‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 4)Chapitre 49 sur 74 · PIF-PAF · texte numérisé non relu

PIF-PAF

4 octobre.

Pif, elle passera !

Paf, elle ne passera pas 1 1

Pif-paf, elle a passé î ! !

La nouvelle féerie du nouveau Château-d'Eau vient de voir le feu de la rampe, mais cela n*a pas été sans peine.

La raison des nombreux retards qu'elle a subis est bien simple, allez I

La voici.

Clairville, l'un des auteurs de Pif-Paf^ jouit dans

le monde des théâtres — et même ailleurs — de la réputation d*uh auteur qui prodigue les gauloiseries et les plaisanteries au gros sel dans toutes ses œuvres. Jamais réputation n*a été moins usurpée.

Voici généralement ce qui arrive toutes les fois que Clairville fait une pièce.

Ses collaborateurs, s'il en a, commencent par lui soumettre quelques observations.

— Mon cher ami, lui disent-ils, nous apprécions plus que personne votre talent et votre gaieté. C'est grâce à vous que notre pièce est devenue ce qu'elle

est Seulement, croyez-nous, il faut en couper un

peu.

— De quoi?

— De... vous savez bien... Cest drôle, certainement, mais il y en a trop.

Clairville finit par se laisser convaincre et il en coupe.

On remet le manuscrit de la pièce au directeur qui, après en avoir pris communication, dit à Clairville :

— Écoutez, je suis content. . . très-content. • . c'est vraiment gai... très-gai.. . mais... je ne me gène pas avec vous, n'est-ce pas, eh bien, franchement, il y en a trop.

Clairville, afin de contenter le directeur, en coupe. La pièce entre en répétition.

Le régisseur est un peu gêné d'abord; pourtant il finit par dire bravement à Clairville:

— Ça va bien, ça se débrouille... Ah! c*est une bien jolie pièce ! Quel dommage seulement qu*il y ait

tant de... C'est amusant, mais si vous en .ôtiez un peu?,.. Il y en a tanti

Clairville, pour être agréable au régisseur, en coupe.

Les artistes l'attirent dans tous les coins.

— Je suis enchanté de mon rôle, dit l'un, enchanté... mais... remarquez que je ne m'en plains pas, moi... je dis cela pour le bien commun... ne croyezvous pas que... dans mon rôle... il y en ait de trop !...

Et, comme les autres font la même observation, Clairvilie continue à en couper.

La censure, à son tour, en renvoyant le manuscrit, demande qu'on en coupe un peu.

^ 11 en restera toujours assez! dit-elle.

Et Claîrville en coupe encore.

Arrive la répétition générale. Les quelques spectateurs privilégiés qui se trouvent dans la salle rient beaucoup. Ils sont ravis.

Ce sera un succès, disent-ils tous, seulement... s*il en était temps encore... il faudrait couper la moitié des...

Et Clairvilie coupe toujours.

Ce qui n'empêche pas qu'au sortir de la première, tout le monde s'écrie :

— C'est amusant, cela ne fait pas l'ombre d'un doute, mais là... décidément... il y en a trop!

On comprend après cela pourquoi Pif-Paff si souvent annoncé, n'a pu être joué que ce soir.

Et encore, a-t-on pu croire un instant qu'un nouvel incident allait -forcer la direction du Château-d'Eau à retarder de nouveau sa représentation.

On venait de jouer l'ouverture, et le rideau s'était levé, quand des cris, des hurlements, partis des galeries supérieures, couvrirent la voix des acteurs.

Que se passait-il?

M. Dejean, Tun des anciens directeurs du Cirque, en prenant la chambrière directoriale des mains de M. Cogniard, a voulu faire quelques embellissements, et il a ajouté à l'énorme lustre existant quatre lustres de plus petite dimension.

Or, ces nouveaux lustres empêchaient les spectateurs du poulailler de voir ce qui se passait sur la scène • D^oti le tumulte dont je viens de parler.

— Le lustre ! le lustre ! crie-t-on. Baissez la 'toile! La toile, le lustre, le lustre^ la toile !

Les acteurs essayent en vain de se faire entendre, le vacarme devient effroyable, on est obligé de baisser le rideau, de remonter les lustres, et ce n'est qu'au bout d'une demi-heure que le chef d'orchestre peut reprendre son ouverture et que la pièce peut commencer pour de bon.

La salle est pleine et bien garnie. En fait de noms, je n'en citerai qu'un seul, mais c'est celui d'un personnage important qu'on voit au théâtre de Versailles plus souvent qu'à ceux de Paris.

M. Laboulaye.

Oui, M. Laboulaye lui-même est là, dans une loge — la loge des Débats^ je crois.

Que peut-il venir faire à une féerie du Châteaud'Eau ?

Je le saurai.

On s'attendait, grâce à M. Dejean, à des exercices de haute-école et à des clowneries de toute espèce. On pensait qu'on allait voir M. Gobin traverser des cerceaux en papier et mademoiselle Atala Massue exécuter le saut des bannières. Il n'en a rien été. On ne nous a exhibé qu'un âne savant et encore était-ce un âne en carton.

En revanche^ le nouveau directeur a fait de grands frais de mise en scène. Les décors de Pif -Fa/ sont assez jolis, et le ballet des statues ne manque pas d'originalité.

Un truc a fait pousser à quelques-unes de mes voisines de véritables cris de terreur.

A un certain moment, un mur s'écroule et enfouit l'acteur Dumoulin sous ses décombres. Le truc est tellement bien fait, qu'une bonne partie du public a pensé que l'acteur avait été écrasé pour de bon. J'ai cru un instant qu'il allait y avoir des attaques de nerfs»

Malheureusement, tous les trucs n'ont pas aussi bien marché que celui-là, et, au changement du ballet, on a entendu le chef machiniste crier d'une voix désespérée :

— François l François I

Les deux premiers rangs de l'orchestre ont fait chorus :

— François f François!

Et François, ayant fini par comprendre, a exécuté la manœuvre qu'on attendait.

Après le troisième acte, mon ami Saint-Albin ré-

pand le bruit que la scène du bal masqué est tout entière de Dumas fils.

Vrai, je crois qu'il se trompe.

Et Laboulaye, pourquoi est-il là?

On me dit qu'il y aura, au quatrième acte, un truc représentant un encrier qui se change en portefeuille.

C'est peut-être pour cela.

Mais comme il se fait tard, je m'en vais sans l'attendre.

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