‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 4)Chapitre 25 sur 74 · LES HANNETONS. — ALICE DE NEVERS · texte numérisé non relu

LES HANNETONS. — ALICE DE NEVERS

23 avril.

L'entêtement de deux directeurs nous vaut, ce soir, deux premières. Il eût été facile de s'entendre. Mais M. Cantin n'a pas voulu céder le pas à M. Comte, et M, Comte n'a pas voulu s'effacer devant M. Cantin.

Cette soirée en partie double se distingue par une coïncidence bien bizarre: les Hannetons paraissent sur l'affiche juste en même temps qu'une opérette nouvelle d'Hervé.

levais d'abord aux Bouffes.

Est-ce pour remercier MM. Grange et Millaud du rôle de compère qu'ils lui font jouer dans leur revue que le Printemps a si brusquement tourné de la chaleur au froid? On le croirait presque. Ce soir tout le inonde a repris les pardessus d'hiver. Les artistes ne s'en plaignent pas et le directeur des Bouffes se frotte les mains*

Les costumes de Théo sont fort simples. Malgré cela, je crois faire plaisir à mes lectrices en les citant.

U Allée des Tuileries — Grévin fecit — se compose d'une jupe fourreau de soie d'un rose très vif, relevée d'un côté par des feuilles et des fleurs de marronnier. Un petit dessus de gaze dorée figure — d'après ce que m'a affirmé Grévin — un rayon de soleil. Pour coiffure, un joli petit chapeau bébé de paille blanche, garni de fieurs comme la robe.

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Costume de Manon Lescaut : en grosse laine rouge. Le dessus, uni, garni de velours noir et retroussé; le dessous à grandes raies; petit fichu et coiffe de mousseline.

Toilette d^hiver^ en cachemire beige garni de larges bandes de castor argenté. Jupon à grands plissés, très droit et presque court. Paletot et toque garnis de four« rure comme la robe.

Au dernier acte, Peschard et Théo, en Grabuge et Pitou, portent toutes deux une cotte de mailles qui pàse un bon poids, Peschard a poussé la conscience jusqu'à se mettre des moustaches ; quant à Théo, la perruque en broussailles, pareille à celle de Gabel, la rend suffisamment méconnaissable.

Comme au Vaudeville, on a beaucoup regardé Dumas quand Manon Lescaut, a'adressant à un jeune académicien, chante les couplets suivants :

Oui, maintenant ton caractèr' s'irrite.

De la moral' tu te fais Pavocat ; Petit h p'tit le diabl' se fait ermite.

Ce n'est pas bien, et tu n'es qu'un ingrat.

Pourquoi rechercher cette gloire

De nous maltraiter tout le temps ?

En te Usant, on pourrait croire

Que tu n'as jamais eu vingt ans.

Et pourtant, confesse-le donc.

Tu l'as chantée cette chanson.

Cristi ! cristi \ la p'tite femme a du bon.

Si cependant je t'faiaais une risette,

Si je mirais mes deux yeux dans tes yeux.

Si j' m'avisais de te tourner la tête,

De te séduire et te rendre amoureux.

Si je feîAais mes petit' mines»

Si je prenais mes airs câlins,

Si j'avais des façons mutines, . Réponds, toi l' malin des malins, Enfin, si j' faisais ma Manon, Comme un autr' tu n' dirais pas non.

Cristi ! cristi ! la petit* femme a du bon.

— Décidément, disait quelqu'un, Dumas a maintenant une nouvelle spécialité : à chaque nouvelle revue, il joue les scènes dans la salle !

Il parait que Millaud était allé lui-même raconter à Dumas la scène qui le concerne.

— Voyez-vous, lui disait le jeune auteur, il y a en scène un monsieur en habit d'académicien, et Théo^ se tournant vers lui, imite le bruit du baiser. Cela ne vous contrarie pas ?

— Non- seulement cela ne me contrarie pas, a répondu Dumas, mais si vous voulez je jouerai la scène moi-même.

Gomme il y avait deux premières, le public s^est, naturellement, divisé. Je ne parle pas, bien entendu, de ceux qui, n'ayant pu se décider à choisir, se sont montrés également aux Bouffes et aux Folies.

La plupart des journalistes ont opté carrément pour Alice de Nevers^ et, malgré la concurrence des Bouffes, les avant-scènes sont encore assez bien garnies»

La nouvelle machine d'Hervé s'appelle sur l'affiche « opéra- fantaisiste ». Remarquez bien cette dénomination toute spéciale. Ce n'est ni hasard, ni caprice, soyez-en sûrs, et il y a là une intention évidente. Opéra tout simplement, ce serait de trop ; fantaisiste

tout court dirait trop peu ; opéra-fantaisiste est le mot juste, le terme bien choisi. Opéra-fantaisiste vous indique tout de suite qu^à côté du genre insensé une part assez large a été faite au genre sérieuK.

Hervé, en effet, a été jusqu'à présent un auteur en partie méconnu. Ceux qui se le représentent comme un homme toujours en quête de drôleries et de cascades, jonglant avec la raison et piétinant sur le sens commun, sont dans une erreur profonde qu'il est de mon devoir de combattre et de dissiper. Hervé est gai, sans doute, mais il sait aussi être grave. C'est un bénédictin, un piocheur dont les moindres instants sont consacrés à la science.

Tous les jours, depuis Theure oii la Bibliothèque ouvre ses portes jusqu'au moment où elle les ferme, on peut le voir assis à la table de travail, entouré de secrétaires qui prennent des notes. Il fouille les vieux bouquins, compulse les manuscrits poudreux, déchiffre les chartes des temps passés et arrive ainsi à force de recherches et de patience à reconstituer pièce à pièce dans tout leur éclat et toute leur lumière les époques disparues.

Qu'était-ce que Chilpéric ? Pour le commun des spectateurs une bouflonnerie sans importance, mais pour celui qui sait et qui réfléchit, ChilpériCy c'était rhistoire de France mise à la scène, quelque chose comme une page d'Henri Martin illustrée.

De mémQ Alice de Nevers aiYant les rigueurs de la censure. Alice de Nevers était destinée à être en musique ce que ï Henri IIl de Dumas était en littérature.

Les erreurs historiques de l'auteur des Mousquetaires y auraient même été relevées avec une autorité et un savoir incontestables. Malheureusement, l'histoire a dû disparaître de la pièce et nous avons perdu une occasion vraiment unique de refaire notre éducation et de compléter nos connaissances.

Le public s'en va passablement consterné.

J'arrive pourtant à saisir ce mot :

— Gela n'empêche pas qu'Hervé soit, de tous nos auteurs dramatiques, celui qui se rapproche le plus de Shakespeare et de Molière : Il joue ses pièces lui-même î

23 avril.

J'ai pu constater ce soir que l'Ambigu tient un succès. La salle est pleine, et on me dit au théâtre que la location marche à merveille.

Ce n'est pas le drame de M. Barbusse qui attire le public, ni même le jeu intéressant de Paul Deshayes, c'est le fameux tableau du chemin de fer, c'est la locomotive écrasant l'un des héros de ï Affaire Coverlejr.

Nous avons eu le plafond de la Maison du Bai' gneur, la maison à quatre étages de Jean la Poste, le mur tournant de ï Officier de fortune, mais la locomotive de TAmbigu dépassera en attraction tous ces décors à effet.

Le théâtre entre décidément dans une voie nouvelle.

Plusieurs critiques dramatiques prétendaient qu'il la cherchait, cette voie ; il vient de la trouver.

Le public est blasé; il a vu et revu cent fois la même chose ; il est las d'assister aux éternelles amours de Gustave et de Caroline; on va lui servir du nouveau.

Le mouvement est venu de haut: du Théâtre-Français.

Ce qui a fait le succès du Sphinx, ce n'est ni le style charmant d'Octave Feuillet, ni les situations palpitantes du drame, — ce sont les convulsions de mademoiselle Croizette. On se plaisait à voir cette agonie nature, cette face verte comme l'absinthe, ces gigottements hippocratiques, ces râles mortuaires. .Certains journaux ayant avancé que mademoiselle Croizette prenait tous les soirs quelques grammes d arsenic, pour jouer l'empoisonnement avec plus de conscience, tout Paris s'est pressé aux coliques de la jeune comédienne.

Pourquoi s'arréterait-t-on en si beau chemin ?

Puisque les exhibitions de ce genre sont fructueuses, on aurait bien tort de s'en priver.

Les directeurs n'ont pas à se préoccuper de la question d'art, mais seulement de la question d'argent. Ce sont des spéculateurs qui veulent faire des affaires.

On va donc, plus que jamais, se mettre en quête de procurer au public, non plus des sensations de cœur, mais des attaques de nerfs.

Et je veux signaler aux directeurs quelques pièces qu'on pourrait reprendre utilement en les remontant selon la mode du jour.

Phèdre^ par exemple.

Il suffirait, pour assurer le succès, de mettre le récit de Théramène en action, de montrer au cinquième acte Hippolyte sur son char, entouré de gardes affligés et attendant de pied ferme une baleine vivante, arrivée des antipodes et apprivoisée par Justamant. Les chevaux prendraient le mors aux dents et traîneraient Hippolyte devant le trou du souffleur. Hippolyte serait un clown bien désarticulé qui se prêterait à toutes les contorsions qu'exige une pareille promenade.

On en aurait pour cinq cents représentations. ^ Le Chevalier de Maisori'Rouge deviendrait Pun des drames les plus palpitants du répertoire, grâce à la guillotine qui fonctionnerait en scène.

11 serait évidemment facile de se procurer n'importe où un individu disloqué qui rentrerait la tête dans ses épaules au moment de la chute du couteau. Ce serait là un des tableaux les plus terriblement émouvants du théâtre moderne. Les exécutions capitales sont fort suivies en général, mais on voit mal, il faut passer la nuit, on est bousculé, on se trouve mêlé à une société peu choisie, tandis qu'au théâtre on aurait — à peu de chose près — la même sensation, sans quitter sa loge ou son fauteuil,

Polyeucte aussi pourrait donner lieu à une mise en scène à sensation.

148 SOIRKES PARÎSIKNNKS

Au lieu du fameux vers :

Où le conduisez-vous?

— A la mort l

— A la gloire !

On verrait le cirque. L'acteur qui aurait joué Polyeucte serait remplacé par Bidel. Bidel, sous le costume du martyr cornélien, s'avancerait dans Tarène; on lâcherait les lions qui se jetteraient sur lui, le renverseraient et feraient semblant de le dévorer.

Quelle émotion, que de cris, quel succès ?

On fera donc du théâtre comme en Amérique. Mais pour cela il faut que nos acteurs complètent leurs études et que les élèves du Conservatoire apprennent, entre deux tirades du Misanthrope^ à avaler des étoupes enflammées ou à se tenir debout sur un cheval dressé en liberté.

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