LES COSTUMES
Sont de Grévin — c'est tout dire. Ce que le charmant dessinateur a dépensé d'esprit, de fantaisie et d'originalité est incroyable. Personne n'a comme lui le don de marier les nuances et de composer un ensemble où tout s'harmonise pour flatter la vue. Quand Grévin entreprend les dessins d'une pièce, il ne s'occupe pas au fur et à mesure des besoins du théâtre de tel ou tel costume ; il prend son temps, se pénètre bien de l'ouvrage qu'il est chargé d'illustrer, le voit en imagination tel qu'il sera sur la scène ; bref il ne fait pas seulement des costumes, il fait des tableaux.
La place me manque pour détailler les six cent soixante-seize costumes que contient la pièce.
11 faut pourtant parler des deux ballets et surtout de celui des flocons de neige.
Le décor change sur le paysage lunaire dont j'ai parlé plus haut. Au fond du théâtre vide, on aperçoit des masses de neige entassées. Alors arrivent quatre petites femmes, des oiseaux frileux, de vrais oiseaux des îles qui, comme Thirondelb, fuient devant le
froid. Ils sont gentils à croquer, ces petits oiseaux, dans leurs costumes en velours rose et bleu, les mains serrées dans leurs manchons fourrés qu'ils ne quittent jamais. A chacune de leurs apparitions, il y a eu dans la salle un murmure bien flatteur pour le dessinateur.
Après les oiseaux entrent de petits gamins : les galopins de la lune. Ils apportent de gros blocs de neige et construisent, en un clin d*œil, un énorme bonhomme, autour duquel ils dansent en rond. Mais un rayon de soleil a percé les nuages, la neige se met à fondre et découvre peu à peu Je corps de ballet. Le costume des danseuses est de la plus originale simplicité : complètement blanc et garni partout de cygne formant flocons de neige. A chaque mouvement, les flocons s'agitent. Puis le bonhomme de neige lui-même se démolit et démasque la première danseuse^ mademoiselle Fontabello. La danse reprend, se précipite, et alors, sur le tourbillon final, se déchaîne une véritable tempête de neige, une trombe, un ouragan qui arrive à donner le vertige.
Ce ballet fait le plus grand honneur à M. Justament.
La lune ne pouvait se passer d étoiles. L'étoile, c'est mademoiselle Zulma BoufFar.
Je ne parlerai pas longuement de ses costumes qui sont charmants. Je vous recommande pourtant celui qu'elle porte à son entrée en scène, un costume d'officier tout blanc avec un manteau en cachemire blanc, doublé de crêpe de Chine cerise; un délicieux costume de voyage et, au troisième acte, un costume de charatan, arrangé selon les modes de la lune.
C'est ce troisième acte surtout qui a fait le bonheur de mademoiselle Bouffar. Songez donc! Etre sur une vc.'ture, faire un boniment, avoir Christian comme pître, haranguer la foule, battre la grosse caisse, jouer du chapeau chinois et des cymbales, souffler dans la trompette, tout cela en même temps, quel plaisir pour une artiste qui est l'entrain en personne !
Dans le personnage de Fantasia, une très gentille débutante, mademoiselle Marcus, paraît pour la première fois sur un théâtre parisien. Elle est encore ignorée du public, mais elle est très-connue dans le monde des artistes. Après avoir obtenu un prix de chant au Conservatoire, elle chanta beaucoup dans les concerts et joua pendant deux saisons consécutives à Contréxe ville, où elle se fit remarquer. Plusieurs directeurs lui proposèrent de l'engager, l'engagèrent même, mais chaque fois il survenait un événement imprévu, tout était remis en question, et mademoiselle Marcus voyait encore fuir devant elle l'heure de son début. Enfin cette heure a sonné, et, à dater de ce soir, mademoiselle Marcus a sa place parmi les artistes parisiens.
Grivot joue le rôle de Microscope, un ingénieurmécanicien qui fait construire le canon gigantesque au moyen duquel s'effectue le départ pour la lune.
Au théâtre, on l'a surnommé Microskrupp.
On ne se doute pas des remaniements que, par suite des exigences des décorateurs et des machinistes, une pièce à grand spectacle comme celle de ce soir doit subir avant d'arriver à la première représentation. Les
272 SOIRÉBS PARISIENNES
auteurs du Voyage dans la Lune n'ont pas échappé à la loi générale, et, depuis deux semaines environ, il ne s'est guère passé de jour sans qu'ils arrivassent à la répétition chargés de raccords, de petits bouts de papier, de « béquets, » comme on dit en argot des cou« lisses.
Celui qui redoute le plus ces changements de la dernière heure, c'est Christian. A chaque « béquet, 9 il se passe la main sur le front avec égarement. Il cherche à se rappeler, à comprendre, à retenir son rôle qui lai échappe. L'autre jour, dans un accès de désespoir, il s'est écrié :
— Je deviens fou I Je ne sais même plus mon adresse I...