LA REINE INDIGO
27 avril.
Une première de Johann Strauss, du grand Strauss, du Strauss de Vienne, devait nécessairement attirer à la Renaissance une portion du public éminemment aristocratique qui fit, lors de l'Exposition de 1867, un si grand succès à l'auteur du Beau Danube bleu»
Aussi la petite salle est-elle brillamment remplie.
Dans Tavant-scène de droite, se trouve un trio de grandes dames : la princesse de Metternich, la prîn-
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cesse de Hohenlohe, grande maîtresse du palais de Vienne, et la comtesse de Pourtalès.
La princesse de Metternich a dîné ce soir chez la duchesse de la Trémoille, et elle se prépare à passer une partie de la nuit au bal. Mais elle n'eût, pour rien au monde, manqué à la première du compositeur viennois !
Dans les autres loges, se trouvent l'ambassadeur et l'ambassadrice d'Autriche, la princesse Mentschikoff, le prince de Sagan avec le comte et la comtesse Tolstoï, le comte et la comtesse Welles de La Valette, le marquis de Scepeaux, Troubetzkoï, Hallez-Claparède, le comte Louis de Turenne, le célèbre peintre hongrois Zichy, Arsène et Henry Houssaye, Meilhac, Charles Lecocq, qui ne marchande pas les applaudissements à son confrère autrichien.
Inutile, après cela, de citer les noms des actrices, des cocottes, des directeurs et des éditeurs qui gmnissent la salle depuis l'orchestre jusqu'aux deuxièmes galeries.
Tout le monde connaît à présent l'histoire de la Reine Indigo, La pièce, qui nous arrive en droite ligne de Vienne, ne ressemble pas le moins du monde à celle que nous avons entendue ce soir. Le livret primitif mettait en scène un des contes des Mille et une Nuits : Alibaba ou les Quarante voleurs. Le sujet était peu attrayant pour des Parisiens habitués à des thèmes plus épicés, et M. Hostein dut faire faire une adaptation de Topérette de Strauss. Lachese présentait de sérieuses diiBcultés et les librettistes durent s'y re-
prendre à plusieurs fois avant de rencontrer la forme définitive.
Pendant que l'on répétait la musique, M. Jaime s'enfermait avec M. Hostein et lui expliquait les modifications successives qu'il introduisait dans son scénario. Malheureusement, M. Jaime a la voix très retentissante et s'anime en parlant d'une façon extrordinaire.
De sorte que les visiteurs qui attendaient â la porte étaient très étonnés d'entendre des cris comme ceux-ci :
— Arrêtez-le! arrétez-le! C'est un misérable!
— En prison !
— Prenez garde, je suis armé !
Puis le bruit de la trompette résonnait, le canon tonnait.
Les visiteurs se retiraient souvent, par discrétion, ne voulant pas être témoins des scènes sanglantes qui se déroulaient dans le cabinet directorial.
Un moyen comme un autre de se débarrasser des fâcheux et des quémandeurs de places.
Mademoiselle Zulma BoufTar a été l'héroïne de la soirée.
Personne ne saurait interpréter comme elle la musique de Strauss, qui lui a promis d'ailleurs de lui confier la création d'une opérette qu'il compose pour le Karl- Théâter de Vienne.
Car la diva Zulma, bien que Française pur sang, puisqu'elle est néeà Nérac^ parle l'allemand aussi bien que le français ; l'anglais gussi bien que l'allemand et le français ; l'espagnol aussi bien que lallemand, le
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français et Tanglais, et enfin, le hollandais, aussi bien que le français, l'allemand, l'anglais et l'espagnol réunis !
Quoiqu'il n'ait pas à se plaindre de la Renaissance, M, Hostein n'a pas encore tout à fait oublié sa mise en scène féerique du Châtelet.
Or, dans la Reine Indigo devait figurer un éléphant, tout comme dans le Tour du Monde, Mais, hélas t M. Hostein ne fut pas long à se convaincre qu'un pachyderme en chair et en os ne pourrait jamais pénétrer dans son théâtre miscrocopique.
— Eh bien, dit-il, nous nous contenterons d'un éléphant en carton : ce sera toujours cela.
Après quelques essais, Timpresario infortuné reconnut qu'il lui fallait renoncer même à cette espérance, et il se rabattit sur un cheval.
Mais, le croiriez-vous, après une consultation d'architectes, le cheval fut défendu tout comme Téléphail, et c'est alors qu'en désespoir de cause M. Hostein dut se contenter d'un âne !
L'âne, ou plutôt Pânesseen question, s'appelle Martine. Elle n'est plus de la première jeunesse. Aussi n'a-t-elle coûté à la direction que la somme minime de 45 francs.
C'est une étoile à bon marché.
Au demeurant, Martine est bien la plus charmante et la plus douce pensionnaire qui soit au monde. Elle n'a pas été mise une seule fois à l'amende pendant tout le cours des répétitions. Elle loge tout près du théâtre dans le magasin des décors, situé rue de Bondy.
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Pour la faire entrer en scène, on a dû inventer un système de praticables des plus compliqués, car il lui faut descendre un escalier et en monter un autre. Mais Martine a la vocation du théâtre. On m'a affirmé qu'au moment précis où elle doit quitter son écurie, elle s'est mise à braire d'une façon désespérée.
Elle craignait de manquer son entrée.
Heugel est ravi. Son visage rayonnant illumine les couloirs. Songez donc qu'il est l'éditeur de Strauss i
Qu'on ne lui parle pas d'Ambroise Thomas, ce soir! L'opérette /or ever!
Le maestro — à la Renaissance, on dit le maëstrauss — est resté au théâtre, dans la coulisse, pendant toute la soirée.
A chaque entr'acte, madame Strauss venait lui communiquer les impressions de la salle.
Ti Quand le rideau est tombé pour la dernière fois, le compositeur a été rappelé par la salle entière. La princesse de Metternich, le prince de Sagan, penchés sur le bord de leurs loges, l'orchestre entier debout, font au musicien une ovation des plus chaleureuses.
Le maestro, conduit par Zulma Bouffar et Alphonsine, vient saluer le public selon la mode viennoise et le rideau se relève deux fois sur cette apothéose.
Mais tout a une fin, mêm« les ovations. Le public s'en va. Ce qui m'étonne, c'est qu'il ne s'en aille pas en valsant.
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28 avril.
La reprise de Fanny Lear a eu lieu en même temps que la première de Cromwell ; c'est pourquoi j'ai rencontré un bon nombre de critiques dramatiques, ce soir, au Vaudeville.
En même temps que la comédie de MM. Meilhac et Halévy, madame Pasca nous est revenue et le nom seul de cette exquise comédienne sur l'affiche du Vaudeville a suffi pour ramener au théâtre de la Chaussée-d'Antin le public qui semblait en avoir désappris le chemin.
Fanny Lear est une comédie connue, et c'est évidemment moins à elle qu'à son interprète qu'il faut attribuer une affluence de spectateurs tout à fait extraordinaire dans la salle où Marcelle s'est jouée devant les fauteuils et devant les loges vides.
Depuis samedi, les recettes n'ont pas été une seuje fois au-dessous de trois mille francs.
Trois mille francs ! Comprenez-vous cela ? Trois mille francs au Vaudeville I Qu'on vienne me dire encore maintenant que le public est blasé, qu'il est impossible de le contenter, qu'il n'aime plus ni la comédie ni le drame ! Ce ne sont pas les spectateurs qui manquent, ni même les pièces, ce sont les artistes.
Et puisqu'en voilà une, une vraie, qui nous revient, qu'on s'arrange du moins de façon à la retenir le plus longtemps possible.
Madame Pasca compte rester en France jusqu'au
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mois de septembre. A cette époque, elle doit retourner en Russie où elle est engagée pour un an encore.
Mais une fois son engagement à Saint-Pétersbourg expiré, ne saura-t-on pas la garder à Paris ?
Les comédiennes ne sont malheureusement que trop rares. Les directeurs du Vaudeville ont fait preuve d'intelligence en nous rendant celle-ci, qui compte certainement parmi les plus remarquables; mais des représentations passagères ne suffisent pas» N'y a-t-il pas une place à prendre •»«* à la Comédie-Française, par exemple ?
L'empressement du public aux représentations de Fanny Lear est si grand que^ pour loger les spectateurs, il a fallu empiéter sur l'espace réservé aux musiciens. Néanmoins, lorchestre n'a pas été complètement supprimé. Il est parqué dans un carré étroit de l'efifet le plus bizarre et se compose tout simplement d'un double quatuor.
Ma foi^ pendant qu'on y était, on aurait bien dû s'en priver tout à fait. Nous y aurions gagné d'être débarrassés de cette chose contre nature qui faisait la joie de nos pères, et qui a le privilège de m'agacer au possible : le trémolo.
Ohl le trémolo ! rien ne lui échappe, il s'empare de tout. Au moindre prétexte vous l'entendez grincer. «— Une voiture arrive. Pif! les archets se mettent à rouler sur les cordes des violons. — La jeune première entre en scène. Paf I le violoncelle soupire tristement, pendant que le hautbois s'efforce de nous intéresser aux tourments de son cœur. -^ Le traître approche.
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Crac f de tous les instruments s'élève comme un grondement de colère et un frémissement de terreur. Qui nous délivrera du trémolo î
A la rigueur, dans les théâtres populaires, je le comprends encore. Le public de l'Ambigu, de la Porte- Saint-Martin ou du Châtelet ne déteste pas qu*on lui souligne ainsi les bons endroits. Mais au Vaudeville ! Croyez- vous que les scènes si dramatiques du marquis de Noriolis perdraient beaucoup à ne pas être accompagnées de ces pizzicati émus et haletants?
Pourtant, si la direction du Vaudeville tient à ses trémolos, je vais lui soumettre un moyen facile de les conserver, tout en supprimant Taffreux petit carré dont j'ai parlé plus haut. Il s'agirait tout simplement d'exiger des spectateurs qui veulent occuper ces deux rangs de fauteuils vraiment « d'orchestre » de fournir en entrant, au contrôle, la preuve qu'ils jouent d'un instrument.
C'est un bien joli noïn que Fannjr Lear.
Meilhac et Halévy l'ont cherché longtemps.
Leur pièce était achevée et leur héroïne n'avait pas de nom.
C'est toujours une grosse affaire de trouver un nom de femme original, agréable, facile à retenir. Mais quand ce nom doit, en même temps, servir de titre à une pièce, la difficulté est beaucoup plus grande encore. Avec cela, l'héroïne était une Anglaise I Ces messieurs fouillaient les keepsakes, parcouraient des romans anglais, mais en vain.
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Un jour, dans la Galette des Tribunaux, Meilhac lut un procès qui se déroulait devant les tribunaux de Londres. Une femme y figurait qui s'appelait Fansy Lear.
— J'ai trouvé ! s'écria-t-il.
Et huit jours après, la pièce entra en répétitions au Gymnase.
Pendant un entr'acte, je monte au foyer où l'on me conte une anecdote assez piquante. Sur les deux cheminées se trouvent deux socles, aujourd'hui dégarnis, qui supportaient autrefois — je parle de longtemps — les bustes de l'empereur et de l'impératrice. Au 4 septembre, la direction, prévoyant qu'il ne manquerait pas de citoyens zélés qui viendraient les enlever, jugea prudent de les faire disparaître elle-même.
Les bustes étant en marbre blanc fon beau, la précaution n'était pas inutile. Pour le premier, tout alla fort bien. Mais le second, celui de l'impératrice, s'échappa des mains qui l'enlevaient et tomba lourdement sur le parquet. On le crut brisé. Par un hasard étrange, il n'avait aucun mal.
Seulement, dans la chute, le diadème s'était détaché.
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