T.ES BRIGANDS DE MACHECOUL
2 floréal an 83 (21 avril 1875).
L'an dernier, au moment des chaleurs, on pouvait lire sur tous les murs que, grâce à des ventilateurs puissants et à de nombreux vasistas, le Théâtre Cluny était le théâtre le plus aéré de Paris.
La nouvelle direction pourrait faire savoir aux masses qu'elle est à la tête du théâtre le plus radical de Paris.
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Car — on l'a appris tout récemment et non sans une certaine surprise — ks directeurs actuels de Cluny se piquent non-seulement d'être radicaux, mais de. repré-senter des pièces radicales.
Pour être joué à Cluny, il faut non pas savoir faire une pièce, mais avoir des opinions avancées.
Dernièrement, un acteur se présente pour tenir remploi des amoureux.
— Je suis jeune, dit-il, plein de foi. J^ai dé;à l'expérience des planches et puis... c'est essentiel, je crois, pour ce genre de rôles... j'ai une bonne voix !
— Ah l tant mieux, lui répond-on, si vous avez une bonne voix, vous la donnerez à un frère... aux pro* chaînes élections i
Tout, dans le théâtre le plus radical de Paris, est ramené à la politique.
Les billets envoyés à la presse sont imprimés en lettres rouges.
Quand on s'adresse au bureau de location pow louer une place, la buraliste vous répond :
— Il ne nous reste rien jusqu'au i8 floréal...
— Pardon, c'est une loge que je voudrais...
— Parfaitement, citoyen, si tu étais venu en germinal... je ne dis pas...
— Je ne sais si je me fais bien comprendre...
Fort bien... Reviens en prairial, c'est ce que tu as de mieux à faire.
Même jeu au vestiaire. L'ouvreuse vous aborde en disant :
— Si le citoyen veut bien me confier sa carmagnole !
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Par exemple, les citoyens directeurs otiX tort de faire les choses à demi.
Je voudrais qu'on supprimât le gaz et qu'on le remplaçât par un éclairage au pétrole.
Il faudrait également supprimer les baignoires — qui ont le tort de nous rappeler le meurtre de Marat par Charlotte Corday.
Enfin, les acteurs ne devraient entrer et sortir que par la gauche.
Un théâtre radical qui se respecte ne doit pas faite de concessions à la droite.
Salle assez bien remplie, mais oti les lecteurs du Rappel sont en immense majorité. Le faubourg Samt- Germain est resté prudemment chez lui. Seuls, les critiques de l'infâme parti réactionnaire, martyrs héroïques du devoir, se sont rendus à leur poste. Pâles, mais calmes, ils attendent les événements.
Je cherche des yeux les représentants du camp opposé. Ma surprise est grande de ne pas les voir aux fauteuils. Ce n'est qu'en levant les yeux que je les aperçois tous au paradis. Ils ont revêtu pour la circonstance rhumble vêtement populaire, la blouse bleue.
Un écho des répétitions.
Un acteur s'adressant à l'auteur lui dit ;
— Ne trouvez-vous pas cette expression un peu commune ?
•• Si elle est commune, il faut la laisser ! réplique le directeur.
On m'affirme qu'il n'y a pas de chef d orchestre à Cluny.
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Les citoyens musiciens n'ont pas voulu reconnaître de maître. Ils ont trouvé humiliant d'être menés à la baguette. Tous les musiciens sont chefs d'orchestre à tour de rôle.
Egalité et fraternité.
La pièce devait ^'intituler les Chouans. La censure, qui a ses nerfs en ce moment, trouva le titre dangereux et le défendit. La direction fit annoncer alors dans les journaux la première représentation d^un drame nouveau. Aujourd'hui seulement, elle se ravisa et donna une étiquette à sa marchandise.
C'est un tort. Il ne fallait pas baptiser l'enfant; c'eût été beaucoup plus radical.
Je n'ai rien à dire des décors ni des costumes. Il y a pourtant un décor à sensation, V Inondation^ mais comme il faut l'attendre vingt minutes et que j*aî déjà attendu vingt minutes hier la fameuse locomotive de l'Ambigu, je supplée par l'imagination à la patience qui me manque.
Par exemple je note au passage, dans le premier acte, une phrase bien pittoresque :
« Regarde^ le canon qui tonne! »
Le premier acte se termine naturellement par le Chant du Départ.
VoilÀ bien de l'audace, car enfin, si le public avait profité de ce chant pour s'en aller après le premier acte, les citoyens directeurs de Cluny eussent certainement regretté leurs opinions avancées.