LE PROCES VEAURADIEUX
19 juin.
Les fermetures beaucoup trop nombreuses des théâtres, grâce auxquelles Paris présentera sous peu l'aspect d'une grande ville de province, se signalent, cette année, par une particularité assez curieuse.
A peine un théâtre a-t-il annoncé sa clôture annuelle, à peine un directeur a-t-il été prendre ses vacances, que les artistes de la maison annoncent la réouverture et, se substituant au directeur, montent — à leurs risques et périls — une pièce nouvelle.
Le directeur se croyait dans l'impossibilité de lutter contre les chaleurs de Tété ; ils ont plus de bravoure, eux^ et ils résistent.
Il est vrai qu'ils appellent à leur secours une invention toute récente et qui nous rapproche encore davantage des villes de province : je veux parler des tarifs à prix réduits.
La plupart des théâtres donnent dans ce travers. On trouve maintenant des fauteuils d orchestre à quarante sous et même à vingt. Pour peu que cela continue, on aura des spectacles gratis — que dis-je, gratis — des spectacles pour lesquels le directeur fera à son public une distribution de bottines, de pantalons ou autres objets utiles.
J'avouerai cependant qu'au Vaudeville, où les artistes vont profiter de la fermeture pour exploiter le
théâtre, le public, malgré la réduction des tarifs, était encore assez élégant ce soir. Il est vrai que c^était, en grande partie, un public non payant et que tous les tarifs sont égaux devant ce public-là.
Connaissez-vous M. Hennequin, un des auteurs de la pièce nouvelle? Non, n'est*ce pas? A moins d'appartenir de très prés au théâtre, ce nom vous est presque inconnu* Qui sait si vous ne l'entendez pas prononcer pour la première fois ?
Eh bien 1 M. Hennequin, qui est encore ignoré à Paris, est tout à fait célèbre à Bruxelles. Interrogea sur son compte n'importe lequel des sujets de S. M. Léopold II.
Qu'est-ce que M. Hennequjn?
— * M. Hennequin 1 répondra-t'-il; mais savez-veus, c'est un homme que tout le monde connàtti Demandez un peu pour voir à Delvil, à Humbert, et ils vous diront que c*est un homme pour une fois!
Et votre Bruxellois $*animera, fera du bruit et finira par vous demander à son tour comment il se fait que vous ne connaissiez pas une aussi forte personnalité.
En effet, M. Hennequin n*est pas le premier venu dans la capitale du Brabant. Tout jeune, il écrivit de petits vaudevilles qui plurent infiniment à ses compatriotes. Dès lors, Bruxelles commença à fonder sur lui des espérances de gloire.
Un beau soir, Taqdace lui venant, il fit représenter sur le théâtre des Galeries Saint-Hubert (le Théâtre^ Français de Bruxelles) une pochade, d'ailleurs fort réussie, intitulée les Trois chapeaux. Cet imbroglio,
où là gâîté était prodiguée à fortes doses, alla aux nues.
Depuis ce soir-là, on tte dolitâ plus que Hennequin (on ne Pappelait déjà plus M. Hennequin) ne fût appelé à devenir illustre/ et chacun travailla dès lofs activement à pousser le futur grand homme vôri Paris, la ville qui consacre les grandes féputâtionà.
Chacun fit si bien que le jeune écrivain put etlfîù produire les Trois chapeaux sur la scène de l'ancien Vaudeville. L'oéuvrè obtiht, à Paris, Un succès moins gfand qu*â Bruxelles, sans doute, mais fort honorable en feomme, et il permit à son auteur d'espérer qu'il ferait son chemin tout comme un autre.
Mais depuis, on n'entendit plus parler de M. Hennequin. Il est évident que M. Hennequin, dont le tempérament d'auteur dramatique est incontestable, a dû faire beaucoup de pièces et les soumettre â plus d*un directeur. Cependant on ne le joua pas. Son vaudeville des Trots chapeaux aurait dû lui faciliter l'accès de toutes les scènes; elles lui restaient fermées. Et il lui a fallu attendre la fermeture du Vaudeville pour faire représenter le Procès VeauràdieuXj qu'il a écrit pourtant en collaboration d'un auteur célèbre : M. Delacour.
Ce qui prouve qu'on peut quelquefois n'étfe pro* phète que dans son pays!
Le Procès Veaur adieux n'en a pas moins été un énorme succès, et ce qui vient de se passer au Vaudeville est Vraiment d'un comique achevé.
Voilà un théâure qui, depuis qu'il est ouvert n'a
pas trouvé un seul succès véritable ; vivant au jour le jour de reprises, entassant les Faux Bonshommes sur le Roman d'un jeune homme pauvre^ et le Roman (Vun jeune homme pauvre sur les Ganaches, et n'arrivant, en fin de compte, qu'à égayer à ses dépens tous les petits journaux y et à servir de cible aux plaisanteries des chroniqueurs en belle humeur; si bien que, malgré moi, je me surprenais à le prendre en pitié et à me reprocher presque d'insulter à son malheur.
Enfin, après avoir usé plusieurs directions, il passe en des mains plus jeunes. Les nouveaux directeurs s'installent pleins d'espoir et formant déjà les plus beaux projets du monde : Barrière, Meilhac, Sardou devaient être mis à contribution, on ne s'entretenait plus, dans les coulisses, que des succès qu'on allait avoir. Résultat : on joue une revue, on reprend /''ann;^ Lear^ avec madame Pasca, et les directeurs, après les premiers mois de leur exploitation, se voient forcés de s'ajourner à l'hiver prochain avant de frapper le grand coup qu'ils méditent.
Sur ces entrefaites, les artistes se décident à se réunir en société pour passer, tant bien que mal, les deux ou trois mois de fermeture. On baissera le prix des places, et on jouera... mon Dieu! n'importe quoi, le Procès Veauradieux^ par exemple.
C'est Lne pièce d'un auteur jeune, à laquelle, il est vrai, M. Delacour, un vétéran de théâtre, a mis quelque peu la main, mais une pauvre pièce, après tout. On répète à la diable et on affiche — à la grâce de Dieu !
Aussi, ce soir, la plupart des spectateurs arrivaientils avec cette arrière-pensée qu'ils allaient assistera « un joli four. » Et c'était tout naturel. Une pièce dont aucune direction n'avait voulu, une pièce qui dormait dans les cartons et que des artistes en société ne jouaient évidemment que pour jouer quelque chose, cela ne pouvait inspirer aucune confiance.
Les journalistes effrayés avaient eu le plus grand mal à se débarrasser de leurs fauteuils, qu'ils ne voulaient pas laisser inoccupés.
D'autres avaient tout bonnement renvoyé leur coupon et étaient restés chez eux.
On se disait avec beaucoup de raison :
— Il n'est pas possible qu'un théâtre où l'on a joué Gabrielle d'Estrées ait laissé échapper une pièce quelconque si elle est jouable !
Et pas du tout. Voilà la pièce de MM. Delacour et Hennequin qui réussit d'emblée. Dès la première scène, le public s'amuse et on rit jusqu'à la fin. Jamais on n avait entendu de plus joyeux éclats dans cette triste salle du Vaudeville !
On n'en revenait pas.
— Comment ! voilà trois directeurs qui racontent à qui veut les entendre qu'ils n'ont pas de pièces. Il y en a une, reçue par leurs prédécesseurs, qu'ils ne jouent pas et c'est précisément celle-là qui réussit ! C'est, ma foi, bien malheureux.
Les directeurs du Vaudeville n'ont plus qu'un seul
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parti à prendre maintenant : celui d'engager leurs artistes pour diriger leur théâtre. Par exemple, les artistes feront bien de ne pas engager leurs directeurs pour jouer la comédie.
JUILLET— tAOUT
Messieurs, on ferme ; on a fermé I II n'y a plus de Parisiens, il n'y a plus de théâtres, il n'y a plus d'acteurs, il n'y plus de Paris. Paris est à la mer, il est aux glaciers de la Suisse et des Pyrénées; il s'est retiré à la campagne, il est partout, excepté chez lui.
Au point de vue des spirées parisiennes, cqs deux mois de juillet et d'août se résument en un seul mot : Néant.
De toutes les pièces représentées pendant ces deux mois de fermeture et de villégiature, il n'en reste pas une seule. Toutes ont été vaincues par la chaleur, et il en est pourtant» dans le nombre, qui méritaient un meilleur sort. En voici la nomenclature :
En juillet.— Vaudeville : La Dame aux l$Às blancs, comédie de madame Louis Figuier.
Gymnase : Léa, pièce de MM.. Léon Bouckault et Emile de Najac.
Palais-Royal : Ici ! Médor, comédie en un acte de M. Verconsin.
Folies-Dramatiques : Oublie^ le Monde, bouffonnerie de MM. ChinchoUe et Rigaud.
En août, — Vaudeville : Jean-nu-pieds, drame en quatre actes et en vers de M. Albert Delpît.
Gymnase : Le Million de M. Pommard, comédie en trois actes de MM. Guillemot et Raymond. Je déjeune à midi, un acte de MM. Dolfus et Edouard Drumond.
Palais-Royal : l'Homme du lapin blanc, pièce en trois actes de M. Duru.
Variétés : la Guigne, vaudeville en trois actes de MM. Labiche, Leterrier et Vanloo.
Déjazet ; les Moutons de Panurge, revue d'été de M. Gabet.
C'est à peine si l'on se souvient encore de ces pièces, mortes avant l'âge.
Qu'elles reposent en paix !
SETTEm^%E
RENTRÉES ET RÉOUVERTURES
septembre.
De même que Tété commence officiellement le 2 1 juin, qu'il gèle, qu'il grêle ou qu'il neige, la saison théâtrale recommence non moins officiellement le premier septembre, quelque chaleur qu'il fasse. Tous les théâtres ont rouvert leurs portes, et on ne voit plus, sur les colonnes Morris, ces tristes affiches, avec le mot Relâche encadré de noir, et qui ressemblent à des lettres de faire-part.
Au moment de reprendre ces bavardages au jour le jour, ces excursions à travers le monde des théâtres, je veux faire part à mes lecteurs d'un cas fort embarrassant. J'ai précisément à parler ce soir de la réouverture des Bouffes- Parisiens avec la Jolie Parfumeuse^ et de celle de la Renaissance avec Giroflé-Girofla.
210 SOIRÉBS PARISIENNES ,
Aux Bouffes, il y a Théo; à la Renaissance, il y a Granier. Bientôt aussi Judic aura fait sa rentrée. Or, il résulte d'une statistique très- consciencieuse que, pendant la saison qui vient de s'écouler^ j'ai parlé 2,845 fois de la «jolie Théo,» 1,482 fois de la «charmante Granier » et 3,763 fois de • Tadorable Judic. » — Le public, j'en suis convaincu, n'aime pas qu'on trouve une femme charmante pendant si longtemps. Il m'est pourtant difficile d'être désagréable à ce trio de divas, dans Tunique but de varier un peu mes causeries. Je ne pouvais pas davantage les prier de changer de nom ou de théâtre. Evidemment, j'aurais eu grand plaisir à voir Théo s'appeler Gra-thé et aller jouer Girofle à la Renaissance, tandis que Granier, devenue Niéro, chantait la Jolie Parfumeuse aux Bouffes, mais ce n*est pas uniquement pour amuser les chroniqueurs qu'on ouvre les théâtres.
Il faudra donc en prendre son parti et annoncer qu'aux Bouffes, la jolie Théo (c'est la 2,846* fois) a retrouvé son pubHc, son succès et ses bouquets habi» tuels. Tout 1« monde est à son poste — y compris Isabelle. Je noterai seulement qu'on envoie maintenapt à la jolie Théo (2,847* ^^^^) ^^ fleurs piquéibs dans des terres cuites plus ou moins réussies. La= représentation a fort bien marché. Une débutanto, mademoiselle Zolie Well, que M. Comte a découverte, à TEldorado, a chanté d'une façon intelligente et avec une voix agréa** ble le rôle de madame Grivot. Daubray a été on ne peut plus amusant.
A la Renaissance^ M, Ho8teih,:qui a eu le bon esprit