SEPTEMBRE 1 87 J • 2 I
Mais on ne fait pas ce qu*on veut à TOpéra-Comique.
Le directeur propose et le public dispose.
Aussitôt que M. du Locle monte quelque chose d^nédit, les vieux habitués paraissent indignés, les vieux huissiers de Torchestre haussent les épaules, les vieux choristes murmurent, et le vieux Nathan s'écrie : t C'est scandaleux ! » Le vieux souffleur devient mélancolique, le vieux régisseur perd la tête, et les vieux machinistes n'enlèvent qu'en rechignant les vieux décors qu'il faut faire rafistoler.
Cependant Tœuvre nouvelle est présentée au public.
Eh bien, le public reste froid.
Quand il s'agit de musique un peu sérieuse, il dit :
— Ce n'est pas le genre de T opéra-comique !
Au contraire, si Ton a aflFaire à de vraies ariettes et à de bonnes franches mélodies — ce qui est bien rare, — on s'écrie :
— Mon Dieu, que ce genre de Topéra-comique a donc vieilli I
Quant aux bourgeois , qui forment la véritable clientèle de la salle Favart, pourquoi voulez-vous qu'ils aillent voir la nouvelle pièce ? Leur unique but, en venant à TOpéra-Comique, c'est d'écouter avec leur fille la partition que mademoiselle joue au piano. Viens, gentille dame^ les ravit, et Vallons de VHelvé" tie lés plonge en extase.
Ce qui explique pourquoi la Dame Blanche^ le Pré aux Clercs et autres partitions archi-centenaires font
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toujours des recettes convenables, tandis que les nouveautés meurent généralement à la fleur de Tâge.
Ce soir, après le Chalet^ j'ai passé par le fojer.
Dans un coin, à droite, de vénérables messieurs, rares exemples de longévité, causent à voix basse.
Ils jettent sur les promeneurs des regards de défiance. On voit que ces vieillards sont là chez eux, qu'ils viennent — depuis bien des années — s'asseoir, à la même heure, à cette même place, après avoir vu le même acte de la même pièce. Leurs noms ? On les ignore. Les contrôleurs les ont toujours vus passer, et les prédécesseurs des contrôleurs actuels les ont vus passer aussi. Ils sont toujours venus s'asseoir au foyer, à droite, pour causer à voix basse. Cest tout ce que Ton sait d'eux*. M. du Locte n^a jamais songé à les déranger. Ils font partie du monument. De temps en temps, on entend murmurer :
— ChoUet I Ponchard ! Damoreau !
Un soir, après la quatre millième représentation de
la Dame Blanche ^ on les trouvera endormis sur leur
. divan. L'huissier de service ira pour les réveiller, mais
il les secouera en vain : ils seront mcH'ts. Morts en
fredonnant un refrain de Boiëldieu !
Pauvre Opéra-Comique ! Il est grand temps qu'un nouveau cotnpi»siteur charmant vienne réveiller les échos du vieux théâtre au bois dormant et permette au <:onteur dé terminer selon la formule :
« Ils vécurent heureux et eurent beaucoup de' succès ! »
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