‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 4)Chapitre 60 sur 74 · LE POMPON · texte numérisé non relu

LE POMPON

îo novembre.

En entendant, la nuit dernière, gronder la tempête, et les rafales se succéder avec rage, je me suis dit :

— Ce n'est pas pour rien que les éléments se déchaînent, qu'il pleut des cheminées et que les tuiles voltigent dans Pair; il est évident que la nature furibonde n'a qu'un seul but : empêcher la première du Pompon.

Et pendant toute la journée, je m'attendais à voir

arriver quelque sinistre nouvelle nous apprenant que le théâtre des Folies- Dramatiques avait été emporté par le vent ou qu'une bourrasque avait enlevé mademoiselle Caillot.

Car il est bien avéré qu^une pièce n'est jamais sûre d^étre jouée une fois qu'elle se met à subir des retards.

Et, depuis quinze jours qu'on annonce le Pompon^ les journaux ne se sont occupés que des accidents variés empêchant la nouvelle opérette de Lecocq de voir les feux de la rampe.

On a parlé de mademoiselle Caillot, tour à tour malade et bien portante, autant que du scrutin d'arrondissement, et je suis sûr que dans bien des familles on ne sait plus si c'est M. Bufiet qui doit chanter aux Folies ou mademoiselle Caillot qui doit prendre la parole à la Chambre.

Mais les événements auxquels je m^attendais ne se sont heureusement pas pi:oduits. Les Folies-Dramatiques sont restées debout, et on a pu donner la première représentation du Pompon.

On croit généralement que lorsqu'un compositeur comme Lecocq se charge de faire un ouvrage pour un théâtre, il doit trouver cent livrets pour un et n'avoir que l'embarras du choix.

Eh bien I pas du tout; il paraît que les bons livrets sont encore plus rares que les merles blancs, et la préoccupation d'un compositeur à la mode est nnioins peut-être d'écrire de la bonne musique que de rencontrer un bon poème.

Aussi, par le traité qu'il avait signé avec le directeur

des Folies-Dramatiques, Lecocq • s'était-il exclusivement réservé le droit de designer lui-même ses paroliers. La chose fut sue. Dés le lendemain^ l'auteur de la Fille Angot reçut à son domicile des avalanches -de livrets gais, tristes, langoureux, mais tous invariablement mauvais. Par curiosité, le compositeur s'imposa le devoir d'en parcourir chaque matin une dizaine avant son déjeuner.

Au bout d'un mois, il n'en avait pas découvert un seul qui fût possible!

Il est bon d'ajouter qu'il ne se livrait à ces lectures que dans un but tout à fait platonique, car, depuis longtemps, Lecocq avait, le désir de faire un nouvel ouvrage avec ses anciens paroliers, Chivot et Duru, auxquels il devait deux de ses premiers succès : Fleur de Thé et les Cent Vierges.

Son choix était donc fait d'avance et, pendant que les librettistes se pendaient à son cordon de sonnette, Lecocq causait avec ses collaborateurs du scénario du Pompon.

Voltaire Ta dit :

La France est le pays des madrigaux et des pompons.

Aussi la salle est-elle magnifiquement garnie.

Le dessus du panier du public des premières a ses représentants dans les avant-scènes et à Torchestre.

Mademoiselle Schneider, qui assiste à la représentation, vient — m'affirme-t-on — de signer un engagement avec M. Cantin. Elle doit créer un rôle expressément écrit pour elle dans une grande opérette qui succédera au Pompon.

Sarcey est à l'orchestre. — Décidément — et quoi qu*il en dise — l'opérette n'a pas d'admirateur plus passionné que lui. Il a beau s'en défendre : il adore les flonflons, et les grimaces de Milher le remplissent d'aise. Pour rien au monde il n'eût manqué à la première de Chivot et Duru. Les spectacles frivoles ont plus d'attraits pour lui que les autres, seulement il ne Tavoue pas. Il me fait l'effet de ces faux dévots qui passent toutes leurs journées à l'égljse, parlent à tout propos d'abstinence et de morale^ mais qui courent les fillettes et meurent d'une indigestion.

Peu de chose à glaner^ en somme. L'affreux temps du dehors paraît avoir son influence sur la salle. Les conversations des couloirs finissent toutes ainsi :

— Croyez-vous qu'il sera possible de se procurer une voiture?

On se demande aussi le nom du chef de claque des Folies, qui s'est amusé, pendant toute la soirée, à faire bisser des morceaux que personne ne redemandait. Pour un chef de claque maladroit , voilà un chef de claque maladroit.

Il faut croire, d'ailleurs, que sa maladresse était prévue, car — me trouvant placé au premier rang des fauteuils, près de l'orchestre, — j'ai pu lire sur toutes les parties de tous les musiciens, et après chaque morceau, cette indication écrite au crayon :

Pour le bis y reprene:^ à la lettre A.

ttm

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LES SCANDALES d'HIER.

i5 novembre.

Que nous voilà loin du Vaudeville enguignonné d'il y a un an l Le public ne s'y risquait plus ef, les soirs de première, ce n'était pas là qu'il fallait chercher du monde. Il a suffi d'un seul succès — celui du Procès Veauradieux — pour ramener la veine au joli théâtre de la Chaussée-d'Antin.

La première des Scandales d*hier a excité une grande curiosité. On est si friand de scandale à Paris! Jolie salle, jolies femmes^ jolies toilettes. Avec cela on ne commence qu'à neuf heures ^t un quart pour finir avant minuit. Tous les bonheurs.

Le triumvirat qui veille aux destinées du Vaudeville jouait, ce soir, sa première grande partie et je me hâte de dire qu'il a fort bien fait les choses. De l'ancienne troupe, il ne reste personne dans la pièce de Barrière. En revanche, Pierre Berton et Blanche Pierson y sont entrés par la grande porte du succès.

Berton, sous prétexte de jouer un chasseur d'Afrique en congé de semestre, a orné son menton d'une petite barbiche qui ne lui va pas bien du tout; quant à mademoiselle Pierson^ charmadte nous l'avons laissée au Gymnase, charmante nous là retrouvons au Vau* deville, charmante partout et toujours.

feien que Barrière soit l'auteur le plus nerveux de Paris, c'est aussi Tun de ceux qui se cachent le moins

à leurs premières. Peut-être est-ce machinalement', sans le vouloir, qu'il se promène ainsi du contrôle jusqu'à l'entrée de l'orchestre, serrant la main à tout le monde, la moustache hérissée, la lèvre contractée par un sourire trop permanent pour être joyeux»

Aie voir ainsi, on croirait qu'on a affaire à quelque officier eh retraite, car Barrière a des allures militaires qui s'expliquent du reste par le séjour qu'il fil au ministère de la guerre en qualité de graveur de cartes géographiques.

Oui, cet écrivain remuant, mordant, ^ratignant, terrible, a gravé des cartes géographiques !

Il n'a rien gardé, par exemple, de ces débuts d'une carrière paisible. Ceux qui ont fait des pièces avec lui — • et Barrière lui-même ne les cpntredit pas — disent qu'il n'est pas de collaborateur plus désagréable ni plus tyrannique. Aussi en a-t-il usé beaucoup. Un de mes amis s'est amusé à en relever la liste. Il en a oublié peut-être.

Ces divers collaborateurs ont été : Adolphe Jaime, Edouard Plouvier, Jaime fils, Taillade, Lambert- Thiboust, Crisafulli, Adrien Decourcelle, Michel Carré, Victor Séjour, Capendu, Léon Beauvallet, Sardou, Henri de Kock, Jules Barbier, A. de Beauplan, Marc-Fournier, Auguste Supersac, Perrot, Jules Lorin, Henry Murger, Clairville, Anicet-Bourgeois, Dumanoir, Grange, Labiche, Maurice» Saint- Agué, Poujol, Antoine Fauchery et madame de Prébois.

Il a fait, tant avec les auteurs dramatiques qui pré-

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cèdent que tout seul, le total colossal de 241 actes — r 244 avec les Scandales d'hier.

Je suis persuadé que je le surprends beaucoup en lui apprenant cela, car Barrière a prodigué son talent sans compter et, en lisant le chiffre formidable auquel il vient d'arriver, il sera peut-être le premier à s'écrier :

— Comment I j'en ai fait tant que cela 1

Il y a trois femmes dans la nouvelle comédie — sans compter l'excellente madame Alexis — qui ont ouvert un concours de toilettes :

Blanche Pierson, Massin et Laurence Gérard.

Mademoiselle Massin mérite le grand prix de luxe, de goût et d'originalité; mademoiselle Pierson a vaincu par la simplicité.

Déjà, au premier acte, la toilette de mademoiselle Massin a excité les murmures les plus flatteurs. Les femmes surtout étaient éblouies. Je renonce à la décrire bien exactement, cette première toilette : une toilette de soirée. Figurez- vous une robe en soie rosethé dont la jupe disparaît sous les dentelles, un flot de dentelles d'oîi vient émerger to corsage, un amour de corsage — rose-thé — avec des fleurs brodées, de grosses fleurs admirables qui soulignent d'une façon coquette autant que provoquante des rondeurs peu dissimulées.

Les femmes ont admiré la robe, les hommes ont apprécié le corsage. Total : succès.

Mais, au second acte, la toilette de ville a fait encore plus d'effet. On Ta positivement applaudie. — Oh allons-nous, juste ciel, si l'on se met à applaudir

les toilettes maintenant? — C'est une robe en soie brochée couleur beurre frais, avec des broderies de primevères mauves, des rubans mauves, un chapeau mauve et une foule d'ornements délicieux que je n'ai pas le temps de décrire ce soir.

C'est égal, mademoiselle Massin doit avoir de jolies notes chez sa couturière I

Les échos du Vaudeville retentissent encore de la conférence faite, dans la matinée de dimanche, à ce théâtre, par M. Francisque Sarcey.

Il paraît que jamais, au grand jamais^ on n'a rien entendu de plus bouffon.

L'épais critique, ayant à parler de Y Homme blasé^ a terminé en suppliant son auditoire de faire un serment :

Celui de ne plus aller entendre d'opérettes !

Voilà qui est déjà pas mal comique. Mais ce qui Test bien davantage^ c'est la conversation qui a eu lieu entre le conférencier et Tune de ses victimes.

La victime l'attendait à la sortie, pâle et résignée :

— Vous voulez que je jure, M. Sarcey, de ne plus mettre les pieds dans un théâtre d'opérettes ?

— Oh 1 oui, jurez-le. Faites cela pour moi I

— Je le veux bien, M. Sarcey, à une condition pourtant.

— Elle est acceptée d'avance!

— C'est que vous me jurerez, vous aussi, de n'y plus aller.

— Moi I mais je ne vais pas aux opérettes pour m'amuser, je ne peux pas les souffrir I

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-*- Tant mieux, la privation sera moins grande. Jurez- vous ?

— Je ne puis...

— Et pourquoi cela ?

— Pour une raison bien simple I Si je cesse d'aller aux opérettes, je ne puis plus constater que Topérette se meurt^ et si je ne puis plus constater que l'opérette se meurt, de quoi voulez-vous que je parle dans mes feuilletons et à mes conférences ?

La victime de M. Sarcey a été convaincue par ce raisonnement si simple à la fois et si logique.

On'hi'affirme que le portrait d'homme qu'on montre au premier acte et qu'on attribue à l'héroïne de la pièce est, en effet, Tœuvre dé mademoiselle Pierson. ^

Sarah Bernhardt sculpte, Pierson fait de la peinture. Vous voyez que nos actrices parisiennes ne remplissent pas mal kurs loisirs.

Parmi les nombreux mots de la pièce, j'en ai noté

Un jeune homme vient de rompre avec sa maîtresse, une femme mariée.

^^ Je lui ai dit adieu, et cet adieu m'a fait bien du malt

-^ On ne prévoit jamais cela quand on se dit bon» jour I

Un monsieur qui se plaint d'avoir été mal reçu par une dame :

-^ Si vous ne m'avess pas fait jeter par la fenêtre, ça

n*a été que par crainte de vous attirer une contravention l

Pendant tout le dernier acte, on voyait une main nerveuse tourmenter une porte du second plan, l'ouvrir à demi, puis la. refermer brusquement, puis l'ouviir de nouveau.

C'était la main de Barrière.

J*ai cru un instant que Tauteur des Scandales d'hier allait entrer en scène.

FBRRéOL

17 novembre.

Nous avons eu la semaine de l'opérette, voici la semaine de la comédie.

Avant-hier, les Scandales..,, d'hier; ce soir, le Ferréol de Sardou ; vendredi, la réouverture solennelle de rOdéon.

A propos de la première de Sardou, il m'a paru intéressant de faire quelques recherches. J'ai voulu savoir ce que les critiques, qui se figurent volontiers être prophètes, ont dit, lorsqu'ils ont eu à rendre compte de la première pièce de Sardou — je parle des Premières armes de Figaro^ qui furent un succès, et non de la Taverne des Étudiants^ qui fut une chute.

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Il faut rendre celte justice aux critiques, c'est qu'à de très rares exceptions près, ils ne se sont pas donné grand mal pour encourager les débuts d'un jeune homme qui débutait pourtant fort bien.

Les Premières armes de Figaro furent jouées au théâtre Déjazet, le 27 septembre i85o.

Dans le Siècle de cette époque, M. Chadeuil leur consacre quelques lignes dédaigneuses se terminant ainsi :

a Sans mademoiselle Déjazet, le rôle perdait beaucoup de son importance. Les auteurs s'en doutent bien. »

Henri Rochefort, qui faisait alors les comptes rendus de théâtre au Charivari, s'écriait :

« Nous ne raconterons pas la pièce. Déjazet la personnifie tout entière. En s'abritant sous le pavillon de Beaumarchais, les auteurs ont fait preuve de modestie. J'ai même cru y reconnaître une intention de pastiche. »

Rochefort écorche bravement le nom de Sardou qu'il écrit Sardaux — avec un x.

Rien de M. Sarcey qui signait ses articles à Y Opinion nationale du nom de Sarcey de Suttières. Sarcey était beau alors, il était noble, il était jeune, mais il ne rendait pas compte de toutes les pièces et, comme les Premières armes de Figaro étaient une comédie mêlée de chant, M. S. de Suttières passa la main à M. Azévédo qui n'en a pas voulu.

M. Prével, au Figaro-Programme^ semble prévoir la brillante carrière de l'auteur de Patrie !

« La pièce, écrit-il, est pleine de mots piquants, satiriques, qui feraient la fortune des meilleurs auteurs de machines en cinq actes. »

Celui qui parle le plus longuement de Sardou à propos de sa première pièce, c'est M. Henri de Pêne {Mané) dans Y Indépendance belge.

<K Trois cents personnes bégayaient le nom de M. Sardou, il 7 a un mois, dit-il. A présent la ville entière sait ce nom par cœur. Il n'est pas seulement un auteur dramatique du plus bel espoir, il est, de plus, un médium authentique et de première force. Il est en rapport avec les esprits, et Tun d'eux descendant un jour sous sa plume ou sous son crayon, s'est servi de sa main pour dessiner la merveilleuse maison de Mo2;art dans je ne sais quelle planète. C'est un palais construit uniquement avec des instruments de musique passés, présents... et à venir.

(c M. Sardou convient lui-même^ avec la modestie qui sied à son vrai mérite, que la meilleure de ses pièces, il croit la devoir à des collaborateurs invisibles et surnaturels. Il compose, lui avons-nous entendu dire, dans un état d'hallucination qui lui fait voir un théâtre, entendre des acteurs imaginaires sous la dictée desquels il écrit son dialogue et dont les mouvements lui enseignent les jeux de scène qu*il transporte ensuite sur des planches plus matérielles. »

On voit que si M. Sardou est arrivé, ce n'est pas à l'appui de la presse qu'il le doit. La presse se méfie généralement des nouveau- venus. Il est vrai qu'elle s'est rattrapée depuis, mais c'est aux débuts d'une car-

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rière qu'on est surtout sensible aux éloges et aux encouragements.

•Bien souvent on a raconté les déboires qu'à dû subir Sardou avant de se faire jouer. Ce qu'on n*a donné nulle part, je crois^ ce sont les titres des pièces de Sardou qui n^ont jamais vu les i^ux de la rampe.

Un de ses amis intimes me cite : une tragédie en cinq actes et en vers, Othon le Grand^ qu'il fit à l'âge de dix-huit ans ; une comédie en vers : les Amis ima" ginaireSj dont l'auteur a probablement fait plus tard, quand il fut arrivé, Nos intimes. Il entreprit avec Paul Féval un drame intitulé le Bossu — comme celui de la Porte-Saint-Martin — qui n'aboutit pas. Il porta à M. Desnoyers, directeur de T Ambigu, un drame : Fleur de Liane. Desnoyers mourut et il ne fut jamais question de Fleur de Liane,

Enfin, il écrivit une autre tragédie en vers : la Reine Ulfra^ où se trouvait ce vers :

ff Un trône est trop étroit pour qu*à deux on y tienne. •

M. Sardou le remit à M. Chôtel, directeur du théâtre de BeUevillei Celui-ci avait fait partie d'une troupe organisée par Rachel lorsqu'elle fit une tournée en province.

Il alla soumettre Ulfra à l'illustre tragédienne et, sans même laisser à Rachel le temps de calmer son ardeur, il en commença la lecture.

Mais, dès les premiers vers, Rachel l'arrêta.

— Oîi cela se passe- t-il, votre tragédie ? lui demandât-elle.

— En Suède I

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— Je ne joue qu'en grecque!

Et, toute souriante^ elle congédia Chôtel.

La Reine Uifra alla grossir les autres manuscrits refusés de Sardou.

11 est temps de s'occuper du Gymnase maintenant.

Vous savez qu'on n'entre pas au. Gymnase, les soirs de première, sans causer un peu sous le péristyle.

Ce soir on se raconte que la répétition générale de la veille s'est donnée devant une salle pleine et que la pièce a paru produire un grand effet sur cet auditoire d'amis.

On se montre Sardou qui entre, tranquille en apparence, au théâtre par l'entrée des artistes. Cest d'un bon augure, car Fauteur de Ferréol n'assiste que rarement aux premières représentations de ses pièces.

La salle est fort belle. J'y remarque le duc de La Rochefoucauld-Bisaccia, M . Levert et k comte et la comtesse Welles de la Vallette. Le docteur Tardieu est dans une baignoire, sans doute parce qu'il s'agit d'une pièce judiciaire, car Ferréol est un drame qu'on dirait découpé dans un roman de Gaboriau.

Il est bon pourtant de signaler quelques vides aux fauteuils d'orchestre. Ce sont les marchands de billets qui, en demandant i25 francs d'un fauteuil, ont éloigné pas mal de spectateurs. Par contre, grâce à ces mêmes marchands — ce qui éloigne les uns attire les autres — on voit, dans des loges de premier rang, certaines demoiselles de seconde catégorie qu'on est bien étonné de rencontrer à une première du Gymnase,

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Des correspondants de journaux anglais, américains et belges se trouvent à Torchestre.

La mise en scène de Ferréol est des plus simples.

Comme décors, un salon bleu auquel succède un saon rouge, puis un cabinet de président d'assises avec une demi-douzaine de bustes représentant des législateurs romains.

La pièce se passant dans ' une ville de province, les pensionnaires de M. Montigny en ont profité pour s'habiller en vraies provinciale^.

Pas la moindre toilette à sensation comme au Vaudeville.

Pas de violettes non plus.

Les bonapartistes sont dans la consternation.

Une fantaisie étrange.

Il est beaucoup question, dans Ferr^o/, d'un avocat éloquent, étonnant, un avocat de Paris dont la réputation est universelle.

M. Sardou Ta appelé Lauriot.

Nous possédons, en effet, un avocat dont le nom ressemble à celui-là, mais jusqu'à présent il ne nous avait jamais paru si étonnant que cela.

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RÉOUVERTURE DE l'odÉON

49 novembre.

Il faudrait citer tout ce que Paris comptç d'illustrations de toutes sortes, académiciçns, auteurs dramatiques, écrivains, journalistes, peintres, sculpteurs, acteurs, actrices, pour vous donner une idée de T^^spect que présentaient ce soir la salle et les foyers de TOdéon restauré.

J'ai rarement vu une assemblée plus brillante, plus complète, plus animée. On aurait pu se croire dçins le théâtre le plus central, le plus parisien de Paris.

Le ministre de l'instruction publique et le ministre des travaux publics assistent âi la représentation.

Tous les peintres et les sculpteurs des œuvrer qui décorent les foyers de VOdéon avaient reçu 4eux places pour la réouverture ainsi que les vivants peints ou bustes. Il est même arrivé, à ce sujçt, une petite aventure fort plaisante,

M. Duquesnel reçut avant-hier une lettre dans laquelle il lisait ceci :

ce Mon cher Edgar, viens dîner avec moi. Après nous irons tous les quatre à l'Odéon.

a Signé : Jacquet. »

Cette lettre ayant été mise par erreur dans Tenveloppe d'une autre lettre adressée à M. Duquesnel — qui s'appelle Félix — le directeur a compris qu'il de-

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vait donner les quatre places, sans quoi il dérangeait toute une partie bien arrangée.

Ce qu'il a fait avec la bonne grâce qu'on lui connaît.

Le programme de la représentation est fort attrayant. Il est regrettable pourtant que M. Duquesnel nait pu réunir, pour cette soirée d'inauguration, tout les artistes dont le portrait se trouve aux foyers.

Le Théâtre- Français ne lui a prêté que mademoiselle Sarah Bernhardt qui a témoigné, paraît-il, une joie folle de se retrouver sur la scène oti elle a eu de si nombreux et de si brillants succès.

Le public lui a fait l'accueil qu'elle méritait.

Geffroy aussi a eu sa grande part des ovations.

Depuis que Geffroy est retiré du théâtre, il utilise ses loisirs en péchant et en chassant sans relâche dans les environs de Nemours, où il réside.

Il ne veut reparaître sur les planches qu'à l'Odéon, et c'est ainsi qu'on a pu le décider à jouer un acte du Misanthrope.

M. Duquesnel rêve de faire donner, au grand comédien, pour la jeune génération qui le connaît à peine, une série de représentations du Misanthrope.

Déjà Geffroy a promis de jouer le rôle tout entier dans une représentation au bénéfice de M. Tronchet de la Comédie- Française.

De là à donner les quelques représentations qu'on lui demande il n'y a qu'un pas, qu'un artiste de son mérite franchira allègrement, on l'espère.

Quand on a commencé le programme de cette 9oirée, Geffroy sachant que Rossi devait en être, a de-

304 SOIRÉES PARrSISNNES

mandé que le nom du tragique italien se trouvât sur Taffiche avant le sien, voulant ainsi que tous les honneurs de Thospitalité française lui fussent accordés; mais Rossi, prévenu de ce qui se passait, écrivit à M. Duquesnel la lettre suivante :

a Je vous prie chaudement de ne mettre mon nom sur Taffiche qu'après celui de M. Geffroy. Je serai ainsi très bien placé. Veuillez accepter les hommages de ma plus haute estime et considération.

a Tout à vous,

< Ernesto Rossi. »

Combien d'artistes en ce monde Ne voudraient pas en faire autant !

Et pendant que nous parlons de ce tragédien qui se donne l'originalité d'être modeste, contons une historiette de quelque intérêt où il a déjà joué un rôle, en attendant qu'il en joue un autre.

Deux personnes se trouvaient, l'autre jour, dans son cabinet directorial du théâtre Ventadour. On causait des pièces jouées par le comédien.

— Avez-vous entendu parler par hasard, dit l'un des visiteurs, d'un drame intitulé Le Bourgeois de Gandf

Rossi bondit. .

— Si j'en ai entendu parler î Mais il m'a fait emprisonner d'abord et exiler ensuite !

— Comment cela?

— Ce drame, oîi fespire l'amoiir de la patrie, était devenu sous la domination autrichienne la pièce où

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le peuple italien allait en foule réchauffer son patriotisme. Modena y jouait le rôle de Vargas, le patriote qui se fait Tâme damnée du duc d'Albe pour sauver les Flandres. Quand Modena, fatigué, ne se sentit plus de force à supporter le poids de ce rôle, il me le donna. En 1848, je le jouai à Milan. La salle était comble. Au milieu du peuple italien, âzs uniformes autrichiens. Dans une avant scène, le général Wimpfen en personne. Je lançai comme un défi les tirades patriotiques ; et, quand je vins à parler du duc d'Albe, il y eut un frémissement dans la salle ; tous les regards se tournèrent vers la loge du général autrichien. A-près la représentation, je fus arrêté et je reçus l'ordre de quitter Milan avec toute ma troupe. Et vous me demandez si j'ai entendu parler du Bour^ geois de Gand 1 Je ne sais pas ce que je donnerais pour connaître l'auteur de ce drame, qui est Tun des plus grands triomphes de ma vie!

L'un des visiteurs désigna l'autre.

— Eh bien ! dit-il, soyez heureux : le voilà !

Rossi, tout ému, se jeta dans les bras d'un vieillard très respectable, officier delà Légion d'honneur, qui ne put lui-même réprimer son émotion ; puis il appela son camarade Brjzzi et lui cria, en italien : « Viens donc vite, l'auteur du Bourgeois de Gand est ici î » Brizzi serra les mains du vieillard avec effusion. La scène fut très touchante.

Cet auteur trop oublié d'un drame qui fut un grand succès — non-seulement en Italie, mais en France — est aujourd'hui directeur de l'Institution nationale des

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jeunes aveugles : c^est M. Hippolyte Romand. Sa pièce fut créée précisément à l'Odéon, en 1 838, et le rôle joué par Rossi le fut à la création par Lockroy père. Oq la joua, relativement aux succès du temps, presque autant que le Tour du Monde; et qui s'en souvient aujourd'hui ?

On en parlera pourtant, car le tragédien italien va la jouer « L'histoire de cette prochaine représentation du beau drame de M* Romand, n'est-^elle pas, en effet, uû vrai chapitre de... roman ?

Cest après Tintermède surtout que la foule envahit les foyers. Il est à peu près impossible de circuler» On se trouve arrêté devant un portrait qu'on est forcé d*admirer pendant dix minutes. Tant pis si le portrait ne vous plaît pas.

Au petit foyer^ ce sont les trois bustes de Dumas, de Victor Hugo et de Balzac qui obtiennent le plus de succès.

On remarque une attention flatteuse du peintre qui, en représentant mademoiselle Sarah Bernhatdt, ne Ta pas faite beaucoup plus mince que Marie Laurent.

On s'arrête aussi devant le buste de Picard, Fun des anciens directeurs de l'Odéon, qu'on prend pour Ernest Picard et qu'on ne trouve pas ressemblant.

On se demande pourquoi le buste de M. la Rounat ne figure pas dans la collection. Lui aussi a dirigé rOdéon I

En somme» immense succès de salle.

M« Sarcey, seul» ne s'en va pas content.

— Si les théâtres, dit-il, se mettent maintenant à

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organiser des expositions de peinture, que va devenir Tart dramatique?

Ce sera Pobjet d'un de ses prochains feuilletons et d*une de ses prochaines conférences.

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