules Barbier et Léo Delibes, intitulé: Sylvia, Quatre scènes du premier acte sont complètement sues. En se dépêchant un peu, la première représentation pourra avoir lieu au commencement du mois de mars.
Un écho recueilli dans ce foyer où l'on bavarde si gentiment.
Une jeune ballerine qu'on élève à la brochette pour faire, plus ou moins prochainement, les beaux soirs de la danse, et qui a moins d'esprit que de jarrets.
répétait dernièrement le premier acte de Giselle.
— Ce n'est pas ça du tout, disait-on, pas assez de désespoir, pas assez de passion. Il faut une pantomime plus vive, plus expressive. Voyons... pénétrez- vous bien de la situation : si vous étiez délaissée par votre amant... que feriez- vous?...
— J'en prendrais un autre! répondit la danseuse. La leçon en resta lu.