LE FILS DE CHOPART
6 décembre.
On donnait, à rAmbigu-Comique^ une seconde représentation qui était aussi une première, mais une première qui n'était déjà plus qu'une seconde.
La critique ayant deux pièces nouvelles à juger samedi dernier, on a pensé qu'il serait sage de ne pas lui en servir une troisième. Cependant on n'a pas voulu se priver de la recette du dimanche, et voilà pourquoi le Fils de Chopart s'étant joué hier pour la première fois, le public ordinaire des premières ne s'est rendu à l'Ambigu que ce soir seulement.
Je dois à la vérité d'avouer qu'il n'y a pas mis un empressement extraordinaire. A l'orchestre et au balcon il y a de nombreux vides. Les contrôleurs dévisagent toutes les personnes qui entrent avec une méfiance mal dissimulée : ils voient des huissiers partout. Car depuis deux jours il pleut du papier timbré à TAmbigu-Comique. Le Fils de Chopart portait comme sous-titre sur l'affiche : suite du Courrier de Lyon. Les auteurs du célèbre drame ont exigé la suppression de ce sous-titre. On l'a supprimé. Lechesne s'appelait Lechesne sur l'affiche et Fouinart, Fouinart. Les auteurs du Courrier de Lyon ont défendu à MM. Jules Dornay et Coste de se servir de ces noms. Aussi Lechesne est-il devenu Ducbesne, et Fouinart, Fuinart.
La direction de l'Ambigu n*a pas craint pourtant de se servir, dans le Fils de Chopart^ de la fameuse malle-poste du Courrier de Lyon^ qui fait partie du matériel du théâtre, et M. Péricaud, dans le prologue, a eu l'audace d'imiter Paulin Ménier. Vous verrez que les huissiers n'ont pas dit leur dernier mot!
L'un des auteurs de la pièce, M. Maurice Cos te, remplit le principal rôle : celui de M. Chopart fils. M. Coste s'est rappelé les créations auxquelles il doit sa petite réputation (c'est lui qui jouait l'Empereur dans les pièces militaires du Cirque), et dans le nouveau drame il ne perd pas une occasion pour monter à cheval ; il arrive à cheval, il s'en va à cheval, il trotte, il galope ; si on l'avait rappelé, il serait revenu à cheval. Notez que son cheval s appelle Marengo,
A propos de rappel, je voudrais bien savoir pourquoi M. Charly, en venant saluer le public, lui a^envoyé des baisers — comme le font les acrobates chez M. Franconi.
Et pendant que je suis en train de demander des explications, je serais bien heureuiL aussi si Ton voulait m'expliquer cette étonnante réplique de l'assassin Dubosc à qui Ton demande comment il s'y prend pour dépiste^ continuellement la police.
— C'est bien simple, répond-il, quand je suis à Paris, je fais dire par les journaux que je suis à Lyon, et au besoin je fais mes articles moi-même.
Les auteurs du Fils de Chopart croient donc que les rédacteurs des journaux ont des relations suivies avec MM. les assassins et reçoivent leurs communications?
33o SOIRÉES PARISIENNES
Savent-ils, les auteurs du Fils de Chopart^ qu'ils ont eu tort de mettre en scène un Cabaret de sansculottes, puisque leur pièce se passe sous le Consulat?
Il n'y avait plus de sans-culottes à cette époque.
En revanche on lie buvait pas encore d'absinthe.
Malgré tout, le Fils de Chopart a du bon.
Il prépare la voie à une foule de productions nouvelles qui ne manqueront pas d'être intéressantes :
Le Fils du Fils de la Nuit, la Fille de la Fille du Paysan^ le Fils du Gendre de M. Poirier, la Fille de la Petite- Fille de r Aïeule, le Fils de la Fille de la Mère Angot, les Huit Fils des Quatre Fils Aymon.
On disait déjà dans les couloirs que M. Siraudin voudrait faire un Fils du Fils de Chopart, mais qu'une seule crainte l'empêcherait de donner suite à son projet :
Celle de recevoir du papier timbré de MM, Dornay et Coste.
l'apotre sarcey
10 décembre.
Sarcey, Francisque Sarcey lui-même, non content d'avoir un feuilleton hebdomadaire pour combattre
l'opérette, de prononcer son oraison funèbre dans les conférences qu'il fait de temps en temps à Paris^ est allé prêcher en province contre ce genre démoralisateur I
Il a fait aux bons Rémois l'honneur insigne de paraître devant eux, et les bons Rémois ont été tout étonnés de le trouver causeur médiocre, conférencier filandreux et critique prudhommesque.
Une vieille comédie de Montfleury : La Femme juge et partie^ avait été mise en deux actes par un poëte du crû, et, afin d'entourer la première représentation de cette œuvre d'une mise en scène suffisam-* ment solennelle, on avait demandé à Sarcey de conférencer. Et il a conférence.
Le prétexte de la conférence était la Femme juge et partie^ mais M. Sarcey en a à peine parlé.
— Vous la verrez tout à l'heure ! a-t-il dit.
Puis il a continué de la sorte (un correspondant de Reims m'envoie la sténographie de la conférence) :
a J'ai été à la première d! Orphée aux Enfers; cela n'a pas réussi ; j'ai beaucoup connu l'auteur. — C'est au Théâtre-Déjazet que l'opérette a commencé. — Ceux d'entre vous qui par hasard connaissent Paris, voient d'ici où est ce théâtre ; cela s'appelait autrefois les Folies-Nouvelles. C'était un petit bouibouis^ je me sers du mot dont nous nous servons à Paris; vous ne le trouvez pas convenable, tant pis, je viens de Paris, moi, je ne connaissais pas votre théâtre, il ferait bien mes affaires dans un quartier de Paris que je sais bien^ mais que vous ne connaissez pas.
« En musique et en littérature, il y a des genres, comme en histoire naturelle; ainsi, par exemple, il y a les chiens, mais il y a les croisements de races*, il faut tenir compte des milieux, des climats.
... Le Français né malin créa le vaudeville...
« Le vaudeville n*a pas existé en France avant 89, rien n'a existé en France avant 89; je n'y étais pas! 89 a donné toutes les libertés. Avant 89, c'était le chaos; Molière, il est vrai, a fait le Misanthrope, c'est beau évidemment; mais, depuis, nous avons eu rŒil crevé par Hervé; j'ai beaucoup connu Hervé, j'ai beaucoup connu Qairville. Vous ne connaissez pas Carvalho, c*est un homme charmant; il a découvert Faust. Faust n*a pas réussi d'abord, je le sais bien ; j'ai beaucoup connu Carvalho, il me l'a dit. Enfin, la Dame blanche est un opéra comique; il est de Boieldieu et de Scribe; c*est bien plus beau qu* Orphée aux . En/ers^ mais ce n'est pas le même genre. Le jeune George Brown est le type de la société» d'alors, légère, spirituelle, se laissant vivre ; la musique de BoieMieu souligne toutes les situations délicates, c'est fort joli. Le quadrille (V Orphée est, au contraire, de la musique endiablée ; c'est la musique qui convenait à la société de l'empire, qui se jetait fiévreusement dans les plaisirs pour aboutir au cataclysme que vous savez. Le Chapeau de paille d'Italie est une pièce très drôle; elle sort du genre, c'est un genre nouveau. Il y a aussi le Panache^ qu'on vous donnera un de ces jours, quand la pièce sera imprimée ; vous verrez, c'est très drôle. On la
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joue à Paris, vous ne connaissez pas Paris ; Paris est la capitale; il y plusieurs théâtres, et voilà pourquoi et comme conclusion de tous mes raisonnements, la Femme juge et partie j qui d'abord a été une comédie en cinq actes, est devenue un vaudeville en deux actes que vous allez voir. J'ai bien l'honneur de vous saluer. »
Le plus joli, c*est que les Rémois se sont fâchés. Ils croient que M. Sarcey est capable de mieux dire, mais qu'il n'a pas daigné se mettre en frais pour des auditeurs de province. Les Rémois se trompent.
Tel il est en province, tel il est à Paris. On annonce pour dimanche prochain, dans un petit théâtre de Paris, la même conférence sur la même Femme juge et partie. L'excellent homme n'a même pas le mérite de l'improvisation.
Je me rappelle l'avoir entendu, un jour, dans des circonstances toutes particulières. 11 improvisait ce jour-là. C'était pendant le siège. Tous les dimanches, aux concerts Pasdeloup, on avait l'habitude, entre la première et seconde partie du concert, de demander une conférence à un écrivain, à un orateur, à un journaliste. Le dimanche d'avant, le pasteur protestant Coquerel avait obtenu un succès fou en racontant la vie de Mendelssohn. Ce dimanche-là, c'était le tour de Sarcey.
On venait de jouer la Symphonie pastorale de Beethoven. Vous savez comme le public de M. Pasdeloup aime et vénère cette composition divine, dont la sublime poésie plane dans un bleu éternel. M. Sarcey
prend place à Torchestre, et^ un peu troublé par Timmensité du Cirque et par les quatre mille têtes qui l'y regardaient, confus, cherchant ses phrases, il commence ainsi :
€ Vous venez d'entendre, messieurs, la Symphonie pastorale^ ce chef-d'œuvre qui nous rappelle Bougival et les fritures de la Grenouilliére... »
Ce fut un immense éclat de rire sur lequel M. Sarcey n'avait certes pas compté. Il poursuivit et termina sa conférence au milieu de Tindifférence générale.