MADEMOISELLE DUPARC
i8 janvier.
M. Montigny ouvre la marche des premières qui vont se succéder sans interruption pendant quelques jours. Aujourd'hui Mademoiselle Duparc^ demain Rose Michel^ après-demain les Trente millions de Gladiator* Pauvres critiques !
A part le public obligé des premières, le Gymnase possède une clientèle spéciale composée des amis de la maison.
La majorité en est formée par les auteufs qui ont eu une pièce jouéô au théâtre et à qui M. Montigny a dit suivant l'usage, après que leur nom venait d'être lancé au public :
•* Vous êtes ici chez voUs.
Janvier 1875 3 g
Car ce n'est pas là une formule banale. Depuis ce jour on leur accorde leurs grandes et petites entrées. Leur nom ne tombe jamais dans Toubli, et lors bien même qu'ils font une longue absence, ils sont toujours reconnus à leur retour. M. Derval a pour eux des regards paternels, le régisseur les salue avec respect, et la concierge, madame Blanchard, qui est une puissance au Gymnase, leur dit bonjour avec une amabilité charmante.
Le Gymnase est un des rares théâtres de Paris qui ait conservé ses traditions. Et il faut bien Tavouer : si la tradition a le défaut de dégénérer souvent en routine, elle a aussi son bon côté.
Dès que Taffiche annonce la prochaine représentation d'une pièce nouvelle, tout ce monde privilégié accourt et sollicite du secrétaire une petite place... n'importe où. Celui-ci fait de son mieux, mais bien souvent ne peut offrir à la plupart des solliciteurs qu'un strapontin ou une modeste stalle d'orchestre. Dans un autre théâtre, chacun refuserait avec indignation. Au Gymnase, on s'en contente, on reçoit le coupon avec reconnaissance et l'on remercie chaleureusement la buraliste.
Dame! comment se plaindre? On est de la maison I
Les premières importantes du Gymnase ne commencent jamais avant neuf heures, bien que le théâtre du boulevard Bonne -Nouvelle ait cette rare chance d'avoir un public qui sait encore arriver de bonne heure. Mais il se produit toujours' ce phénomène
bizarre, c'est que si ce public est exact, en revanche il ne peut pas se décider, — pour une bonne partie du moins, — à entrer dans la saile.
En voici la raison :
Le Gymnase possède un péristyle vaste et confortable, sous lequel il est charmant de fumer une cigarette en causant de la pièce nouvelle ou de mille autres choses. Instinctivement on s'y arrête, on y rencontre des amis, on cause, on fait des potins, on regarde chacun et surtout chacune descendre de voiture. Le temps passe vite de cette façon et ce n'est qu'aux coups de sonnette réitérés du café voisin qu'on se décide à regagner sa stalle.
Et voyez la force de l'habitude. Bien qu'il pleuve ce soir et qu'il fasse le plus méchant temps du monde, personne n'a manqué de taire la petite halte traditionnelle: on s'est un peu serré les coudes, voilà tout, et les conversations n'en ont été que plus animées.
Ceux, ou plutôt celles qui venaient ce soir au Gymnase, moins pour assister à une première représentation que pour suivre le cours de modes qui est devenu la spécialité de la troupe féminine de M. Montigny, ont dû éprouver quelque désappointement.
En voyant réunis sur l'affiche les noms de mesdemoiselles Tallandiera et Pierson, on pouvait s'attendre à une lutte — de toilettes. Point ! Il s'agit bien de toilettes dans la pièce nouvelle! Mademoiselle Tallandiera, qui remplit un rôle d'institutrice, ne porte que des robes sombres, et les malheurs et la dévotion du personnage que joue mademoiselle Pierson, ne lui
permettent que des excursions discrètes daiis le domaine de la mode.
Aussi, ce sont les couturières qui n'étaient pas contentes : elles trouvaient qu'il n'y avait guère d'étoffe dans les quatre actes de M. Denayrouse.
L'auteur de Mademoiselle Duparc est un jeune. Il n'avait encore donné qu'un petit acte en vers, la Belle Paule^ joué d'abord aux matinées Ballande et repris ensuite par la Comédie-Française. Il arrive aujourd'hui au Gymnase par la grande porte. Mais aussi il avait, pour lui ouvrir cette porte, un parrain qui possède au théâtre du boulevard Bonne-Nouvelle une certaine influence.
C'est M. Dumas lui-même qui a présenté et fait recevoir la pièce de M. Denayrouse. On me dit même tout bas que, comme bien des parrains, il en est aussi quelque peu le père. C'est ce qui m'expliquerait pourquoi, avant le lever du rideau, il était sur la scène aux côtés de M. Denayrouse, le préparant par ses exhortations à la grande bataille qui allait se livrer.
M. Denayrouse, du reste, doit avoir l'habitude de la lutte. C'est un officier d'artillerie qui a vu bien d'autres feux que* ceux de la rampe et qui sait ce que c'est que d'être solide <c à sa pièce ».