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LA REVUE DES FOLIES-MARIGNY

21 novembre.

Il m^est impossible de raconter fidèlement dans tous ses détails la soirée incroyable, abracadabrante^ incomparable que )e viens de passer»

Jamais, au grand jamais, on ne s'est moqué avec plus de sans-géne d'une trentaine de journalistes qui ont eu la naïveté d*aller aux Folies-Marigny, sous prétexte de revue.

C*était jusqu'à présent une petite fête assez goûtée que la première d'une revue, au petit théâtre des Champs-Elysées. On ne s'y montrait pas bien difficile. On se contentait de quelques couplets agréablement tournés, de quelques demoiselles proprement costumées, et ne reculant pas devant un cavalier seul dans le cancan final; après quoi — le public de la première s'étant déclaré satisfait — la machine allait pendant une centaine de soirées en faisant des recettes respectables.

Mais ce soir...

A peine est-on entré dans la salle, qu'on s'est senti gagné par un froid glacial» L'administration, qui recule devant toutes les dépenses, ne s'est pas donné la peine de faire du feu.

Les ouvreuses vous disent :

— Vous verrez... tout à l'heure... quand tout le monde sera arrivé... vous aure^ trop chaud I

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On garde son pardessus, on garde son chapeau et on chante en chœur sur un air d*Ofienbach :

Il gèle,

Il gèle, Nous grelottons^ Nous grelottons !

Le chef d'orchestre monte à son pupitre.

Il est désolé, le chef d*orchestre.

On ne lui a pas laissé le temps d'orchestrer son ouverture.

Nous y perdons une page musicale d'une certaine valeur, car le chef d'orchestre des Folies-Marigny est — m'affirme Delaage — un élève de Richard Wagner.

Que voulez* vous? Il faut bien se caser I On a, pen* dant si longtemps, cherché une salle pour le Théâtre- Lyrique.

Mais le chef d'orchestre a beau se trouver àr son pu-* pitre, le spectacle ne commence pas.

Un bruit sinistre circule:

Mademoiselle Jeanne Evans, l'étoile de Fendroit, l'artiste chargée du principal rôle, — quedis-je, de huit rôles! *« est, depuis hier, atteinte d'une extinction de voix et ne pourra pas jouer.

L'auteur de la revue, M. Félix Savard, a, par ministère d'huissier, fait défense au directeur de représenter sa pièce. Mais le directeur, qui se moque pas mal de Fauteur, a décidé qu'il passerait outre.

L'auteur mérite pourtant un peu plus de considération. M. Félix Savard est le fabricant ordinaire des revues pour les tout petits théâtres. Ce qu'il a rimé de

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couplets, de rondeaux, d'ensembles dans sa vie est incalculable. Pendant toute Tannée, il collectionne, analyse, classe les menus faits qu'il réunit ensuite dans les trois ou quatre machines qu'il confectionne pour trois ou quatre scènes différentes.

Il ne juge l'invention nouvelle, la pièce à sensation, la mode du jour qu'à un point de vue unique:

— Cela peut-il fournir une scène de revue ?

L'existence, pour lui, est une succes'sion de rondeaux sur des timbres connus et, le jour oti il mourra, on dira :

— Il a fait son couplet de la fin I

Mais l'individu qui croit diriger les Folies-Marigny . ne Ta pas jugé digne de plus d'égards que les spectateurs auxquels il avait lancé des invitations, et, à neuf heures, on nous avertit par une annonce que mademoiselle Evans, malade, sera remplacée par une de ses camarades.

En effet, le rideau s^st levé et nous avons vu entrer trois femmes dont l'une, en petite robe noire, avec un éventail suspendu à une ceinture Jeanne d'Arc, portait à la main un manuscrit volumineux — le manuscrit de la revue.

Elle n'avait jamais lu ce manuscrit, elle n'en connaissait pas le premier mot, mais on lui avait dit d'àvoir un peu d'aplomb et d'y aller quand même. Elle y allait 1

Autour de la malheureuse, une demi-douzaine de femmes, ramassées je ne sais où : une Bordelaise avec un accent bordelais, une Américaine avec un accent

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américain, une Piémontaise avec un accent piémontais. Je Vous jure que je n'invente rien. Puis, brochant sur le tout, une femme centenaire — la nourrice de M. Thîers, me dit-on — sans dents, presque aveugle, se traînant péniblement dans un costume d'odalisque.

— Cela ne finira pas ! s'écriç-t-on dès les premières scènes.

■ — C'est-à-dire que cela ne commencera pas 1

Hélas ! si. Cela a commencé et je pense bien que cela a fini, bien que je n'j sois pas resté pour voir.

L'infortunée et héroïque créature chargée de lire les huit rôles de l'artiste malade a tout juste ce qu'il faut de force pour porter le manuscrit extrêmement volumineux de la revue.

Toutes les fois qu'elle a à parler, comme elle hésite, cherche, tourne les feuillets avec difficulté et finalement s'y perd, on lui crie de la salle:

— Ce n'est pas la peine I Passez la scène! Nous comprenons tout de même! <

Comme les costumes de celle qu'elle remplace ne lui vont pas, elle joue ses rôles dans sa petite toilette de ville, et rien n'est plus grotesque que d'entendre le compère de la revue lui dire :

— Ah ! le PufiF, c'est vous. Cela se voit à votre costume!

Pendant Tentr'acte, le marchand de sucres d'orge crie:

— Demandez les photographies des jeunes artistes! On supplie Théodore Ritter, qui est dans la salle,

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de se mettre liu piano, et de jouer quelque chose. Mais Ritter refuse.

Enfin, à onze heures, comme il reste encore deux actes à jouer, la moitié du public s^en va. Je suis de cette moitié-là.

Par exemple, je me demande, en m'en allant, si — dans une ville quelconque du monde entier — on sup' porterait pendant deux minutes ce que nous avons supporté, ce soir, pendant deux heures?

DON JUAN A l'opéra — ÏUGOI^KTTO AUX ITALIENS.

29 novembre.

La vraie première de Don Juan, traduit et disposé en cinq actes par Castil-Blazeet E. Deschamps, eut lieu, à l'Académie royale de musique, le .10 mars

Le public parisien avait pourtant assisté avant à une tentative ridicule : la représentation d'un Don Juan arrangé ou plutôt dérangé, avec de la musique nouvelle de Kalkbrenner ajoutée à celle de Mozart, un trio de sbires à la place du fameux trio des masques, et des ténors à la place de sopranos.

Il avait, un peu plus tard, apprécié le Don Giovanni au Théâtre-Italien, puis uri premier Don Juan, en

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quatre actes» par Castil-Blaze seul^ à l'Opéra. Mais c est de la représentation de i834 que date l'immense réputation en France du chef-d œuvre de Mozart.

En voici la distribution : "

Don Juartf Nourrit^ faute de baryton suffisant; MasettOt Levasseur; Ottavio^ Lafont; le Commandeur^ Dérivis; dona Anna^ mademoiselle Fàlcon; Zerline^ madame Damorsau; f/Wre^ madame Dorus- Gras.

Ce « faute de baryton suffisant » donne bien de la couleur à cette distribution d'une autre époque» Les barytons ne manquent pas aujourd'hui, et ils sont mieui que suffisants.

Mais que diriez-vous'de .Faure chantant le rôle de Raoul danii les Hi/^Menor^) faute de ténor, suffisant?

M. Halanzier a remonté Z>on Juan avec le luxe qui convient à un directeur faisant, à chacune de ses représentations, dix-huit mille francs de recette.

Les décors sont, en général» fort beaux. Depuis l'ouverture de l'Opéra, la peinture décorative est en progrès et les artistes qui travaillent pour notre Académie nationale de musique méritent, à chaque reprise nouvelle, de nouveaux éloges. Ils contribuent pour une large part à Téclat de ces représentations.

Dans Don Juan, ce qu'il faut surtout citer, ce sont les décors du premier et du quatrième acte, par Cambon. Ce sont les deux dernières œuvres de l'artiste, mort il y a quelques semaines.

Le premier acte représente une place de Burgos, admirable de couleur et de vérité. Les fontaines mo-

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numentales en marbre et en granit, les sculptures du palais du Commandeur, les clochetons emprisonnés dans leurs cages en fer forgé, les balcons qui invitent aux sérénades et les rideaux aux couleurs criardes à demi soulevés, les mille flèches des églises trouant le ciel sombre, tout cela vous transporte bien réellement dans la vieille Espagne des guitares, TËspagneoù Ton roucoulait encore sous la fenêtre de dona Elvire.

Le quatrième acte est plus saisissant, mais non plus joli. C'est le fameux décor du cimetière, décor sombre, éclairé par une lune blafarde. Sur les noirs cyprès se détache vigoureusement le tombeaudu Commandeur avec sa statue en pierre. Au fond, la chapelle avec une lumière pâle à travers ses vitraux. Le décor a produit un grand eflFet. Il peut compter parmi les plus belles compositions de Cambon.

Un autre décor qu'on a très vivement applaudi, mais que j'aime beaucoup moins, c'est l'intérieur du palais de Don Juan. Par sa profondeur, ses sculptures, la profusion de ses dorures, les peintures de ses plafonds et l'immense lustre à bougies roses qui Téclaire, il a un peu rappelé le grand foyer de l'Opéra même.

Dans ce décor se donne le ballet, un délicieux ballet, délicieusement dansé et délicieusement costumé.

Les costumes sont* de Gré vin. Avec Gré vin Je progrès entre à TOpéra, triomphant de la routine. J'espère bien qu'on va renoncer maintenant aux ballets classiques des Huguenots et de Guillaume ? Le grand succès obtenu par le ballet de ce soir doit être un encouragement suffisant.

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Grévin a débuté par un coup de m.aître. Son bal masqué est d'une fantaisie spirituelle et charmante. Les Capitans rouges et les polichinelles d'or, les colombines et les chinoises, les pierrettes et les arlequins ne ressemblent à rien de ce que nous avons vu dans ce genre. Ils ont galvanisé l'antique menuet et fait d'un ballet, qui n'est en somme qu'un divertissement, un tableau à sensation.

Quel malheur que ce ballet ne soit pas assez éc lairé ! Il faudrait une demi-douzaine d^appareils électriques de plus, et alors seulement on aurait l'effet complet.

Allons, M. Halanzier, une légère dépense encore, pendant que vous y êtes !

On m'a raconté, à propos de l'acte du menuet, une anecdote assez curieuse.

Mozart dirigeait lui-même toutes les répétitions de son opéra. A la première répétition générale, peu satisfait de la manière dont la signora Bondini exprimait la terreur de Zerline dans le finale du premier acte, Mozart quitta subitement l'orchestre et monta sur la scène. Il fit recomniencer le finale à partir du mtnuetto. Caché derrière un portant, il attendit le passage en question, et puis s'élança tout à coup sur la Bondini, qui, fort effrayée, poussa un cri aigu,

— Voilà qui est bien, dit-il, c'est ainsi qu'il faut crier !

Depuis, Sardou a essayé du même moyen à une répétition de \di Haine pour faire pousser un cri de terreur à une choriste de la Gaîté.

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Quant au cri de frayeur de Zerline-Carvalho, sur la vaste scène dé l'Opéra il se perd dans l'espace*

La salle n'était pas fort brillante, ce soir. Beaucoup d'étrangères, et, par conséquent, peu de toilettes.

On est venu fort tard ; c'est à peine s*il y avait une demi-douzaine de loges garnies au premier acte.

Il est vrai qu'on est parti avant la fitti

L'Opéra a fait du tort, il n'est pas besoin de le dire, aux Italiens^ oti le trou noir béant de plusieurs loges et baignoires a quelque chose de lugubre. Quelques fidèles des Italiens d'antan, entre autres le peintre Daubigny, Rossi dans sa loge, et mademoiselle Sangalli dans une avant-scène, enfin quelques critiques qui ont opté pour la nationalité italienne ou qui se sont dédoublés, voilà le public qui décore la salle.

Cette réouverture inattendue et provisoire de l'Opéra italien a eu l'histoire la plus mouvementée, et le papier timbré a « inondé les portiques » du monument de Ventadour. A quatre heures, il ne manquait plus qu'une chose pour jouer : des costumes; c'est, dit-on, à l'un de nos théâtres de drame qu'on a dû emprunter ceux qui ornent messieurs et mesdames les choristes. Mais, malgré les huissiers coalisés, M. Enrico, le directeur provisoire de cet Opéra italien provisoire, a triomphé ; il a provisoirement ouvert son théâtre et y a accroché son étoile : mademoiselle Saint-Urbain.

— Celle qui ch^rntait en 1 8... ?

— Oui.

— Par exemple !

'— A-t-elle fait des progrès f

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— Énormes.

— Vraiment î

— Oui, elle a gagné cinquante centimètres de taille.

— C'est Alboni..

— Avant d'avoir avalé le rossignol.

Je ne fais que reproduire une conversation entendue derrière moi, je ne dis pas qu'elle ne soit pas un peu méchante : c'était deux dames qui la tenaient derrière un éventail géant qui me les cachait en me permettant de les entendre.

Il paraît que le nom d'Enrico, organisateur tourmenté de ces soirées italiennes, cache celui d'un jeune seigneur, qui aime les beaux-arts et... une belle artiste.

Cela vaut mieux, comme dirait Prudhomme, que d'aller à l'estaminet.

Ce secret m'a encore été révélé par les deux dames à la langue bien pendue.

— Quel est le bâilleur de fonds?

— C'est un riche seigneur,

— Un amateur éclairé des arts.

— Oui, un amateur éclairé qui éclaire.

'DÉCEm'BRE

3 décembre.

Par une ingénieuse et intelligente combinaison^ quatre théâtres donneront des pièces nouvelles demain ^ soir, et, aujourd'hui, la chronique aux abois se trouve réduite à une malheureuse soirée classique à TOdeon.

Le voyage de Pétersbourg est certes moins pénible que celui du second Théâtre- Français, par le froid qu'il fait. Mais M. Duquesnel n'est pas fâché de soumettre son public à cette dure épreuve. Il est en train^ de monter une pièce russe et, le thermomètre aidant, il compte arriver à des effets de couleur locale tout à fait imprévus. En attendant, il voit avec plaisir qu'on puisse confondre la Seine avec la Neva.

Beaucoup de monde, d'ailleurs, à cette représentation du répertoire Le Conservatoire est représenté par une foule d'élèves. Il en est ainsi tous les vendredis.

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Des demoiselles, flanquées de leurs mamans^ regardent les critiques d'un œil craintif, écoutent religieusement la comédie, applaudissent les débutantes et se disent qu'elles aussi paraîtront, un vendredi soir, dans une pièce de Molière ou de Marivaux, devant ces mêmes spectateurs, dans ce même théâtre !

Mademoiselle Chartier a une robe verte, bien verte, dans les Jeux de (Amour et du Hasard.

— Une bouteille d'absinthe! a-t-on dit à côté de moi.

Dans tous les théâtres, les artistes se préparent à assister aux obsèques de Déjazet.

On m'a montré ce soir — précisément au foyer de rOdéon — un bien joli extrait d'une lettre que la grande comédienne écrivît, il y a une vingtaine d'années, à un auteur qui lui demandait Tautorisation d'écrire ses mémoires.

« Il y aurait folie, écrivait^ellet à vouloir publier une histoire quiy d'après ce qu'on dit et ^^après ce qu'on croit ^ ne pourrait espérer la vogue que dans les récits plus ou moins scandaleux que le public compterait y trouver. Ma vie est beaucoup plus simple qu'on ne le suppose ; récrire avec franchise n'offrirait donc rien de bien curieux^ car je n'ai ni asse:{ de vices pour piquer la curiosité^ ni asse!{ de vertus pour prétendre à ^admiration. »

Espérons qu'on respectera cette volonté si fermement et si noblement exprimée et que les Mémoires de Déjazet ne paraîtront jamais:

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Au lendemain de la mort de Déjazet, j'ai vu reparaître, dans plusieurs journaux, un cliché auquel il faudrait renoncer une bonne fois.

« Pauvre femme, ont imprimé quelques-uns de mes confrères, mourir par cette triste matinée de neige, par ce ciel sans soleil, etc. »

Toutes les fois qu'une personnalité illustre meurt par une matinée de neige, on est sûr de voir rééditer cette même phrase. Mourir pour mourir, mieux vaut encore quitter la terre quand souffle le vent d'hiver, quand la neige tombe, quand le soleil se ciiche, que par une belle et tiède journée de printemps, lorsque la nature se réveille et que les oiseaux donnent un concert sous vos fenêtres.

Mais je crois bien que le temps, après tout, ne fait rien à l'afFaire. Dumas fils a^ d'ailleurs , résumé la question d'une façon terriblement concise :

*— La vie, a*t-il dit, est la dernière habitude qu'on veuille perdre , parce que c'est la première qu'on a prise I

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