PETITS PLUIE ! — RÉGINA SARPI — LE ROYAUME DES FEMMES
4 décembre.
J'ai commencé, ce soir, par prendre un fiacre à l'heure.
— Cocher, au Théâtre- Historique !
Le temps de voir le premier acte de Régina Sarpi, drame nouveau de MM. Denayrouse et Ohnet. Un drame corsé et corse, des costumes corses, des décors corses, des assassinats corses, des vendettas corses, rappelant les Frères Corses et la Colomba^ de Mérimée.
Avec cela de la musique de scène corse.
Les deux jeunes auteurs de Régina Sarpi ne se ressemblent ni au moral ni au physique. M. Denayrouse est grand, sanguin et brun ; M. Ohnet est petit, nerveux et blond.
En littérature, Tidole de M. Denayrouse est Dumas fils, l'idéal de M. Ohnet est Dumas père. L'un voudrait avoir fait la Princesse Georges^ l'autre rêve de Mademoiselle de Belle^Isle ou de Henri III.
En politique le contraste est, pour le moins, aussi violent. M. Denayrouse est républicain et M. Ohnet bonapartiste; l'un aime les coquelicots et l'autre la violette. Quand il s'est agi de fixer oti se passerait la * pièce, M. Ohnet a proposé la Corse.
— C'est bien napoléonien.
DÉCEMBRE iSjS 32 5
— Aimez- VOUS mieux la Nouvelle-Calédonie ?
Et rentêtement de M, Ohnet l'a emporté.
Ohnet est un jeune homme rangé, propriétaire de plusieurs maisons, aimant son intérieur, calme, doux, n'ayant jamais mis les pieds à TOdéon — sous prétexte qu'il a horreur des voyages.
M. Denayrouse, an contraire, ne peut rester en place. Pour un oui ou un non, il part pour les tropiques et en revient avec la même facilité. Ses amis l'appellent l'homme kilométrique. La collaboration se trouve généralement bien de ces oppositions de caractères. Cependant Régina Sarpi a bien failli ne jamais voir le jour. Quand Ohnet vint trouver Denayrouse pour arrêter le scénario du premier acte, il trouva chez la concierge de celui-ci ce mot laconique :
— Je suis parti pour Smyrne I
Et ce fut, par dépêche télégraphique, que la collaboration se poursuivit pendant plusieurs mois.
L'administration des télégraphes a fortement entamé les droits d auteur de ces messieurs.
Il est vrai que le style de leur pièce s'en ressent.
— C'est un style rapide !
— Cocher, au Théâtre-Français.
L'acte nouveau de M. Pailleron, Petite Pluie,,, ne commence qu'à dix heures moins le quart.
Jolie salle. Je remarque M. Ernest Picard à l'orchestre et Emile de Girardin dans une loge. Puis toute la Revue d.es Deux Mondes.
Je me demande, par exemple, pourquoi le gaz du
lustre reste baissé pendant la durée de Pentr'acte. U me semble que les lustres sont faits pour éclairer — surtout pendant les entr'actes. Impossible de lorgner dans cette obscurité.
— De vraies économies de bouts de chandelle l dit Siraudin.
La mise en scène de Petite Pluie,,, est réglée avec beaucoup de finesse. Le tonnerre, le vent, la forte et la petite pluie qu*on entend depuis la première scène jusqu'à la dernière sont parfaitement imités. Sans les toilettes de soirée de madame Arnould Plessy et Emilie Broizat on se croirait bien réellement transporté dans la montagne, pendant une nuit d'orage. Chaque fois que le vent secoue les volets de l'auberge dans laquelle se joue la comédie de M. Pailleron, on a envie de boutonner son habit.
C'est sur une des montagnes de la Corniche, entre Monaco et la frontière italienne, qu'est située l'auberge dont mademoiselle Samary est cabaretière. La jeune et charmante comédienne porte un costume bien simple et bien joli : Jupe de laine rouge, robe de laine brune avec boutons d'or, col en toile écrue rabattu sur le corsage ouvert, foulard en soie bleu-turquoise brochée d'or noué sur la tête.
•*- Cocher, au Théâtre-Historique !
Je reviens pour le quatrième acte. La scène représente un maquis corse.
On me raconte qu'à la fin du troisième acte, Marie Laurent ayant faussement accusé d'assassinat le jeune
Luigi Sarpi, une petite fille de dix ans à peine^ qui se trouvait à l'orchestre, s'est écriée :
— Cest pas vrai, c'est vous !
On a beaucoup ri.
— Cocher, au théâtre du Château-d'Eau.
J'arrive pour la fin du Royaume des femmes^ un
vieux vaudeville qu'on a repris pour boucher un trou. Lorsque M. Dejean a pris la direction du théâtre du Château-d'Eau, je pressentais ce qui arrive aujourd'hui.
— L ancien directeur du Cirque, me disais-je, ne tardera pas à confondre l'art dramatique avec Tart équestre !
Et, en effet, à peine le théâtre était-il ouvert depuis un mois, que M. Dejean a intercalé dans Pif-Pafunt exhibition d'acrobates russes, la famille Jackley^ qui avaient travaillé avec beaucoup de succès aux Folies- Bergère.
Aujourd'hui , dans la reprise du Royaume des femmeSj ces acrobates ont continué leurs exercices. On les a beaucoup applaudis et ils attireront peut-être plus de monde au théâtre du Château-d'Eau que les féeries de M. Clairville.
A quand la grande voltige sur un cheval sans selle parM.Gobin?
Quand, au bout de cette soirée laborieuse, je rentre enfin chez moi, mon cocher me demande avec intérêt :
— Monsieur a-t-il trouvé la personne qu'il cherchait?