‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 4)Chapitre 58 sur 74 · LÀ FÉE AUX CHANSONS · texte numérisé non relu

LÀ FÉE AUX CHANSONS

3o octobre.

Les directeurs du Théâtre-Cluny semblent voviloir renoncer au drame et à la comédie. Le genre qu'ils inaugurent ce soir a l'intention de rappeler celui des Folies- Dramatiques d*autrefois ; il veut tenir le milieu entre la re/ue et le vaudeville. On a recruté pour cela, un peu partout, des comiques de bonne volonté et des femmes qui se costument mieux qu'elles ne chantent. Le drame et la comédie attiraient à Cluny

un public tout local, des voisins, de rares étudiants, peu de monde enfin; l'ambition de MM. Marot et Pournin est d'avoir des gommeux, de vrais gommeux, des gommeux de la rive droite à leurs fauteuils d'orchestre. Puissent-ils y réussir! Seulement, pour cela, je les engage à faire vendre autre chose que des poires et des pommes pendant les entr'actes.

Le spectacle était annoncé pour huit heure; et quart. A neuf heures on n'a pas encore joué le lever du rideau : Une femme qui ronfle.

Vers neuf heures dix minutes, des bruits fâcheux se répandent... Les décors ne sont pas arrivés, dit-on. Il n'est pas bien sûr qu'on puisse jouer. En effet, une charrette pleine de praticables, d'accessoires et de toiles peintes stationne devant la porte du théâtre. Que peut-elle bien faire là ?

A neuf heures et quart, le public impatient se met à chanter en chœur :

Frère Jacques, dormez-vous?

Ce sont les galeries supérieures qui commencent :

Sonnez les matines!

Et les fauteuils d'orchestre qui leur donnent la réplique :

Digue din don !

Vers neuf heures vingt, un régisseur vient faire une annonce. On a renoncé à représenter la Femme qui ronfle — pauvre femme ! — et Ton commencera tout de suite par la grande pièce.

Cette promesse est accueillie par un soupir de soula-

gement. Elle ne se réalise malheureusement pas tout de suite. Vers neuf heures vingt-cinq, on demande une conférence à de la Pommeraye. A neuf heures et demie, le chef d'orchestre fait son apparition. Enfin, à neuf heures trente-cinq, on commence — ju^e au moment ou mon confrère Oswald arrive à sa place. Etait-ce lui qu'on attendait?

La salle n'est qu'à moitié garnie. Mademoiselle Schneider s'y cache dans une avant-scène. Au balcon se trouvent les frères Lionnet. La Fée aux chansons ne pouvait se passer d'eux.

La seule musique nouvelle qu'il y ait dans la Fée aux Chansons est de M. Ernest Dubreuil lui-même, l'auteur de la pièce.

Après cela, M. Mermet a bien écrit le poëme de sa Jeanne d*Arc !

En tête de la nouvelle troupe féminine du Théâtre- Cluny, on a retrouvé mademoiselle Georgette Ollivier, l'élégant petit prince russe du Réveillon.

Georgette revient d'un voyage en Orient, et c'est sans doute pour plaire aux mahométans qu'elle a pris de l'embonpoint.

Elle racontait, ce soir, dans sa loge, les impressions qu'elle avait rapportées du pays* des pachas.

Et elle les résumait de la façon paradoxale que voici :

— En somme, c'est un pays sans aucune originalité où toutes les maisons ressemblent à l'Alcazar et où tous les hommes s'habillent en Turcs !

Vers minuit, on va entamer le troisième acte.

On répand de plus en plus le bruit que tous les décors ne sont pas arrivés.

Je regrette de n'avoir pas eu le temps de les attendre.

On vieillit vite dans la Fée aux Chansons.

Au premier acte de la pièce, mademoiselle Gouvlon a vingt ans; une personne qui a vu la répétition générale me raconte qu'au dernier acte elle en a cinquante.

Malheureusement, mademoiselle Gouvion n'aime pas beaucoup jouer les vieilles. Elle s'était décidée d'abord à entrer carrément dans la peau de son personnage et à ne pas ménager les rides, mais — après mûre réflexion — c'est à peine si elle en a gardé quelques-unes.

Si bien que mademoiselle Gouvion parait plus jeune quand eUe a cinquante ans que lorsqu'elle en a vingt.

Il va sans dire qu'on ne s'est pas gêné pour faire des mots.

Une jeune personne douée d'une voix assez désagréable, joue aux cartespuis, s'écrie tout à coup :

— J'ai perdu une chanson et je paie comptant !

— Quel malheur qu'elle n'ait pas gagné 1 cric-t-on à l'orchestre.

7<iO'OE6M'B%E

LA CREOLE

3 novembre.

Et de trois ! Offenbach vient de compléter sa trilogie. La Créole s'est jouée ce soir, aux Bouffes, devant un public qui rappelait, à peu de chose près, celui des premières des Variétés et de la Gaîté.

Après son triple coup de feu, Offenbach aurait droit à un peu de repos.

Mais cette perspective ne lui sourit que médiocrement.

Après la Boulangère, il se disait :

— Ce n'est pas fini ; j'en ai encore deux à faire passer !

Après le Voyage dans la Lune :

— Il m'en reste encore unel

— Et maintenant ?

278 SOméeS PARISiENKES

— Maintenant, je me demande ce que je vais faire de mes soirées.

Je parie pour une quatrième partition avant la fin de rhiver.

Le rideau se lève à neuf heures sur un petit décor représentant une petite terrasse du haut de laquelle on domine une petite mer avec de tout petits vaisseaux et une toute petite jetée.

Cela ressemble, en petit, à la villa dos falaises perchée sur les hauteurs de Sainte- Adresse où Judic vient, Tété, se mettre au vert.

Les petites femmes aux manches retroussées et aux jupes bariolées, les pêcheurs et les matelots qui forment les chœurs continuent Tillusion.

Mais voilà Daubray qui fait son entrée. Il a un costume de commandant de vaisseau, espèce de Jean Bart éminemment fantaisiste, qui semble indiquer que la pièce se passe au temps- de Louis XIV. C'est un costume bien plaisant que celui du commandant Daubray des Feuilles-Mortes. Il a le sabre passé de travers dans une ceinture qui remonte sur l'estomac, k chemise débraillée, le chapeau sur Toreille ; c'est la caricature d'un marin, mais — comme caricature -* je le trouve réussi.

La petite étoile du premier acte — une étoile qui se lève — dont tous les Leverriers du feuilleton vont, dès detnain^ vous signaler la découverte, se nomme made* moiselle Luce Couturier.

Elle est blonde, mince, fort gentille^ douée d'un petit air naïf tout à fait agréable, avec de beaux

yeux étonnés et une jolie petite bouche qui semble constamment occupée à implorer les sympathies du public.

Mademoiselle Luce est la fille de M. Couturier, Tauteur dramatique, et de madame Cornélie, qui a eu quelques succès dans la tragédie. Elle est élève de Roger.

Pendant la répétition d'hier^ et pendant la première de ce soir, elle était bien émue, mais c'est surtout dans sa loge qu'elle donnait libre carrière à son émotion.

Elle recevait tous ceux qui venaient la complimenter avec de charmantes gentillesses d'enfant, en disant :

— C'est cela, monsieur, encouragez-moi, protégezmoi, j'ai bien peur, mais je suis bien heureuse, bien heureuse I

L'idée que les journaux vont s'occuper d'elle la comble de joie.

La débutante n a que dix-sept ans !

Par exemple, un instant, j'ai eu une fière peur.

J'ai cru, au commencement du premier acte, que

nous allions assister à une rivalité d'amour entre mademoiselle Vanghell et M. Cooper.

Mais il n en a rien été.

Et, franchement, c'eût été dommage !

Ces deux artistes sont bien gentils tous deux et admirablement faits pour s'entendre.

Le costume de mousquetaire rouge lui va, du reste, fort bien, à mademoiselle Vanghell, et elle a bien fait de rentrer aux Bouffes par un rôle de travesti.

Entr*acte. On lorgne beaucoup. Isabelle, bannie du

turf, mais restée fidèle aux Bouffes, distribue de nombreux bouquets, et moi, naïf, je me pose la question que voici :

— Pourquoi donc M. Francisque Sarcey se trouvet-il aux fauteuils d'orchestre ? Que vient-il faire aux Bouffes?

Chacun sait que M. Sarcey déteste Popérette.

L'opérette n'a pas d'ennemi plus acharné que lui. Toutes les fois qu'il en trouve l'occasion, il tire sa rapière et part en guerre contre l'opérette. L'opérette, il est vrai, se ressent à peine de ses coups, mais il continue néanmoins à taper dessus ^ et à taper ferme.

Seulement, puisqu'il s'ennuie tant à l'opérette, puisqu'il est si scandalisé de l'immoralité de ce genre de spectacle, pourquoi y va-t-il?

Son feuilleton ne le force pas^ après tout^ à passer une mauvaise soirée. Les œuvres musicales ne sont pas de sa compétence. Est-ce que, par hasard, sa critique ne serait pas toujours impartiale ? Aimerait-il l'opérette et s'y amuserait-il tout comme un autre? Ohl mon Dieu, éloignez de moi cette pénible pensée; ne me faites pas douter de la sincérité de Sarcey !

Madame Judic n'entre en scène qu'au deuxième acte de la Créole. Vous comprenez si on Ta bien accueillie.

Hâtons-nous de dire que la diva s'est à peine brunie.

Il suffit de consulter le dictionnaire pour comprendre qu'elle a eu raison.

NOVEMBRE iSjS 28 1

Créole veut dire personne née dans les colonies américaines de parents étrangers à l'Amérique. Les créoles sont presque toujours blanches.

Le premier costume de Judic a fait sensation.

C^est un jupon de velours formant éventail derrière et couvert de larges bandes de satin bouton d'or. Seconde jupe relevée en panier en lampas double fond bouton d'or et brochée d'azaléas de couleurs naturelles«

Corsage Louis XIII à manchettes el col Médicis en guipure. Coiffure en crêpe de Chine blanc, nœud à la créole. Bas de soie couleur chair brodés aux coins de grenades. Souliers de satin bouton d'or ornés d'un bijou.

Bien que tous les journaux aient dit le contraire, je puis affirmer que jamais Judic n'a eu l'idée de refuser un seul de ses costumes. C'est Grévin ^qui la habillée, et personne aumondeneTeût mieux habillée que lui.

Second entr'acte.

Partout, dans les couloirs, dans le passage, dans les loges, dans les coulisses^ on fredonne plus ou moins fidèlement la chanson créole de Judic :

Ah ! moi faimé, Moi jamais te quitté.

Toi, ce candelle, ' Moi, ce lozeau.

Moi, bulé mon aile A li zoli zamou, Ah I que mi aimé vous Coco Carilalo, carilalo !

Le second costume de Judic m'a plu encore mieux que le premier.

C'est une tunique très collante en gros d'Italie d*un blanc mat. Haute écharpe en broché de soie or à rayures orientales à revers de même étoffe garni de franges formant glands. L'écharpe vient se nouer ea deux pans tombant jusqu'à terre et retenus par des pierreries.

Sur le corsage, une draperie formée par Tétofife qui compose en même temps la coiffure.

Bas de soie nuance or, brodés aux coins de fleurs orientales. •

Souliers de chevreau, mais ornés d'un bijou.

Il a fallu près d'une demi-heure, ce soir, pour dresser le décor du troisième acte : un vaisseau avec pont^ entrepont, canons, mâts, voiles, cordages, gouvernail. Non, parole d'honneur, je ne plaisante pas !

Le commandant D.iubray y a, avec son lieutenant Fugère, une petite conversation scientifique où il est question de latitude Nord et de longitude Est, de 45® degré, de bourlinguage, et d'un tas de choses spéciales à la marine.

•— L'influence de Jules Verne, a dit mon voisin.

Page 1