‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 4)Chapitre 5 sur 74 · LA FAMILLE DE M. CADOL · texte numérisé non relu

LA FAMILLE DE M. CADOL

14 janvier.

Rien de changé dans le monde dramatique, il n*y a qu'une famille de plus.

Nous avions déjà la Famille Benotton et la Famille Trouillat; T Ambigu a enrichi le répertoire courant à^MïiQ Famille en 1870-1871 ; voici maintenant, au Théâtre- Lyrique- Dramatique, la Famille de M. Gadol, qui, pour se distinguer de la Famille de M. Cournier, aurait bien dû s'intituler : une Famille au dix^ huitième siècle.

Quand je viens occuper ma stalle, l'orchestre de M. Artus joue : « Il pleut, il pleut, bergère !» — un air de famille.

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Je lorgne autour de moi : c'est une salle de famille. Des journalistes, des artistes — pas de cocottes, pas le moindre gommeux.

Mesdames Rousseil, Marie Laurent, Magnîer et Pazza représentent l'art dramatique; l'art lyrique est représenté par mesdemoiselles Desclauzas et Zulma Bouffar.

L'orchestre de M. Artus entonne un air de famille : l'air de Cadet Roussel .

Le drame de M. Cadol est tiré, me diton, d'un de ses romans' : Madame Élise.

Seulement le roman se passait de nos jours, tandis que l'action du drame est contemporaine du cardinal Dubois.

C'est M. Castellano qui aurait demandé ce changement à l'auteur.

— Des habits bourgeois, aurait-il dit, des paletots, des redingotes, des pantalons comme on en voit tous les jours. C'est impossible, ici; mon public dirait qu'on ne lui en donne pas pour son argent.

Et on a reculé l'action d'une centaine d'années, ce qui du reste a absolument intrigué tout les spectateurs.

• On se demandait à la ronde :

—- Pourquoi diantre cela se passe -t-il au dix-huitième siècle ?

Si le public s'est trouvé dérouté, M . Cadol a certainement été embarrassé plus d'une fois.

Il brûlait certainement de Tenvie de faire passer son premier acte à Monaco ou à Saxon, le dix-huitième

siècle lui a imposé le Casino (?) de Gastein, en Autriche I

Avait-on l'habitude, il y a cent ans, de publier — dans les gazettes — les procès-verbaux des duels ? Ce n'est pas mon affaire.

Ce qui est certain, c'est qu'en voyant l'amiral d'Iccel prendre son journal et y trouver un article sous ce titre ; Un dernier moty je me suis dit que la couleur moderne reprenait le dessus malgré tout, et que ce ne pouvait être là qu'un entrefilet de M. Saint Genest du Figaro.

Lorsque je quitte le théâtre Lyrique-Dramatique, l'orchestre de M. Artus joue : « dOy do, V enfant do. »

Impossible de se tenir plus spirituellement à la hauteur de la situation.

REPRISE DU CAÏO

16 janvier.

Ambroîse Thomas ne pouvait se consoler du départ de la Nilsson.

Lui, si gai d'ordinaire, on le voyait errer, pâle et triste, autour de TOpéra, jetant sur les affiches un regard désolé. On l'entendait murmurer tout bas des paroles incohérentes.

— Eh ! quoi, disait-il, encore la Juive^ toujours la Juive! Le présent est à Halévy, Tav^^n-r à Donizetti.

Après la Juive^ la Favorite! O fatal destin! Avoir fait Hamlet et attendre — comme un simple Mermet. Ce West plus : « être ou ne pas être » — c'est n'être pas!

Et Thomas maigrissait, Thomas perdait l'appétit.

Si bien que l'éditeur Heugel, qui est à Thomas plus qu'Ambroise lui-même — le directeur du Conservatoire signerait Heugel Thomas que personne ne s'en étonnerait — Heugel qui est un second Thomas, un pronom de Thomas, un complément de Thomas, s'en alla à travers la ville cherchant un moyen pour guérir Thomas.

Ce moyen, M. du Locle le lui procura.

— Il est triste, s'écria le directeur de l'Opéra- Comique, je le distrairai. On ne le joue pas, je le jouerai!...

Et il reprit le Caïd.

Le Caïd qui ressemble à Hamlet comme Bu qui s*avance à la Symphonie héroïque^ le Caïd dont l'immense succès nous valut l'opérette.

Le public de TOpéra-Comique , si éminemment bourgeois et si particulièrement prompt à s'amuser de tout, a le rire bien facile.

Un rien lui suffit : un homme qui parle du nez, il éclate ; un autre fait sonner les r, ii se tord !

A quoi cela tient-il? A la construction de la salle? A la disposition des loges? N'essayons pas d'approfondir ce mystère.

— C'est un rire sain et qui honore celui qui c provoque! dirait M. Prud'homme.

Deux charmantes chanteuses, bien jolies toutes deux, se partagent les honneurs de cette reprise :

Mesdemoiselles Zina Dalti et Lina Bell.

Elles ont inspiré à un mien ami — qui était évidemment sous rinfluence des vers libres de M . Thomas Sauvage — le triolet que voici :

Lina la Bell et puis Zina,

Du Locle a fort bien fait les choses 1

Vraiment, point il ne lésina,

Lina la Bell et puis Zina!

Ah! combien il nous domina

Le doux chant de ces lèvres roses;

Lina la Bell et puis Zina,

Du Locle a fort bien lait les choses !

Pendant que l'on compare, au foyer, la distribution actuelle à celle de la création, qu'on parle de madame Ugalde, d'Hermann Léon et de Sainte-Foy, je parviens à glaner une anecdote qui date des premières représentations du Caid.

C'était en 1849, Témeute n'était pas encore complètement étouffée. A chaque instant elle grondait dans la rue. C'étaient des alertes continuelles. Alors on battait le rappel et la garde nationale prenait les armes.

Or, les tambours, Jes fameux tambours à la tête des • quels le tambour-major du Caïd fait si brillamment son entrée au premier acte, étaient des tambours de la garde nationale. Il y en avait six. Un soir, peu avant la représentation, la garde nationale est convoquée. Plus de tambours. Que faire ? On court partout, et on

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finit, à force de supplications, par en ramener un d'un poste voisin. Un seuil Mais il fallut s'en contenter. Hermann-Léon entra non moins triomphalement qu'à l'ordinaire, brandissant son bâton à la tête de son unique tambour !

Les tambours d'aujourd'hui sont des tambours de la ligne. Comme il n'y a plus d'émeutes il n'y a plus de garde nationale. C'est, du reste^ parce qu'il n'y a plus de garde nationale qu'il n'y a plus d'émeutes.

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