‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 4)Chapitre 7 sur 74 · ROSE MICHEL · texte numérisé non relu

ROSE MICHEL

19 janvier.

Un jour que M. Blum s'ennuyait, il eut l'idée d'écrire un roman ; mais pas le premier roman venu : un roman réaliste, un roman poussé au noir et qui fit dresser les cheveux sur la tête de Siraudin.

Après avoir essayé toute sa vie de faire rire ses contemporains, M. Blum voulait les faire pleurer. Il prit donc sa plume de Tolède et écrivit fiévreusement. Quand il eut terminé, il se lut son œuvre à lui-même. Hélas! M. Blum s'aperçut qu'il n'y avait aucun point de ressemblance entre lui ec Ponson du Terrail. L'homme de théâtre avait absorbé le romancier : il avait écrit le scénario d'un drame.

— Va pour un drame, se dit-il ; je vais le faire et le porter à l'Ambigu.

Les directeurs le lurent et lui tinrent à peu près ce langage :

— Votre pièce nous plaît; malheureusement, elle contient un rôle de femme écrasant. A qui le confierezvous?

— Mais... à madame Fargueil , par exemple, répondit étourdiment le collaborateur assidu de Clairville.

— Eh bien, décidez madame Fargueil à le jouer et nous vous mettons en répétition.

M. Blum ne se tint pas pour battu. Il alla chez madame Fargueil. Elle était en voyage. Il lui envoya son manuscrit. Madame Fargueil commença par refuser, ou à peu près. M. Blum insista. Madame Fargueil répondit de nouveau en faisant des critiques sur la pièce. M. Blum trouva ces critiques si justes, qu'il pria la grande artiste de prendre la plume et d'écrire elle - même les changements qu'elle proposait.

Madame Fargueil se fit bien prier un peu, maïs elle finit par céder, et dès lors M. Blum eut en elle un collaborateur qui, paraît-il, en vaut bien d'autres.

Tout le monde savait que madame Fargueil était une comédienne de grand talent, on ignorait ses aptitudes réelles comme auteur dramatique.

Jamais je n'ai vu autant de monde que ce soir à l'Ambigu. Le pouUailler craqué littéralement sous le poids des titis qui l'ont envahi.

La chose s'explique. Le Peuple Souverain sait que l'auteur est un ami. Il a tenu à venir lui donner un coup d'épaule. Cela part d'un bon sentiment. Dèssept heures et demie, et bien avant que la toile lût levée, il témoignait de son enthousiasme en inondant de pelures de pommes \ts journalisses réactionnaires.

Mademoiselle Fargueil a produit un immense effet avec son cri dix fois répété : assassin! assassin! Ce cri a son histoire — ou sa légende :

Il y a déjà longtemps de cela. M. Blum passait tous ses étés à la campagne, en compagnie de quelques Parisiens très gais , tels que Barrière , Thiboust,

Labiche, etc. Le grand plaisir de cette bande joyeuse était de monter des scies aux bourgeois qui venaient le dimanche, en compagnie de leurs épouses, respirer Tair pur des prairies. Un des amis de ces messieurs avait imaginé la charge suivante : il s embusquait au fond d'un petit bois, et lorsque passaient des étrangers, il se mettait à crier d'une voix qui n'avait rien d'humuin : Assassin! assassin! assassin!

La façon déchirante dont il proférait ce mot lugubre était inimitable et avait infailliblement pour résultat de glacer de terreur les malheureuses victimes de cette farce de fumiste.

Lorsque M. Blum fit répéter Rose Michel et que Fargueil eut à pousser son fameux cri, il trouva qu'elle ne le lançait pas avec assez de sauvagerie. 11 se souvint alors de Tami d'autrefois. Lui seul pouvait indiquer Tintonation rêvée.

Mais qu'était-il devenu ? M. Blum fit des recherches et finit par le découvrir. Seulement, dans l'intervalle, celui-ci s'était rangé, exerçait une profession grave et avait de nombreux enfants.

Un auteur ne recule devant rien.

M. Blum alla le voir et lui proposa, à brûle-pourpoint, de venir aux répétitions donner l'indication en question. L'autre refusa, bien entendu.

— Que dirait-on si on apprenait la chose ? Lui ! donner une pareille leçon sur un théâtre! devant des artistes! etc., etc.

L'auteur de Rose Michel n'en eut pas le démenti, il le poussa dans une voiture, et M. X... « agent de

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change ou notaire, » fut obligé de venir apprendre à Fargeuil comment on devait crier : Assassin I

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