‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 4)Chapitre 32 sur 74 · REPAISE DE LA CHATTE BLANCHE · texte numérisé non relu

REPAISE DE LA CHATTE BLANCHE

II juin.

La Gaîté a repris la Chatte blanche. On fait positivement des miracles à la Gaîté, car la ' féerie des frères Cogniard, bien que jouée pendant une année et plus sous la direction Boulet, était pour le personnel de M. OfFenbach une féerie nouvelle.

Le matériel avait été vendu 80,000 francs à un directeur de Marseille et, par conséquent, tout était à établir. Il est vrai qu'on a fait resservir quelques vieux décors, et que certains costumes n'ont eu besoin que de peu de modifications pour être employés, mais éeuk qui sont au courant des choses du théâtre savent

ce qu'il faut se donner de mal et passer de tçmps pour m^ttrç en scène des machines de cette importance.

Eh bien ! la. Chatte blanche a été montée en vingt et un jours, En vingt et un jours on a appris les rôles, la miusique, les chœurs^ réglé les ballets, brossé les décors, installé Içs trucs, et la féerie a marché ce soir comme peu de féeries ont marché un soir de première.

Ce n'est pas le premier tour de force qu'on ait accompli che^s M. OfTenbach, l^si, reprise (TOrphée a étQ préparée çn un seyl jour, celle de Jeanne d'Arc en quatre jours, enfin Geneviève de Bradant a été montéç en quî^rante-cinq jours.

JLç progrès aidant, la Gaîté pourra avoir sa féerie par jour — tout comme M. de Girardin avait une idée en vingt-quatre heures l Par exemple, M. Fromont a passé vingt et une nuits dans son atelier pour faire le décor des Oiseaux^

C'est ce soir la 486® représentation de la Chatte blanche ^ la Gaîté — un joli chiffre, même pour une féerie.

Un homme que cette reprise rend bien heureux, c'est M. Baudu, le régisseur. En effet, chaque fois qu'on donne la Chatte^ son importance se trouve considérablement augmentée : il n'est plus seulement régisseur, il passe à Tétat de doublure générale. Il a successivement joué tous les rôles : Pimpondor se trouvait-il enroué, vite il était remplacé par Baudu ; si le roi Mignonnet était indisposé, c'était Baudu qui s'emparait du sceptre et de la couronne; Petipatapon ou le roi Matapa manquaient-ils ^ l'appel, encore Baudu et

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toujours Baudu. Un soir même, en province, le rôle de Blanchette a été sur le point d'être joué par Baudu — en travesti ! Baudu est devenu Thomme à tout faire de la Chatte blanche^ et grâce à lui la Gaîté peut se moquer des rhumes et de la grippe.

Un détail amusant qu'on me donne dans les coulisses :

La veille de la dernière répétition générale, il a fallu débarrasser à la hâte le théâtre de tout le matériel de Geneviève de Brabant, Et ce n'était pas une mince affaire, que ce déménagement. Tous les accessoires du tableau des Prodiges de la locomotion^ principalement, étaient d'un emballage peu commode. Pour ne pas les endommager, on s'est décidé à les conduire tels quels au magasin de décors. Au milieu de la nuit^ les chars antiques, les vaisseaux, la locomotive, sortaient par la porte de la rue Réaumur, traînés par des machinistes, qu'accompagnaient des gamins portant des torches. 11 fallait voir la tête des bons bourgeois attardés, à la vue de cet étrange cortège. Ils ne comprenaient rien à cette mascarade d'un nouveau genre.

Le mauvais temps aidant, il y a beaucoup de monde dans la salle. Certainement, c'est une première d'été, mais nous y gagnons quelques toilettes d'une entière fraîcheur et d'un décoUetage agréable.

J'ai parlé des décors et de la mise en scène ; les nouveaux interprètes de la Chatte blanche méritent également des éloges. Thérésa a retrouvé, dans le rôle de Pierrette, le succès de ses plus beaux soirs; Montaubry a fort agréablement chanté une romance nouvelle

d'Offenbach — paroles de Victor Koning; Daubray a interprété avec beaucoup de fantaisie le rôle obligé de souverain cocasse, sans lequel il n'y a pas de bonne féerie.

Enfin un rat, un rat bien gras a circulé pendant une partie de la soirée aux fauteuils de balcon. Heureusement fort peu de dames s'en sont aperçues. La présence de ce rat est d'autant plus étrange qu'on en avait pas vu à la Gaîté depuis la dernière représentation de la Chatte blanche^ sous M. Boulet. Est-ce la chatte qui l'attire? Peut-être bien.

M. Godin, le machiniste, avait peur d'un incident qui ne s est pas produit.

Les femmes-oiseaux de l'apothéose du second acte sont attachées à des suspensions tournantes, et les malheureuses, n'étant pas encore habituées aux mouvements irréguliers qu'on leur fait faire, il craignait pour elles un de ces malaises subits qui eût considérablement nui à la poésie du décor des Oiseaux.

C'est Angèle qui personnifie la fée des bruyères. Elle est charmante dans un costume qui est la négation du costume.

— ' Elle n'a point de manches, s'écrie Petipatapon en la voyant, elle n'a point de jarretières non plus !

Le fait est qu'il est plus facile de raconter ce qu'elle n'a pas que de dire ce qu'elle a.

Cependant, il m'a paru qu'Angèle jouait les fées sans conviction.

Ce n'est pas comme mademoiselle Mariani, la fée de

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toutes les féeries passées, fée de naissance, fée par vo** cation.

On lui demandait, après la lecture du Roi Carotte^ à la Gaîté, quel rôle elle allait jouer dans la pièce nouvelle.

— Une fée, parbleu !

— Encore?

— Oh l mon cher, mais une fée faite par Sardou, une fée qui a un caractère, une fée prise sur le vif!

17 juin.

Aux Français, ce soir, on reprend les Femmes $a^ vantes^ pour les débuts de mademoiselle Baretta d^ns 1q rôle d'Henriette, et on donne la première représeatation de Vllote^ comédie en un acte et en vers de MM. Charles Monselet et Paul Arène,

Jolie salle d'été. Énormément de provinciaux. Dan^ les entractes fauteuils et loges se vident. On va voir Tescalier, le foyer et la statue de Voltaire, — absolument comme à l'Opéra. A l'orchestre se trouve un Algérien en costume du pays. Aux deuxièmes loges un petit enfant grincheux scande fort désagréablement les vers de Molière,

Quelques personnages connus cependant : le prince de JoinvilU, le marquis de Scépeaux, le prince Galit-

zine y Henri de Bornier , mademoiselle Favart, du Locle et la plupart des artistes de l'Odéon,

Des deux auteurs de X Ilote y Charles Monselet et Paul Arène, je n'ai pas à vous présenter le premier* Tout Parisien qui se respecte doit connaître de vue M. de Cupidon, Tout étranger aux premières représentations ou dans les cabarets à la mode s'est fait montrer le spirituel journaliste dont les traits malins et le sourire anacréontique nous rappellent, vaguement il est vrai, le divin fils de Vénus. Il ne lui manque que le carquois traditionnel, qu'il a remplacé par une paire de lunettes.

Monselet a énormément d'esprit» mais il a davantage encore de gourmandise, ce qui paraît invraisemblable. Très heureusement pour lui du reste, car c'est surtout son érudition gastronomique qui l'a posé aux yeux de ses contemporains. On apprécie certainement son t^** lent, mais on admire son estomac.

Ce dernier jouit aux yeux de ses contemporains d'une célébrité justement méritée et Ton en parle avec les plus grands éloges dans les plus petites tables d'hôte de province.

C'est évidemment pour donner à Monselet le temps de dîner à Taise que l'on n'a joué V Ilote qu'à onae heures.

Le nom de Paul Arène, pour être moins connu que celui de son collaborateur, est loin d'être ignoré des lettrés et surtout des amateurs de jolis vers. Ce n'est pas à proprement parler un débutant. Il fit jouer, il y a six ou sept ans, un charmant petit acte à TOdéon,

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Pierrot héritier y qui fut très remarqué des délicats. Depuis, il sema un peu partout de la prose et des vers qu*il a le tort de dissinluler derrière le voile de l'anonyme. Monselet et Arène sont amis intimes. Comment se sont-ils connus ? D'une façon bien simple. Arène qu'a vu naître le beau pays de Provence, quitta un beau jour sa ville natale et vint à Paris, les deux poches bourrées de rimes. Le hasard, qui parfois fait bien les choses, plaça Monselet sur son chemin. Arène lui lut ses vers et Monselet Temmena dîner. Ils ne se sont jamais quittés depuis.

Seulement, de temps en temps, Arène, en bon félibre, est pris de nostalgie et part sans prévenir personne pour revoir son ciel bleu et écouter chanter les cigales. Alors Monselet, désespéré, le cherche dans tous les coins de Paris, et lorsqu'Arène revient, on constate que Monselet a maigri !

Ce soir, Monselet a assisté à la représentation des Femmes savantes ^ comme critique.

Quand est venu le moment solennel de Vllote^ il est parti en disant aux amis qu*il rencontrait dans les couloirs :

— On va jouer une petite pièce de Paul Arène ; je ne veux pas voir ça I

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