INAUGURATION DU THÉÂTRE -LYRIQUE-FRANÇAIS
i3 janvier.
Nous possédons depuis ce soir deux Théâtres- Lyrijjues : le Théâtre- Lyrique- Dramatique et le Théâtre-Lyrique- Français. Le genre des deux théâtres diffère autant que M. Littré diffère de TApollon du Belvédère; mais comme on ne pourra jamais introduire dans le langage courant Tépithète qui les distingue Tun de Tautre, il est permis de s'attendre à des infusions dans le genre de celle-ci :
Vous rencontrez un ami :
— Veux-tu deux bons fauteuils pour le Théâtre- Lyrique ?
— Ah I mon ami, que de remerciements I Cest ma femme qui va être contente !.. .
Et Tami de prendre une voiture et de crier à sa moitié du seuil de la porte :
3o SOIRÉES PARISIENNES
— Habille-toi vite : nous avons des places pour le Lyrique !
— Oh ! quel bonheur ! moi qui désire tant voir les chiens !.,.
Uépouse s'habille à la hâte, se précipite dans la voiture et fouette cocher ! pour la place du Châtelet.
Là, seulement, le contrôleur fait poliment observer qu'ils se sont trompés, et qu'ils n'ont pas de places pour le Théâtre-Lyrique Dramatique^ mais bien pour le Théâtre- Lyrique Français^ ce qui n'est pas du tout la même chose.
Et les pauvres gens ne peuvent pas souffrir la musique !
Pour éviter une erreur de cette nature, j'ai eu soin de dire à mon cocher de me conduire aux Italiens. Mais il paraît que cet homme lit les petites nouvelles des théâtres, car il m'a répondu, en soulignant ses mots :
— Monsieur veut dire au nouveau Lyrique ?
Ce cocher était dans le mouvement.
Ce n'est pas une soirée d'ouverture, mais une soirée d'inauguration» Depuis le Nouvel-Opéra, il n'y a plus que des inaugurations. Inauguration est meilleur genre qu'ouverture. La salle, cependant, ne contient pas autant d'illustrations qu'on aurait pu l'espérer. La reine-mère d'Espagne se trouve dans une avant-scène avec la comtesse de Girgenti.
A l'orchestre, parmi les critiques musicaux, se distingue M. Weber, du Temps ^ qui suit l'opéra de son illustre homonyme (on donne le Freyschut!{) avec la partition à la main. De temps en temps, quand il lui
JANTIER 1875 3l
manque une note, M . Weber bondit sur son fauteuil comme si Ton venait de lui voler son porte- monnaie. Ah I les artistes qui se sont rendu coupables de ce grand crime de lèse-chef-d'œuvre n*ont qu'à se bien tenir.
Avant d'entrer dans la salle, je vais un moment dans les coulisses.
Le coup d'œil en est très pittoresque.
M. Bagier, malgré les* représentations françaises, n'a pu éloigner tous les Italiens de son théâtre. Les chœurs en sont pleins.
Tous ces braves gens, avant le lever du rideau, ne se gênent pas pour parler de leurs petites affaires, et cela dans la langue de la mère patrie.
De sorte que leurs conversations, se mêlant à celles de la troupe dite troupe Française, forment le plus singulier concert qu'on puisse imaginer.
C'est à se croire transporté au temps oîi les révolutionnaires, qui construisaient au lieu de démolir comme ceux d'aujourd'hui, édifiaient la tour de Babel,
Quand le rideau se lève, le public semble ressentir une impression pareille à la mienne. Il se demande si le chœur d'introduction « Victoire, victoire I » est chanté en italien ou en français. Les habitués ont, du premier coup, reconnu, parmi les gardes forestiers du Freyschut:{^ les Zingari de // Trovatore et les torréros de La Traviata.
Ces choristes nés à Ventadouront eu beau se munir de barbes postiches et d'énormes moustaches, tout le monde a salué en eux de vieilles connaissances.
Aussi ne s'est-on pas gêné pour rire quand un des leurs, le capitaine des gardes forestiers, s'est embrouillé dans son discours, de façon à laisser croire qu'il n'en sortirait plus jamais. Le malheureux essayait vainement de prononcer le mot: « attraperait ». Il disait ar attrapait y araipattrap^ tout enfin, excepté ce qu'il avait à dire.
Les valseurs ont eu également un succès fou. Ce sont de simples figurants qu'on a chargés de représenter la danse au Théâtre- Lyrique-Français. Les infortunés comparses ont tourné si gauchement» si lourdement, en se heurtant si bien aux portants, qu'on a été sur le point de leur faire une ovation.
Le deuxième acte a été sauvé par les femmes. A côté de madame Mélanie Reboux, qui est de toutes les tentatives et qui mériterait de leur porter bonheur, on a remarqué une piquante An nette, mademoiselle Sablayrolles. Sa bonne mine et son sourire sympathique ont disposé immédiatement la salle en sa faveur. Si mademoiselle Sablayrolles voulait entrer dans un théâtre d'opérettes, elle y obtiendrait sans nul doute de grands succès.
Mademoiselle Sablayrolles est Hollandaise, je crois. Il me semble bien me rappeler que je l'ai vue débuter toute petite dans un petit théâtre d'Amsterdam. Elle y jouait des rôles d'enfant, comme la petite Fanfan Benoîton. Elle possède encore un peu d'accent, mais j'espère qu'elle s'en défera.
Tous les vieux ténors de Paris ont voulu assister à la rentrée du ténor Jourdan.
On affirme au foyer que c'est ce chanteur qui créa, en 1773, Hippolyte et Aricie^ le premier opéra de Jean- Philippe Rameau.
. Pour la chasse-fantôme, au tableau de la fonte des balles, M. Bagier a fait la dépense d'une lanterne magique.
On ne dira plus que Freyschûtx n'est pas une pièce curieuse à voir.
La soirée résumée à la sortie :
— En somme, c'est un Freyschût\ de province I
— Oui, un Robin... de Blois.