L AFFAIRE COVERLEY
20 avril.
La représentation de l'Ambigu était attendue avec une certaine impatience. La nouvelle direction avait eu la main assez heureuse jusqu'à présent, puisque les trois pièces nouvelles qu'elle a jouées depuis qu'elle est en fonctions ont été des succès de première. Si elles n'ont pas fait tout l'argent qu'on pouvait espérer, il faut l'attribuer au discrédit dans lequel était tombé l'Ambigu^ grâce à la funeste administration de M. Billion. Les théâtres ne se remettent que lentement de crises aussi prolongées, et il est certain que ï Officier de Fortune^ Cocagne et Rose Michel^ s'ils n'ont pu séparément, et du premier coup, relever le théâtre de M. Fischer, ont suffi à eux trois pour réhabiliter la scène du Borgne et du Drame de Gondo.
Je n'en veux pour preuve que la brillante chambrée de ce soir.
Par exemple, je suis arrivé au théâtre un peu inquiet.
Je savais que le drame nouveau, sur lequel TAm-
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bigu fonde de grandes espérances, était l'œuvre de M. Barbusse.
Qu'est-ce que Barbusse? Qui connaît Barbusse? D'où vient- il? Est-il jeune? Est-il vieux? Il est évident qu'il est de mon devoir de l'apprendre au lecteur. Mais je n'aime pas aller aux renseignements et les émotions du métier de reporter me laissent un peu froid. On peut du reste s'adresser au concierge, au contrôleur, au secrétaire ou même au directeur de l'Ambigu pour savoir ce que c'est que Barbusse. On vous répondra :
— Barbusse 1 Mais c'est Tauteur d'un drame que nous jouerons cent fois. . . au moins !
C'est insuffisant. Trouvons mieux. Justement, voici Armand Gouzien, un amateur de complaintes et qui en a fait de fort réussies.
— Connaissez-vous Barbusse, ô Gouzien?. . .
Si je connais Barbusse? Attendez donc. N'est-ce pas celui dont parle la célèbre complainte :
Jamais on n'avait vusse Un homme aussi Barbusse.
En attendant un renseignement plus précis, lorgnons la salle.
Elle est fort jolie, la salle.
Beaucoup d'actrices, énormément de jeunes gens et plusieurs correspondants des journaux anglais.
Dans une loge de premier étage, on me montre le précepteur du vrai Roger Tichborne qui, dans le fameux procès de Londres, est venu témoigner contre
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eelui que, à tort ou à raison, on considère comme un usurpateur.
— Voici Ciaretie ! Connaissez-vous Barbuss?
— Parfaitement.*. Napoléon OsCar Barbuss...
— Ah t enfin !
— C'est celui dont parle Racine dans Britannicus :
On verra d'un côté le fils d'N. O. Barbui, Appuyé de Sénèque et du tribun Burrhus.
Ce n'est pas encore cela. Occupons-nous, en attendant mieux, du côté pittoresque de la pièce.
Ce qui a beaucoup amusé et beaucoup surpris, c'est le nombre incalculable de costumes revêtus par Deshayes pendant la durée des deux premiers actes. Le Protée de la fable est distancé; les métamorphoses d'Ovide n'ont plus raison d'être.
Dans ce double rôle, où il est en même temps luimême et un autre, Deshayes opère plus de dix transformations sucessives, presque sous les yeux du public, sans que celui-ci puisse.un instant s*en apercevoir. Notez qu'il ne s'agit pas, comme cela se fait d'ordinaire, dans ces sortes de pièces, d'ôter un vêtement sous lequel un autre se cache. Non pas. L'acteur est obligé d'ôter son habit, son gilet, son pantalon, et jusqu'à ses bottes, et il le fait avec une dextérité telle, qu'on se demande si Brunet ne se trouve pas dans les coulisses pour lui donner un coup de main.
Je profite d'un entr'acte pour me livrer à de nouvelles recherches.
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— « Barbusse, me dit Meilhac» vous pe le connaissez pas... vous?
— Non, qu'y a-t-il d'étonnant ?
— Mais vous n'avez donc jamais vu la Belle Hélène.
C'est le roi Barbuss' qui s'avance !
— Merci, ce n'est pas le même î
-- Eh f non, s'écrie Edouard Fournier, ce n'est pas le même... Il s^agit de Lucius Mevius Torquatus Barbus qui prit part à la troisième guerre punique sous Scîpion TAfricain.
— Cest cela, ajoutent Lapommeraye et Laforêt,quel génie que ce Fournier f quel savant ! quel critique ? il n'y a que lui !
Inutile de dire que le Torquatus Barbus qui combattit sous Scîpion l'Africain n*a rien de commun avec l'autejLir de V Affaire Coverley.
Peut-être tout à l'heure serai-je plus heureux.
Voici le fameux acte du chemin de fer. Il a fallu l'attendre pendant trois quarts d'heure, mais le public n'est pas fâché de ces retards qui excitent sa curiosité, surtout quand la chose en vaut la peine.
Et, disons-le tout de suite, notre attente n'a pas été déçue.
On a rarement mis en scène un truc plus émouvant.
La salle est curieuse à regarder pendant ce tableau à sensation. Tout le monde paraît pâle, les femmes poussent des cris. Au moment où Ton entend le sifflet de la locomotive au fond du tunnel, la tété de made-
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moiselle Pazza se trouve encore sur les rails de la voie. C'est réglé ainsi, mais le public s'y laissant prendre, crie :
— La tête ! la tête f
Le train passe enfin. Pazza est sauvée. L'émotion ne se calme qu'au baisser du rideau, et alors les ovations commencent. C'est la première fois qu'au théâtre j'ai vu le machiniste traîné sur la scène.
On a eu beaucoup de mal à trouver un acteur pour jouer le personnage écrasé par le train lancé à toute vitesse. La direction aurait voulu avoir M. Clément Just. Mais dés que celui-ci connut la petite particularité en question, il refusa énergiquement.
On eut beau lui dire que la locomotive serait admirablement machinée et qu'il n'aurait pas Tombre d'un danger à courir, Tartiste ne se laissa pas convaincre.
— Non, non, répondait-il, je ne consentirai jamais à jouer un rôle aussi périlleux I
— Mais on répond de tout.
— Bah ! est-ce qu'on est jamais sûr ? Je ne suis déjà pas tranquille quand je suis en wagon, ce serait bien pis si j'étais dessous. Et puis est-ce qu'on sait ? Qui me dit que pour obtenir un succès de première pyramidal on ne me fera pas écraser pour tout de bon ?
Ce ne fut qu'aux derniers jours que M . Libert se dévoua et consentit à tirer son directeur d'embarras. Il est une heure et demie. La pièce est finie . Et Barbusse ?
— C'est le Barbusse de Séville I dit Jehan Valter qui ne recule jamais devant un calembour.
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Je tombe dans les bras de Brébant, un habitué des premières qui me renseignera peut-être.
Je lui crie :
— Barbusse I Il me répond :
— Barbue, sauce hollandaise ! venez en manger chez moi.
— Non, Barbusse !•••
— Ah ! je vois ce que c'est, vous la préférez à la sauce genevoise...
— Du tout, Barbusse !...
— On pourra vous la faire aux fines herbes ? . ..
— Mais ce n'est pas cela...
— Pas cela ? Vous confondez peut-être avec turbot ?