‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 4)Chapitre 59 sur 74 · LA VENUS DE GORDES · texte numérisé non relu

LA VENUS DE GORDES

4 novembre.

Il y a quelques années, M. de Villemessant se trouvait à Bade avec Albert Wolff et Adolphe Belot.

Dans le même hôtel qu'eux logeait un jeune magistrat, aimable, spirituel, et qui, heureux de se rencontrer avec des hommes de lettres, déployait à leur intention toutes les ressources d'un esprit très parisien et très séduisant.

Un jour, entre deux séances de trente et quarante, on se promenait dans cette merveilleuse allée de Lichtenthal,qui rappelait, à certaines heures, le foyer d'un grahd théâtre de Paris un soir de première, quand le jeune magistrat prit le bras d'Adolphe Belot.

Belot venait de publier son Drame de la rue de la Paix.

— Vos inventions sont certes fort empoignantes, lui dit le magistrat, mais elles sont encore au-dessous de la réalité. Vous avez beau aller très loin dans vos romans, les faits que nous touchons du doigt, nous autres^ dépassent tout ce que vous pouvez imaginer. Et-tenez, moi qui vous parle, j'ai été juge d'instruction dans une affaire qui est encore aujourd'hui présente à mon esprit. Figurez-vous une femme belle, courageuse, une femme...

Et le niagistrat raconta k Belot, à M. de Villemes-

sant et à Wolff un procès si dramatique, tout plein d*épisodes si saisissants, que Belot s'écria :

— J'en ferai un romani

Et que M. de Viilemessant ajouta :

— Vous le publierez au Figaro!

Le roman fut la Vénus de Gordes^ écrit en collaboration avec M. Ernest Daudet, et ce roman, transporté au théâtre par M. Adolphe Belot seul, nous a fait assister ce soir à une de ces premières à sensation qui deviennent malheureusement trop rares à l'Ambigu.

Si les premières se suivent, elles peuvent se ressembler quelquefois, car nous avons parlé de la Créole, hier, et c'est du créole que nous allons parler aujourd'hui.

M. Adolphe Belot, en effet, est né à la Guadeloupe.

Ne lui sachez aucun gré de son style chaud et coloré, de ses conceptions vigoureuses, de ses situations osées, de la hardiesse de ses sujets, c'est le sang créole qui veut ça I

Né à quelques degrés plus loin de T Equateur, Belot eût peut-être fait de bons petits romans à l'eau de rose; mais il est né aux tropiques, et c'est ce qui nous a valu la Femme de feu.

Les colonies d'ailleurs nous ont donné, sans compter Cochinat, les Alexandre Dumas père et fils, deux tempéraments de lave, romanciers étonnants, dramaturges toujours sur la brèche; Paul de Cassagnac, dont les emportements de plume sont devenus célèbres, et bien d'autres, ardents à la lutte, ayant le culte des extrêmes, bruyants, remuants, envahissants, mais en même

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temps doux, aimables, prêts à tous les dévouements.

Belot, .par exemple, est la nature la plus modeste et la plus timide du monde. L'auteur de Mademoiselle Giraud mafemme^ et du Testament de César Girodot^ a toujours Pair de vouloir se faire pardonner ses grands succès. Il vit, pendant une partie de Tannée» à Maisons-LaiRte, où il a une charmante propriété et où il travaille dans un petit kiosque en osier, aménagé au milieu de son parc, au bruit des rires de ses deux jolies petites filles qui jouent sur la pelouse.

Belot a lui-même surveillé, non pas seulement les études de son nouveau drame, mais les décors^ les cos« tûmes, les engagements d'artistes, la musique!

Il se reposera de toutes ces fatigues en écrivant un roman, comme il se repose des fatigues du romancier en faisant un drame.

Le grand persécuteur de Belot, c'est Dentu.

Belot est le fournisseur patenté de la maison, et Taimable, mais féroce éditeur ne lâche jamais sa proie.

L'été dernier, Belot fit un voyage aux Pyrénées. Il s'était promis un mois de vacances. Mais il avait compté sans Dentu. A Cauterets, il trouve un paquet d'épreuves à corriger. 11 se sauve à Luchon« Une enveloppe volumineuse l'y attend : ce sont d'autres épreuves. Il se réfugie sur les glaciers. Il fait l'ascension de la Maladetta. Au port de Vénasque, un guide s'approche de lui : c'est Sauvaitre, l'employé de la maison Dentu qui, à l'abri d'un déguisement, lui remet des épreuves.

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— Trop d'épreuves! s*écrie Belot, el il s'enfuit.

Eh bien, ce soir, à la première de la Vénus de Gordes, Dentu était là, impassible et impitoyable.

A chaque entr'acte, il faisait parvenir à Belot uq pli cacheté.

Que contenait-il, ce pli?

Des épreuves I

Quand» cédant aux instances de la nouvelle direction de l'Ambigu, M. Belot eut écrit sa Vénus de Gardes^ il se mit en campagne pour chercher une Vénus.

Je ne sais pas si vous en avez fait l'expérience, mais il n'y a rien de plus difficile à trouver qu'une Vénus.

M. Belot songea à Rousseil. Elle répétait les Muscadins.

A Blanche Pierson ; le Vaudeville la lui refusa.

A Tallandiera ; le Gymnase la gardait.

A Léonide Leblanc; elle était à l'Odéon.

C'est alors qu'on lui parla de mademoiselle Constance Meyer.

La débutante vint à Maisons-Laffite. Belot, en la voyant, s'écria :

— Eurêka t

Mademoiselle Meyer réalisait absolument le portrait de la Vénus tel que le romancier l'avait tracé. C'était bien le teint des femmes du Midi (mademoiselle Meyer est de Nîmes), les traits accentués, au regard profond, la bouche sensuelle, la taille flexible, la démarche indolente.

La mise en scène est assez soignée. Le décor de Tavant-dernier tableau, représentant la fontaine de

Vaucluse, est fort exact. Et puis il y a deux soupers de Noël dans la pièce, deux réveillons provençaux, des tables copieusement servies de poulardes, de galettes aux amandes, de pièces montées, de beaux fruits, de vieilles bouteilles couvertes de poussière. Tout le monde «st sorti de là, mourant de faim. D'autant plus qu'il était bien près d'une heure du matin.

Propos de la fin.

— C'est égal, ils ont de drôles de mœurs, dans ce doux pays de Provence !

— Comme dit le proverbe : Gens de sac et de Gordesî

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