‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 4)Chapitre 29 sur 74 · LES PORTRAITS · texte numérisé non relu

LES PORTRAITS

14 mai.

Si le nombre des auteurs dramatiques exposant des tableaux au Salon est excessivement restreint, les peintres qui , entre deux coups de pinceau, troussent une saynète ou écrivent un vaudeville est moins rare.

L'un des peintres les plus spirituels de la jeune école, M. Georges Vibert^ a maintenant tous les ans son petit acte ou son monologue sur l'affiche de quelque théâtre de genre.

Ce soir, aux Variétés, on nous a offert la première représentation d'une espèce de chansonnette-monologue tout à fait amusante et originale.

Cela s'appelle les Portraits et est joué par Berthelier.

Berthelier représente^ à lui tout seul, le photographe et les divers personnages qui viennent poser : un paysan naïf, un Alphonse à accroche-cœurs, un avocat ba-

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vard, un porteur d'eau auvergnatisant^ une portière glapissante et un monsieur Prudhomme solennel.

Notez que ces métamorphoses s'accomplissent sous l'œil du public, avec une rapidité absolument surprenante qui eût suffi au succès de la saynète.

Mais ce n'est pas tout.

Un auteur dramatique ordinaire pouvait, avec un peu de bonne humeur et d'esprit, tirer un excellent parti de la scène que je viens de raconter. Mais ce que ni Dumas, ni Augier, ni Sardou, ni Barrière, ni Meilhac, ni Halévy ne pouvaient faire, M. Vibert l'a fait. Pour chaque type composé par Berthelier, il a dessiné un fusain représentant l'épreuve que le photographe vient de tirer. Ces six fusains sont de véritables petits chefs-d'œuvre de cocasserie: certes la saynète est amusante, mais — M. Vibert va m'en vouloir peut-être — je préfère les dessins.

On les applaudit, — autant que la chanson, peutêtre davantage.

Les fusains restent, m'assure-t-on, la propriété de Berthelier qui est, on le sait, un grand collectionneur de tableaux. Quel malheur pour lui que tous les peintres de mérite ne fassent pas des saynètes comme M. Vibert, Il pourrait, en les interprétant, monter sa galerie à peu de frais 1

Le goût des saynètes et des monologues semble devoir s'acclimater aux Variétés. Madame attend Monsieur y Toto che:{ Tata, les Chapeaux, les Portraits auront évidemment des pendants.

Ce qui m'étonne, c'est qu'il n'en soit pas ainsi dans la plupart des théâtres.

La saynète supprime une foule de susceptibilités contre lesquelles les directeurs actuels ne soutiennent que difficilement la lutte.

Je m'explique.

Le temps n'est plus où les grands comédiens ne dédaignaient pas les bouts de rôles.

Aujourd'hui, les artistes arrivent à la lecture des pièces nouvelles munis d'un mètre.

Une fois la lecture terminée, ils tirent le mètre de leur poche et mesurent leur rôle.

Si leur rôle mesure quatre mètres dix alors que celui d'un camarade mesure quatre mètres cinquante, ils le refusent.

Il ne s'agit plus tant de créer un type que d'en a avoir beaucoup. 1

Parler tout le temps, ne rien laisser aux camarades, monopoliser les effets» les réunir tous, quel rêve !

Les auteurs ont essayé vainement de contenter tout le monde et, de guerre lasse, ils se sont mis à fabriquer des monologues, des saynètes, des duos, dans lesquels les deux parties sont bien égales, des pièces enfin qui ne sont pas des pièces, mais qui sont des rôles.

Beaucoup de peintres, ce soir, à l'orchestre et dans les loges des Variétés, ont vivement applaudi leur camarade.

Voilà de la bonne confraternité et comme on en trouverait difficilement chez les hommes de lettres.

tyO SOIREES PARISIENNES

Uu auteur dramatique aurak une petite toile dans un coin du Salon que ses confrères ne manqueraient évidemment par de le c blaguer» sur tous les tons.

Mais, en fait de peinture» les auteurs dramatiques se bornent à la peinture des mœurs. Et encore!..

LA grand' maman.

17 mai.

Grâce au bienveillant concours de le Société des steeple-chases d'Auteuil, la température s'était un peu rafraîchie ce soir et néanmoins la salle du Théâtre- Français est moins brillante que d'habitude. La fête de la Pentecôte a évidemment éloigné quelques-uns de ces bons piliers de première qu'on retrouve partout. Plusieurs loges sont restées vides. A l'orchestre, je vois le coiffeur Lespés occupant le fauteuil que lui aura donné quelque critique influent de sa clientèle. Tout d'abord cela n'a l'air de rien, mais en y réfléchissant un peu, la présence de Lespès à la place du critique nous prouve que la saison théâtrale touche à sa fin^ que les journalistes spéciaux sont pressés de prendre des vacances, et que les belles premières vont, d'ici à octobre, passer à Tétat d'exception.

S'il faut pourtant citer quelques noms, disons que

Mademoiselle Croizette occupait la baignoire voisine de celle du duc d' Aumale, restée vide ; que la plupart des sociétaires et des pensionnaires de la maison étaient disséminés à Torchestre, au balcon et dans les deuxièmes loges ; que j'ai vu MM. Legouvé, de Girardin, Goppée, Garnier, Galitzine, mais que je n'ai pas vu M. Larochelle.

Comprenez-vous cela ? Une première de Cadol, la première d'une comédie en quatre actes de Tauteur des Inutiles sans Larochelle?

Que s'est-il donc passé? Pourquoi Larochelle n'était-il pas là?

Jusqu'à présent, je ne crois pas qu'il eût jamais manqué à une première de Cadol.

Pensez-y donc ! Cadol a été découvert par Larochelle; toute la gloire de Larochelle vient de Cadol. On n'aurait probablement jamais connu Larochelle sans les Inutiles^ mais eût-on connu les Inutiles sans Larochelle ?

A toutes les premières de Cadol, Larochelle trônait au premier rang, bien en vue, plus ému que l'auteur. Et à cette première, plus importante que toutes les autres, la première première de Cadol aux Français, à celte première qui ne faisait, pour ainsi dire, que consacrer le succès des Inutiles^ on remarquait l'absence de Larochelle; c'est tout à fait inexplicable!...

Ce n'aura pas été sans peine que la pièce de Cadol aura vu le jour. Puissent ces longues tribulations exhorter un peu à la patience les jeunes auteurs !

D'abord, quand elle fut lue au comité du Théâtre-

Français, elle avait quatre actes. Suivant Tusage, après la réception, on procéda à la distribution des rôles, puis on se reposa. Au bout de quelque temps, on songea à commencer les répétitions, mais, à ce moment, M. Perrin s'avisa que la pièce était bien longue en quatre actes et qu'il serait peut-être préférable delà condenser en trois.

— Bien I dit Cadol, je vais m'en occuper.

Et on se reposa de nouveau.

La pièce mise en trois actes, M. Perrin la prit, la lut, la relut, et dit à Cadol :

— Je crois que ça marchera mieux comme ça.

Et on se reposa.

Quelques semaines plus tard on se mit en6n à répéter. Mais tout à coup M. Perrin appela Cadol.

— Dites donc, je crois décidément que nous nous sommes trompés. La pièce était mieux en quatre actes, n'est-ce pas votre avis?

— Dame...

— Remettez-la donc en quatre actes.

— C'est convenu, fit Cadol.

Sur ce, il remporta son manuscrit et — on se reposa. Quand il le rapporta, M. Perrin le reprit, le relut et s'écria ;

— Ah! enfin I ça va comme sur des roulettes. Nous allons pouvoir répéter!...

Les répétitions reprirent donc leur train. Mais alors ce tut autre chose : madame Plessy allait partir en congé. Il fallait attendre son retour.

On se reposa !

Depuis, ce ne furent que répétitions reprises et interrompues. Cette fois encore madame Plessy était sur le point de prendre son congé et tout semblait indiquer qu'on allait de nouveau se reposer, quand, la Grand* Maman — par suite de je ne sais quelle combinaison — a subitement paru sur Taffiche.

Madame Arnould Plessy a une toilette bien charmante dans son rôle de grand'maman, une toilette noire avec garnitures de dentelles blanches et noires. Mais mademoiselle Reichemberg, d'ordinaire si gentille, s'est mal habillée cette fois. Peut-être a-t-elle trouvé son rôle un peu trop effacé et n*a-t-elle pas voulu, à cause de cela, faire des frais de toilette !

Je me demande, par exemple, s'il a fallu dépenser des trésors de diplomatie et d'éloquence pour faire accepter à Madeleine Brohan un rôle de mère — ayant un fils de 1 âge de Berton, s'il vous plaît, — et à madame Arnould Plessy un rôle de grand'mère ayant une fille de l'âge de Madeleine Brohan qui a, comme je viens de le dire, un fils de l'âge de Berton !

Madeleine Brohan, qui n'a jusqu'à présent joué que les rôles de coquettes, devenue la maman d'un si grand garçon l

Et madame Arnould-Plessyî Elle joue, il est vrai, et depuis longtemps, les rôles de femmes a^ant dépassé la trentaine, mais il y a toujours un ou plusieurs amou reux qu'on voit papillonner autour d'elle, des amoureux auxquels elle parle raison et fait de la morale, j'en conviens, mais des amoureux enfin! Une grand'maman, elle!

' Il faut que M. Perrin soit un bien grand diplomate!

Beaucoup d'habitants de la colonie d'Asnières assistent à la première de M. Cadol.

M. Cadol habite Asnières pendant toute Tannée. Loin du bruit, assez près du boulevard pour rester dans le mouvement, c'est^là que M. Cadol fait romans, pièces, nouvelles, une besogne énorme.

A partir de ce soir, il va se trouver dans une situation bien étrange.

Comme campagnard, il désirera le beau temps, mais comme auteur dramatique il sera forcé de faire dçs vœux pour la pluie.

i8 mai.

Quand vient le joli mois de mai, le Gymnase ne faillirait pour rien au monde à la tradition des spectacles coupés. Tout ce que M. Montigny a reçu de petits actes dans l'année est écoulé à cette époque, petit à petit, de façon à ne pas imposer à la critique une besogne trop fatigante. On commence la pièce nouvelle vers dix heures, elle finit à onze ; rien n'est plus commode. Cependant, beaucoup de critiques manquent à l'appel ce soir.

Les fauteuils ne sont pas tous occupés. En revanche,

les loges sont fort bien garnies. Au second étage, M.Jules Simon, pensrf et mélancolique, assiste à la représentation. Il est pâle, M. Jules Simon; il a maigri. Evidemment, Tex-ministre donnerait toutes les loges du Gymnase pour un simple fauteuil à l'Académie.

Avant la pièce nouvelle on jouait un vieux et charmant vaudeville de Scribe : La Protégée sans le savoir^ qui servait de débuts à mademoiselle Dupuis, la petite-fille de madame Dupuis, une ancienne étoile du Palais- Royal.

Mademoiselle Dupuis n'a pas encore seize ans, et cependant elle a joué il n'y a pas bien longtemps, au Cercle Pigalle, devinez quoi — Adrienne Lecouvreur! C'est s'attaquer bien jeune à de bien grands rôles I

C'est à dix heures seulement que le rideau se lève * sur la Quête à domicile^ de M. Verconsin.

Au milieu de cette fièvre d'affaires dont tous les auteurs dramatiques semblent pris, les uns usinant de grandes machines à trucs, à décors et à costumes, les autres fabriquant des drames à sensation ou brassant des livrets d'opérettes, et tous poursuivant un seul et même but : occuper à la fois le plus de théâtres et envahir le plus d'affiches possible, n'est-il pas réellement beau, réellement consolant de voir un auteur, un homme d'esprit, se tenir à l'écart de ce mouvement général et continuer tranquillement, modestement, son petit bonhomme de chemin, sans se soucier du bruit et de l'agitation qui se font autour de lui?

M. Verconsin est certainement une exception dans

la littérature dramatique actuelle. Tous les deux ou trois ans, on voit paraître une pièce de lui^ et cette pièce n'a jamais plus d'un acte. Ne croyez pas, pourtant, qu'il ne soit au théâtre qu'un amateur. Non, c'est bel et bien un auteur dramatique, passionné pour son art et n'ayant pas d'autre préoccupation, — cela au point qu'il y a quelques années il a quitté le bureau où il était employé afin de pouvoir se consacrer tout entier à ses pièces. Et il faut voir avec quel soin raffiné il les travaille, limant le moindre mot et ciselant chaque réplique, ne passant jamais à la scène deuxième avant que la scène première ait été vingt fois polie et repolie.

Puis, quand son petit acte est terminé, il le confie à un copiste habile qui le transcrit de sa plus belle ronde. Cela fait, vous vous imaginez sans doute qu'il va porter le précieux manuscrit à un directeur de. théâtre? Ah bien! ouil se séparer si tôt d'une œuvre dont la naissance a été entourée de tant de soins! M. Verconsin n'en aurait pas le courage. Il a des amis, des connaissances à qui il le lit — il lit fort agréablement. Sa comédie commence à courir les salons, à recueillir partout Tapprobation et les applaudissements de quelques privilégiés qui en ont la primeur, et ces succès modestes suffisent . amplement à Tambition modeste de son auteur.

Enfin, quand, de salon en salon, il a épuisé le cercle de ses relations, c'est alors seulement que M. Verconsin se décide à aller frapper à la porte du Vaudeville ou du Gymnase, où l'on ne manque jamais de Taccueillir

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