CROMWELL
24 avril
Cromwell a exigé près de quinze jours de relâches. Et pourtant, au commencement du mois, le drame de Victor Séjour aurait, à la rigueur, pu voir le feu de la rampe. Mais au dernier moment, la direction fut prise de scrupule et eut recours à l'expérience de M . Marc
Fournier pour donner quelques conseils indispensables.
On sait que l'ancien directeur de la Porte-Saint- Martin est un metteur en scène émérité.
Or, la mise en scène n'est pas ce qu'un vain peuple pense. C'est à la fois un art et une science qui a ses règles et ses lois mathématiques. M. Fournier n'appartient pas à la même école que M. Beaugé, son prédécesseur. 11 changea, coupa> allongea suivant ses principes à lui, si bien qu'après avoir défait, il dut refaire, et que, pour être prêt aujourd'hui^ il lui a encore fallu accomplir des prodiges d'activité.
La semaine est bonne pour les auteurs inconnus. M. Maurice Drack, qui signe Cromwell à côté de Victor Séjour^ est à peu près aussi ignoré que M. Barbusse de l'Ambigu et que M. Richard du Théâtre- Cluny. Néanmoins , grâce à des recherches actives, je suis parvenu à avoir sur le dernier nouveau venu un renseignement précieux.
Drackest un pseudonyme derrière lequel se cache le fils du célèbre grammairien Poitevin, à qui nous devons presque tous nos premières leçons de syntaxe. Si, par hasard, Cromwell n'était pas écrit en très bon français, M. Maurice Drack serait impardonnable.
Il paraît que Victor Séjour, dans ses dernières années, n'avait qu'un rêve : celui de voir représenter son Cromwell.
De même, Taillade — qui connaissait le drame — avait une suprême ambition : celle d'aborder ce grand rôle.
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C'est lui qui apporta la pièce à M. Fischer, plaida sa cause et finit par la faire recevoir. Il Ta apprise et répétée, non f)as seulement comme artiste, mais comme s'il en avait été l'auteur. Cromn^ell lui appartient. Quand il en parle, il dit : « Mon drame, mes scènes! i
Son réve« à lui, s'est réalisé du moins, si la mort a mis un terme à celui du poète.
Cromn^elly à l'origine, devait avoir deux ballets : un au premier acte, un autre au cinquième. Lorsque M. Marc Fournier s'empara de la mise en scène de la pièce, il fut très étonné de voir que le ballet du cinquième acte avait lieu au beau milieu d'un soulèvement populaire. Certainement M. Marc Fournier n'est pas plus rigoriste qu'un autre, il sait que le théâtre ne vit que de conventions et que certaines invraisemblances sont parfois nécessaires; mais celle-là était réellement trop forte. Il ne put jamais se résoudre à laisser faire des pointes et des ronds de jambes au milieu des barricades et des coups de feu.
Malheureusement le divertissement était réglé, les costumes venaient d'être livrés et étaient des plus réussis. La direction tenait bon pour qu'ils ne fussent pas perdus 1 Comment faire?
C'est Justamant qui sauva tout. Il convoqua d'urgence toutes ses danseuses, les força à passer toute la nuit au théâtre, et séance tenante, avec ce coup d'oeil rapide des grands capitaines habitués à vaincre, il fondit le dernier ballet dans le premier.
Le mélange est des plus heureux, et les plus malins ne se sont pas aperçus du raccord.
AVRIL 1875 l5l
La première danseuse, mademoiselle Letourneur, qui nous avait quittés pour émigrer à Saint-Pétcrs* bourg, a bien failli ne jamais nous être rendue. Elle avait, paraît-il, dans le pays des roubles, fait la conquête d'un boyard qui lui avait ofifert sa main, — la droite f L'ofire avait été acceptée naturellement. Le mariage était imminent, la toilette de noce était prête, lorsque, par le plus grand des hasards, mademoiselle Letourneur apprit que son noble époux était déjà marié.
La fiancée, furieuse , quitta dés le lendemain la Russie, se jurant bien de ne jamais retourner dans un pays oti les danseuses sont exposées à de pareils accidents.
Parmi les figurants de Cromiêfell il en manque un qui a répété pourtant.
C'est un singe.
Il avait été prêté au Châtelet par le directeur du jardin d"acclimation, M. Geoffroy Saint- Hilaire.
Malheureusement, le goût du théâtre paraissait lui faire complètement défaut et on se décida, il y a quelques jours, à se priver de ses services.
— Ecrivez à M. Geoffroy Saint- Hilaire que nous lui renvoyons son singe I dit-on à un employé.
L'employé écrivit et adressa la lettre à M. Barthélémy Saint- Hilaire.
Vous comprendrez que le confident de Thiers saisit avec empressement l'occasion d'entamer une correspondance.
Il répondit qu'il était heureux de voir le Châtelet
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se préparer à faire Tapothéose du grand et austère républicain qui illusi ra la vieille Angleterre, que la figure de Cromwell rayonnait dans Thistoire comme celle d'un autre homme d'Etat, notre contemporain, y rayonnera un jour, mais qu'il se demandait — non sans une certaine curiosité — ce que pouvait bien vouloir dire ce singe qu'on allait lui renvoyer.
On s'aperçut alors de la méprise et on rendit à Geoffroy ce qui n'était pas à Barthélémy.
Le troisième acte finit à minuit. Cet acte a été fort agité. La tirade de Cromwell contre les royalistes anglais, maladroitement applaudie par les voyous des galeries supérieures, a provoqué des protestations, des sifflets et des scènes dans la salle, qui n'étaient pas réglées par M. Marc Fournier.