‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 4)Chapitre 28 sur 74 · AMOUR AFRICAIN · texte numérisé non relu

AMOUR AFRICAIN

8 mai.

Le café est pris. L addition est payée. Le cigare agonise. L'heure solennelle désignée par les affiches pour le lever du rideau va sonner — neuf heures, merci, monsieur du Locle — je me dirige vers TOpéra- Comîque.

Le public des belles premières n'est pas rue Favart ce soir. En même temps que des rares critiques musicaux, j'y vois quelques académiciens et quelques membres de l'Institut qui sont là pour M. Legouvé, l'auteur des paroles, et quelques compositeurs de la jeune école qui sont là pour M. Paladilhe, l'auteur de la musique.

Toutes les fois que je vais à TOpéra-Comique, je fais la même remarque :

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Des verres bleus et verts qui garnissent le côté droit de la rampe éclairent la baignoire directoriale de lueurs blafardes du plus sinistre effet.

Cela donne lieu aux propos que voici :

— Avez-vous vu comme il est ému ?

— Qui ça?

— Du Locle. Il a l'air terriblement inquiet!

— Pas possible !

— Regardez.

— Mon Dieu, oui, il est livide!

— C'est la pièce qui lui fait peur !

— A moins que ce soit la musique!

Il faudra changer cela, car c'est bien désobligeant pour les auteurs qui n'en peuvent mais.

On frappe les trois coups à neuf heures précises. Jamais, depuis que je vais au théâtre, je n'ai vu une première commencer plus exactement.

Chose inouïe, incroyable, extraordinaire, malgré cette exactitude rare, il n'y a pas eu de retardataires !

Au lever du rideau, nous éprouvons une légère surprise. Le nouvel opéra-comique s'intitule rAmour africain. Il est tiré du théâtre de Clara Gazul. L'ouverture autant que le titre semble nous promettre quelque chose de vraiment dramatique, et la tôîle se lève sur une jolie villa de Cannes, avec un bout de mer bleue, des palmiers, des orangers, Ismaël en veston et mademoiselle Ducasse en robe de mousseline brodée, à dessous rose.

On s'attendait à quelque chose de plus africain que cela.

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— Ce sont des artistes ! s'écrie à certain moment Ismaël, un comte dilettante, je les reconnais à la pittoresque élégance de leur costume !

Les artistes s'habillent donc encore d'une façon spéciale ?

Pas ceux de l'Opéra-Comique, en tout cas. Melchiss^ec et Nicot ont tout simplement des complets gris ; quant à mademoiselle Dalti, elle a un costume de voyage comme tout le monde pourrait en porter.

Je défie n'importe qui^ en voyant dans la rue des gens habillés de la sorte, de deviner que ce sont des anistes.

La gracieuse mademoiselle Dalti a eu sa minute de distraction.

Elle a à présenter son mari et son frère, un peintre et un musicien, tous deux prix de Rome!

— Mon mari, dit-elle, qui a eu le grand prix de musique avec un superbe Agamemnon; mon frère, qui a eu le grand prix de peinture avec une cantate magni« fiquel

Voilà un effet qui n'était pas de M. Legouvé.

Toutes les fois qu'il est question du spirituel académicien, je me rappelle cet étonnant quatrain que fit Albert Glatigny du temps où la Ristori jouait Médëe.

Le voici :

Madame Ristori

A vraiment le tort i •—

— Mmens' d'avoir un goût vé —

— Hément pour Legouvé!

Qu'eût-il fait, le pauvre Glatigny, s'il avait connu V Amour africain?

Le côté africain de ï Amour africain ne commence qu'au deuxième acte.

Il y a là un joli décor africain, des personnages qui s'appellent Mustapha, Moïana, sans compter que l'ouvrage de M. Paiadilhe, s'il se jouait souvent, ne tarderait pas à transformer TOpéra-Comique en désert.

DON MUCARADE

10 mai.

Les premières de TOpéra-Comique se suivent et ne se ressemblent pas. Samedi, c'était une première du genre lugubre; ce soir, en voici une du genre gai. V Amour africain était un opéra tout simplement cemiq'ue — oh ! comique sur l'affiche! — Don Mucarade est un opéra bouffe. Samedi, le public me paraissait sévère; ce soir, il m'a paru souriant, Paiadilhe engendre la tristesse, Ernest Boulanger appelle sur les lèvres des refrains sautillants.

Le fauteuil que j'occupe d'ordinaire à rOpéra-Comique est situé au beau milieu du permier rang. De ma place je plonge merveilleusement sur l'orchestre, et à chaque première j'y trouve un nouveau sujet de

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distraction. Tantôt j'emplofe les quelques instants qui s'écoulent avant qu'on frappe les trois coups à étudier les mœurs des musiciens, à suivre leur manège; tantôt je m'attache uniquement aux physionomies et je m'exerce à deviner, rien qu'en le voyant entrer par la petite porte, si celui-ci joue du violon ou si celui-là souffle dans un piston. Souvent, quand les musiciens ne sont pas encore là, à défaut des hommes, je me rabats sur les choses et j'examine tous les différents ustensiles qui garnissent l'orchestre.

Vous ne sauriez croire combien cela m'a été utile. Maintenant, il me suffit de deux minutes pour juger par avance de ce que peut bien être l'ouvrage qu'on va représenter. Le moyen est bien simple : je jette un coup d'œil sur les parties d'orchestre étalées sur les pupitres. A première vue je suis renseigné. Ainsi samedi, des pages hérissées de notes, noires de croches et de doubles croches, tous les instruments tonnant à la fois. Résultat : VAmour africain. Ce soir, au contraire, les notes sont clair-semées et se détachent gaîment sur le blanc de la page. Ici, rien, ou presque rien; là, des silences et des pauses. Pendant que l'un parle, l'autre se tait. Toutes ces pages si légères, si aimables à l'œil, doivent être agréables à l'oreille. Produit : Don Mucarade,

Il y a dans l'^mowr africain une complainte assez réussie : la complainte du prix de Rome :

Oyez les tristes contre-temps D'un mélancolique jeune homme, D'un jeune homme de soixante ans Que Ton appelle un prix de Rome!

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Or, M. Ernest Boulanger, l'auteur de Don Muca^ radej est précisément un prix de Rome âgé de soixante ans. Soixante ans, prix de Rome^ et c'est à peine si M. Boulanger parvient à se faire jouer — Dieu sait au prix de quels efforts I — tous les dix ans» un petit acte.

M. Boulanger obtint en 1 835 le grand prix de musique. Il débuta, sept ans plus tard, en 1842, à TOpéra*Comique, par le Diable à VÉcolCj un acte qui fut un des grands succès de Roger. A cette époque, les artistes célèbres ne marchandaient pas leur concours aux débutants et jouaient un petit acte avec autant de zèle qu'un grand opéra.

Les Sabots de la Marquise^ en 1854, eurent également une assez brillante carrière. Ils furent suivis, en 1 864, du Docteur MagnuSy deux actes joués sans succès à rOpéra, Enfin voici Don Mucarade. Soit trois pièces en plus de vingt ans I

Oyez les tristes contre-temps D'un jeune homme de soixante ans Que l'on appelle un prix de Rome.

Au-dessous des fauteuils d'orchestre de TOpéra-Comique se trouvent des espèces de niches, des trous ronds destinés à recevoir les chapeaux des spectateurs.

Cela paraît assez commode.

Mais les niches en question datent de loin f Elles ont été faites du temps des bolivarsl Les énormes chapeaux de nos grands pères s'y tenaient évidemment fort bien, mais les nôtres !...

Ils y disparaissent complètement.. .

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Ces grands trous inutiles ne rappellent-ils pas a M. Du Locle qu'ainsi que les chapeaux le goût change et que i'Opéra-Comique aurait besoin d'un coup de fer?

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