‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 4)Chapitre 67 sur 74 · JUD · texte numérisé non relu

JUD

Palais- Royal.— Le Panache. Sachez modérer votre ambition : il suffit, pour perdre Tesprit, de se croire sous-prétetl (Spuller.)

Bouffes- Parisiens. — La Créole, Mieux vaut écouter son cœur que son oncle. (Un Neveu.)

Chatelet. — Pierre Lenoir ou les Chauffeurs. Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît. (Évangile.) Traduction populaire : Ne brûlez pas les pieds d'autrui si vous tenez aux vôtres 1

Vaudeville. — Les Scandales (Vhier. L'honnête femme est celle qu'on ne soupçonne jamais. (Balzac.)

Deuxième moralité : Ne louez jamais d'appartement avec balcon. (La concierge de Théodore Barrière.)

Folies-Dramatiques. — La Fille de madame AngoU L'indigestion est chargée par le bon Dieu de faire de la morale aux estomacs. (Victor Hugo.) La lui a-t-on

assez servie, au public, cette Fille de madame Angot? Mais voilà l'indigestion venue 1 (Brébant.)

Gaité, — Le Voyage dans la Lune. Mieux vaut faire des pièces dans la lune que des trous. (X..., directeur de théâtre.)

Ambigu. — Le Fils de Chopart.

Oh ! n'insultez jamais une pièce qui tombe !

(Victor Hugo.)

A propos de la Vénus de Gordes du même Ambigu : La moralité d'un ouvrage est moins dans l'ouvrage même que dans son auteur. (Rigault.) Donc mon drame était un drame moral! (Adolphe Belot.)

Théatre-des-Arts.— Le Fils adoptif. J'aime les moralités, elles endorment I (Baron.) Baron eût aimé le Fils adoptif. (Baron, des Variétés.)

Thjêatre Taitbout. — La Cruche cassée. Un collage sérieux répare bien des cassures. (Massin.)

Inutile, après ce petit travail, d'ajouter que la conférence de M. Paul Féval sur la Morale au théâtre ne peut avoir qu'un seul but j Faire faire une bonne recette à M. Ballande.

338 SOTR^ES PARISIENNES

LES BÊTISES d'hier

14 décembre.

Les Variétés viennent de nous servir leur revue annuelle, avec compères, commères, comparses, rondeaux sur airs connus et airs nouveaux, la scène d'imitations traditionnelles et le bataillon sacré de jolies femmes. Les auteurs patentés de ces sortes d^ouvrages ont adopté, pour les fabriquer, un moule qui doit être excellent, car voilà bien longtemps qu'on s'en sert.

MM. Clairville, Siraudin et Cogniard, les pères des Bêtises d'hier j étant les vétérans du couplet de facture, on attendait, avec une impatiente curiosité, les cinq petits tableaux dont se compose leur petite revue.

Premier tableau : le Guignol lyonnais.

Une vraie représentation de Guignol, avec le violoneux ordinaire, le public gobeur et deux marionnettes, dont Tune a la tête de Berthelier et l'autre celle de Baron.

Très préoccupés et très ennuyés, ces deux excellents artistes. Ils ont toute une scène de marionnettes à jouer, leurs poupées à faire mouvoir, isolés du souffleur par le Guignol dans lequel on les enferme. Le comédien sans souffleur, c'est le navire sans boussole, l'aveugle sans caniche. Le candidat sénateur porté sur une liste de la droite est moins à plaindre que lui. Il lui semble, à chaque minute, que sa mémoire va lui faire défaut, qu'il ne sait pas un mot de son rôle,

qu'il restera coi. Berthelier et Baron s'en sont tirés cependant, grâce à des prodiges de sang-froid. Mais ils ont bien souffert !

Dès le premier tableau, l'influence de M . Cogniard s'est fait sentir. M. Cogniard a monté de grandes revues, terriblement compliquées, sur la vaste scène du Château-d'Eau, et il faut lui rendre cette justice, qu'il les a montées avec beaucoup de goût et d'esprit. Mais aux Variétés, on n'est guère habitué aux trucs, ni aux changements à vue. Malgré cela, M. Cogniard a voulu qu'il y en eût. Et il y en a eu. Par exemple, au premier tableau, le guignol se change en voiture automobile marchant par l'air comprimé — une invention de l'avenir — emmenant Guignol et Gnafron

à la recherche du nouveau.

Une remarque. Dans son personnage de Guignol

lyonnais, Berthelier pouvait donner libre carrière à

l'accent lyonnais dont il est naturellement doué. Eh

bien, — explique cela qui voudra^ — il n'a jamais eu

moins d'accent que ce soir I

Deuxième tableau : un parc qui ressemble au parc Monceau. Défilé des nouveautés de Tannée.

Ce qui réjouit surtout les directeurs montant des revues, c'est qu'ils n'ont pas de frais à faire pour les costumes de leurs figurants et de leurs figurantes. Ces braves gens représentent la foule en habits de ville. Un soir, aux Variétés, à la première d'une revue, ils arrivèrent tous, tirés à quatre épingles, pour faire honneur à la solennité. Le directeur s'arracha les cheveux

de désespoir. Propres et relativement bien mis, ces figurants ne représentaient plus la foule ; c'étaient ce qu'en langage de coulisses on appelle des invités! Depuis» une consigne formelle est donnée: surtout^ ne vous habille^ pas !

Quatre petits tableaux de genre dans ce deuxième tableau — quatre études de femme. •

La Coquetterie^ par Alphonsine Demay ;

U Ingénue rouée j par Marguerite Donvé ;

La Paysanne pervertie^ par Berthe Legrand ;

La Patineuse^ par Ghinassi.

Quelques détails :

La Coquetterie. Jolie femme et jolie toilette, Tune portant Tautre. Jupe en faille crème teintée garnie de plissés avec draperie en brocatelle crème. Nœuds en faille et satin ; corsage en brocatelle à basque carrée avec postillon garni de bouclettes, de nœuds et de dentelles. Un amour dô chapeau crème. Tout à la crème — une vraie crème, la crème-Demay !

V Ingénue rouée pourrait avoir un sous-titre : PArt de voyager en chemin de fer et de s'en faire des rentes. Petite toilette fort simple, mais si bien portéel Jupe longue, trop longue, robe montante, trop montante. On regrette le costume d*Ève que vous portiez dans la revue de l'année dernière, ô Marguerite !

La Paysanne pervertie. Toilette excentrique: robe en faille solférino et faille bleue. Un bout de rôle qui a son histoire.

Une paysanne française était arrivée comme dômes-

tique à Pétersbourg. C'était une belle fille, on la remarqua, on la lança. En peu de temps, elle prit rang parmi les cocottes en renom de la capitale russe. Elle eut sa voiture, ses laquais^ des diamants, autant qu'on en peut avoir. Mais l'accent du pays, souligné par un zézaiement comique, lui resta.

La bêtise aussi. Un soir, elle eut la fantaisie de débuter aux Bouffes de Saint-Pétersbourg. On la siffla impitoyablement. C'est le récit de ce début, fait par la débutante elle-même, que Berthe Legrand a copié avec ce talent étonnant d'assimilation et d'imitation qu'on lui connaît. Les auteurs n'ont eu qu'à l'intercaler dans leur revue.

La Patineuse, Pendant huit jours, mademoiselle Ghinassi n'a pas quitté le Skating-Rink. Elle y a passé ses matinées, ses après-midi, ses soirées. La courageuse petite actrice n'a reculé devant aucune chute, devant aucune fatigue. Et quand ils*est agi de mettre à profit les leçons qu'elle avait reçues, mademoiselle Ghinassi s'est aperçue avec terreur qu'elle ne savait pas patiner ! Aussi a-t-il fallu lui adjoindre, ce soir, pour soutenir ses pas chacelants, un grand gaillard versé dans lart de patiner en société et dont l'air ahuri a mis toute la salle en gaîté.

Les costumes sont soignés. En voici quelques-uns.

Angèle en Renommée. Je savais bien que nous ne tarderions pas à la revoir en costume de fée : Une tunique en satin bleu avec broderie de marguerites blanches, une couronne d'épis en argent et de bleuets dans les cheveux, un maillot clair, et c'est tout. Pas

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bien compliqué, mais c'est ce qui en fait le charme. Cette Renommée-là pourrait prendre pour enseigne :

A la Renommée des belles épaules.

Léonce en Herzégovien. Un immense bonnet rouge, un pantalon bouffant, et des guêtres bleues à broderies d'or, et des cimeterres, et des poignards, et des pistolets : tout ce qu*il faut pour faire un Herzégovien, enfin.

Trois clowns : un clown blanc, un clown bleu, un clown rose, par mesdemoiselles Heumann, Stella et Abadie. C'est mademoiselle Heumann qui représente la femme-obus. Une toute petite charge de poudre suffit pour la lancer dans une avant-scène. La femme est si légère I

Daniel Bac en nourrice de la Pouponnière, une nourrice perfectionnée. Daniel Bac ne manquera jamais de laid ! *

Blondeletto en Hameletto enrhumato. La tête est très bien faite ; ressemblance garantie. Malheureusement Blondelet a été pris ce matin d'une extinction de voix qui l'a forcé à mimer son imitation.

PESCHARD -CAPRICE

16 décembre.

En moins de deux mois, le Voyage dans la Lune

DÉCEMBRE iSyS 343

aura eu deux premières. Car c'était une véritable première ce soir, à la Gaîté, bien que Topéra-féerie d'Offenbach soit déjà arrivé à sa cinquante-deuxième représentation. Madame Peschard succédait à mademoiselle Zulma BoufTar dans le rôle du prince Caprice, et de nombreux journalistes ainsi que beaucoup d'habitués de première avaient profité de l'occasion pour aller revoir les aventures du roi Vlan.

La salle est comble.

Dans la grande avant-scène de gauche se trouve la princesse de Galles avec M. et madame Standish et des personnages de sa suite. La princesse est venue voir le Voyage dans la lune sur la recommandation de sa mère, la reine de Danemark, qui a honoré de sa présence, il y a quatre jours, la représentation de la Gaîté. On est venu de bonne heure, car on sait que le premieracte contient plusieurs morceaux que madame Peschard doit chanter d'une £Eiçon exquise.

Disons tout de suite que le nouveau prince Caprice s'est incarné avec un grand et légitime succès dans son rôle si difficile et si fatigant. Nous souhaitons à M . Vizentini, pour son Théâtre-Lyrique de Tan prochain, beaucoup de voix comme celle de madame Peschard, beaucoup de chanteuses comme elle.

Les costumes des petits rôles, ceux des chœurs et ceux des ballets ont été renouvelés. On n'a jamais fini de faire des frais tant qu'on joue des pièces à spectacle. Les ordres les plus sévères sont placardés sur les glaces du foyer, recommandant aux artistes de veiller à leurs costumes et de ménager la caisse de la direction. Mais

c'est comme si l'on votait pour un sénateur du centre droit : cela ne sert absolument a rien. Le foyer dos artistes de la Gaîté n'est pourtant pas extraordinairement bruyant. On y joue volontiers aux jeux innocents, aux synonymes et aux homonymes. De temps eu temps, un jeune homme se met au piano et imite Du* puis dans la Boulangère ou Léonce dans la Vie Parisienne, Ou bien le médecin de la maison y vient faire des expériences de spiritisme. Mais malgré la vie quasi-patriarcale qu'on y mène, les tuniques de gaze s'y froissent, les nœuds de satin s'y chiffonnent, les étoffes s'y fanent et il faut renouveler les costumes.

A côté du foyer se trouve une petite loge dont la f>orte est toujours hermétiquement fermée. C'est la loge de la princesse Fantasia, de mademoiselle Noémie Marcus. La gentille petite chanteuse est toujours accompagnée de sa mère ou de sa sœur. Les visiteurs sont rares. On apporte bien, une ou deux fois par semaine, un bouquet de lilas blancs, mais c'est l'envoi de quelque admirateur mystérieux — amoureux dts étoiles.

Christian continue à émailler de mots le texte^da Voyage dans la Lune. Tous les soirs, la pièce s'allonge un peu plus. Pour peu que Christian continue, il faudra couper un tableau afin de finir à minuit. Parmi les plaisanteries qu'il improvise, il en est d'extrêmement drôles qui enlèvent la salle ; il en est aussi de moins réussies. Mais impossible de faire un choix.

Ce soir, l'excellent comique rayonne. Zulma jouait de la trompette dans la scène des charlatans, Peschard

ne joue pas de la trompette. La trompette est revenue à Christian, qui exécute une fanfare magnifique tout en battant du tambour.

Ainsi que je Tai dit en commençant, madame Peschard a admirablement chanté tous ses morceaux.

Elle a eu surtout du succès dans son madrigal, dans la jolie valse qui vient de passer du premier au second acte^ dans la romance à la lune et dans le duo des pommes.

On Tattendait à la fameuse scène des charlatans. Elle l'a enlevée avec. énormément d'entrain et de gaieté.

A partir de ce soir, on dira :

— La scène de Peschard-latan !

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